Paillettes, brins. — 2. Grandes cuillers
d'icelle tout le peuple du chasteau entendit le mystère, Loyre pétrissoit sa paste; sa femme belutoit la farine. Oudart tenoit son bureau. Les gentils hommes jouoient à la paulme. Le seigneur de Basché jouoit aux trois cens trois * avec sa femme. Les demoiselles jouoient aux pingres ^, les officiers jouoient à l'impériale, les pages jouoient à la mourre ^ à belles chinquenaudes. Soudain fut de tous entendu que Chiquanous estoient en pays. Lors Oudart se revcstir. Loyre et sa femme prendre leurs beaux accoustremens. Trudon sonner de sa flûte, battre son tabourin, chascun rire, tous se préparer, et gantelets en avant.
« Basché descend en la basse court. Là Chiquanous, le rencontrant, se mit à genoils devant luy, le pria ne prendre en mal si de la part du gras prieur il le citoit, remonstra par harangue diserte comment il estoit personne publique, serviteur de Moinerie, appariteur de la mitre Abbatiale, prest à en faire autant pour luy, voire pour le moindre de sa maison, la part qu'il luy plairoit l'emploiter et commander.
(( Vraiment, dit le seigneur, jà ne me citerez que premier* n'ayez bu de mon bon vin de Quinquenays, et n'ayez assisté aux nopces que je fais présentement. Messire Oudart, faites le boire très bien, et refraischir, puis l'amenez en ma salle. Vous soyez le très bien venu. »
« Chiquanous, bien repu et abreuvé, entre avec Oudart en salle, où estoient tous les personnages de
1. Jeu de cartes. — 2. Sorte de billes d'ivoire. — 3. Jeu où l'on devine le nombre de doigts que l'adversaire tient ouverts. — 4. D'abord.
FAITS ET DITS nRROÏQUES DU NOBLE PANTAGRUEL 263
la farce, en ordre, et bien délibérés. A son entrée, chascun commença sourire. Cbiquanous rioit par compagnie quand par Oudart furent sus les fiancés dits mots mystérieux, touchées les mains, la mariée baisée, tous aspergés d'eau béniste. Pendant qu'on apportoit vin et espices, coups de poing commencèrent trotter. Cbiquanous en donna nombre à Oudart. Oudart sous son supellis avoit son gantelet caché : il s'en chausse comme d'une mitaine. Et de dauber Cbiquanous, et coups des jeunes gantelets de tous costés pleuvoir sus Cbiquanous. « Des nopces, disoient ils, des nopces, des nopces : vous en souvienne. » Il fut si bien accoustré que le sang luy sortoit par la bouche, par le nez, par les oreilles, par les œils. Au demourant, courbattu, espaultré ', et froissé, teste, nuque, dos, poitrine, bras, et tout. Croyez qu'en Avignon, au temps de Carneval, les bacheliers oncques ne jouèrent à la raphe ^ plus méiodieusement que fut joué sus Cbiquanous. Enfin, il tombe par terre. On luy jeta force vin sus la face, on luy attacha à la manche de son pourpoint belle livrée de jaune et vert ^ et le mit on sus son cheval morveux. Entrant en l'Isle Bouchard, ne say s'il fat bien pansé et traité tant de sa femme comme des mires * du pays. Depuis n'en fut parlé.
« Au lendemain, cas pareil advint, pour ce qu'on ^ sac et gibecière du maigre Cbiquanous n'avoit esté trouvé son exploit. De par le gras prieur fut nouveau Cbiquanous envoyé citer le seigneur de Basché, avec
d . Les épaules démises. — 2. Coup donné vivement. — 3. Couleurs des fous au Moyen Age. — 4. Médecins. — 5. Dans les.
deux Records, pour sa sûreté. Le portier, sonnant la campanelle, resjouit toute la famille entendant que Chiquanous estoit là. Basché estoit à table, disnant avec sa femme et gentilshommes. Il mande quérir Chiquanous, le fit asseoir près de soy, les records près les damoiselles, et disnèrent très bien et joyeusement. Sus le dessert, Chiquanous se lève de table : présens et oyans les records, cite Basché. Basché gracieusement luy demande copie de sa commission. Elle estoit ja preste. Il prend acte de son exploit : à Chiquanous et ses records furent quatre escus soleil '■ donnés : chascun s'estoit retiré pour la farce. Trudon commence sonner du tabourin. Basché prie Chiquanous assister aux fiançailles d'un sien officier, et en recevoir le contrat, bien le payant et contentant. Chiquanous fut courtois, desgainna son escritoire, eut papier promptement, ses records près de luy. Loyre entre en salle par une porte : sa femme avec les damoiselles par une autre, en accoustremens nuptiaux. Oudart, revestu sacerdotalement, les prend par les mains, les interroge de leurs vouloirs, leur donne sa bénédiction sans espargne d'eau béniste. Le contrat est passé et minuté. D'un costé sont apportés vin et espices : de l'autre, livrée * à tas, blanc et tanné, de l'autre sont produits gantelets secrètement. »