‹ Rabelais. Avec une introdChapitre 60 sur 80 · Juge ecclésiastique. — 2. Sorte de marmite · texte numérisé non relu

Juge ecclésiastique. — 2. Sorte de marmite

advenu que, peu avant le jour, sur l'heure de sa digestion, il estoit en griefve ' maladie tombé, par certaine crudité d'estomach, causée de ce (comme disoient les Médecins) que la vertu concoctrice de son estomach, apte naturellement à moulins à vent tous brandifs ^ digérer, n'avoit pu en perfection consommer les paelles et coquasses : les chauldrons et marmites avoit assez bien digéré.

Pour le secourir, usèrent de divers remèdes selon l'art : mais le mal fut plus fort que les remèdes. Et estoit le noble Bringuenarilles à cestuy matin trespassé, en façon tant estrange que plus esbahir ne vous faut de la mort de ^schylus. Lequel, comme luy eust fatalement esté par les vaticinateurs ^ prédit qu'en certain jour il mourroit par ruine de quelque chose qui tomberoit sus luy : iceluy jour destiné, s'estoit de la ville, de toutes maisons, arbres, rochers, et choses esloigné qui tomber peuvent, et nuire par leur ruine. Et demoura au milieu d'une grande prairie, soy commettant en la foy du ciel libre et patent \ en sûreté bien assurée, comme luy sembloit : sinon vraiment que le ciel tombast, ce que croyoit estre impossible. Toutesfois, on dit que les alouettes grandement redoublent la ruine des cieux. Car, les cieux tombans, toutes seroient prises. Aussi la redoubtoient jadis les Celtes voisins du Rhin : ce sont les nobles, vaillans, chevalereux, belliqueux et triomphans François : lesquels, interrogés par Alexandre le Grand quelle chose plus en ce monde craignoient,

l. Grave. — 2. Entiers, agitant leurs ailes. — 3. Devins. — 4. Ouvert.

FAITS ET DITS nEROÏQUES DU NOBLE PANTAGRUEL 273

espérant bien que de luy seul feroient exception, en contemplation de ses grandes prouesses : respondirent rien ne craindre, sinon que le ciel tombast; non toutesfois faire refus d'entrer en ligue, confédération et amitié avec un si preux et magnanime roy.

Plutarche aussi, on ' livre qu'il a fait de la face qui apparoist au corps de la lune, allègue un nommé Phénace, lequel grandement craignoit que la lune tombast en terre : et avoit commisération et pitié de ceux qui habitent sous icelle, comme sont les Ethiopiens et ïaprobaniens -, si une tant grande masse tomboit sur eux. Du ciel et de la terre avoit peur semblable, s'ils n'estoient duementfulcis^ et appuyés sur les colonnes de Atlas, comme estoit l'opinion des anciens, selon le tesmoignage de Aristoteles.

iEschylus, ce non obstant, par ruine fut tué et par chute d'une cacquerolle * de tortue : laquelle, d'entre les gryphes d'une aigle haute en l'air tombant sus sa teste, luy fendit la cervelle.

Plus de Anacréon poète °, lequel mourut estranglé d'un pépin de raisin.

Plus de Fabius, préteur romain, lequel mourut suffoqué d'un poil de chièvre, mangeant une esculée * de lait.

Plus de celuy qui, à Rome, es.t en la voie Flaminie enterré, lequel, en son épitaph.e, se complaint estre mort par estre mors ' d'une c hutte on ^ petit doigt.

1. Dans le. — 2. Habitants de 'Ceylan. — 3, Soutenus. — 4. Écaille. — 5. Rabelais repren d sa phrase : Plus esbahir ne vous faut de la mort de JEs( ;hylus, plus e? ;bahir ne vous faut de la mort de Anacréon, et' ^ - 6 Écuejlé e — T- Mordu. — 8. Au.

PAGt;S CHOISIES riE RABELAIS.

Plus deQ. LecaniusBassus, qui subitement mourut d'une tant petite poinctnre * de aiguille on poulce de la main gausclie qu'à peine la povoit on voir.

Plus de Quenelault, médecin Normand, lequel subitement à Montpellier trespassa par de biais s'estre, avec un trancheplume, tiré un ciron de la main.

Plus de Philomène, auquel son varlet, pour l'entrée de disner, ayant appresté des figues nouvelles, pendant le temps qu'il alla au vin, un asne esgaré estoit entré on logis, et les figues apposées mangeoit religieusement. Philomène survenant et curieusement contemplant la grâce de l'asne sycophage * dit au varlet, qui estoit de retour : « Raison veut, puis qu'à ce dévot asne as les figues abandonné, que pour boire tu luy produises de ce bon vin que as apporté. » Ces paroles dites, entra en si excessive gaieté d'esprit, et s'esclata de rire tant énormément, continuement, que l'exercice de la râtelle luy tollut ^ toute respiration : et subitement mourut.

Plus de Spurius Saufeius, lequel mourut humant un œuf mollet à l'issue du bain.

Plus de celuy lequel dit Boccace estre soudainement mort pour s'escurer les dents d'un brin de saulge.

Plus de Zeuxis Je peintre , lequel subitement mourut à force de rin?, considérant le minois et portrait d'une vieille par luy représentée en peinture.

Plus de mille autres qu'on vous die, fust Verrius, fust Pline, fnst Valère, fust Baptiste Fulgose : le bon

i. Piqûre. — 2. Mangeur de figues. — 3. Enleva.

Bringuenarilles (hélas!) mourut estranglé mangeant un coing de beurre frais à la gueule d'un four chaud, par l'ordonnance des médecins.

Le lendemain, une tempête se prépare, rendant Pantagruel songeur et inquiet, inspirant à Panurge la frayeur la plus basse et la plus ridicule. Quand Rabelais nous le présente, au second livre, Panurge est assez vaillant. Il est un bon auxiliaire pour Pantagruel dans sa lutte contre les Dipsodes. Mais peu à peu son caractère se modifie. Rabelais a réfléchi sans doute que la poltronnerie compléterait heureusement les brillantes qualités de Panurge, et d'ailleurs cette couardise offre avec la hardiesse de frère Jean un contraste des plus amusants. C'est naturellement dans la tempête que chacun des deu.v; trouve la meilleure occasion de développer ses instincts. Pendant que frère Jean, qui s'est mis en pourpoint pour être plus agile, aide de son mieux les matelots, Panurge pleure, se lamente et meurt d'effroi. Il reprendra d'ailleurs son effronterie après la tempête, et reprochera aux autres leur fainéantise.

Comment Pantagruel évada une forte tempeste en mer.

Pantagruel restoit tout pensif et mélancolique. Frère Jean l'aperçut, et demandoit dont luy venoit telle fascherie non accoustumée : quand le pilote, considérant les voltigemens du peneau ' sus la poupe, et prévoyant un tyrannique grain etfortunal ' nouveau, commanda tous estre à l'herte, tant nau-

\. Pavillon. — 2. Tempête.

chiers, fadrins * et mousses que nous autres voyagiers : lit mettre voiles bas : méjane, contre méjane -, triou ^, maistralie *, épagon ^, civadière ®, fit caler les boulingues '', trinquet de prore et trinquet de gabie *, descendre le grand artemon, et de toutes les antemnes ^ ne rester que les griselles et coustières *°.

Soudain la mer commença s'enfler et tumultuer du bas abisme, les fortes vagues battre les flancs de nos vaisseaux, le maistral accompagné d'un cole " eff"réné, de noires gruppades '-, de terribles sions '^, de mortelles bourrasques siffler à travers nos antemnes. Le ciel tonner du haut, foudroyer, esclairer, pleuvoir, gresler, l'air perdre sa transparence, devenir opaque, ténébreux et obscurcy, si que autre lumière ne nous apparaissoit que des foudres, esclairs, et infractions ** des flambantes nuées ; les catégides '% thielles *^, lélapes " et prestères** enflamber tout autour de nous par les psoloentes *^, arges -", élicies -'; nos aspects nous estre dissipés et perturbés, les horrifiques typhones ^^ suspendre les montueuses vagues du

i. Novices. — 2. Voile d'artimon et de contre-artimon. — 3. Petite voile dont on se servait quand le temps ne permettait pas l'usage des grandes. — 4. Grande voile. — 5. L'épagon n'était pas une voile, mais une poulie. — 6. Voile du mât de beaupré. — 1. Petites voiles du haut du mât. — 8. Petit hunier et grand hunier. — 9. Vergues. — lO. Les griselles et ;es coustières ne sont pas des antemnes, comme pourrait le ■aire croire la phrase équivoque de Rabelais. Les coustières sont les haubans, et les griselles les enfléchures. — 11. Bourrasque. — 12. Nuages amoncelés. — 13. Vents allant en sens contraire. — 14. Déchirures. — 15. Bourrasques. — 16. Tempêtes. — 17. Vents accompagnés de pluie. — 18. Tourbillons ardents. — 19. Foudres. — 20. Éclairs blancs, éblouissants. — 21. Zigzags des éclairs.— 22. Tourbillons.

courant. Croyez que ce nous sembloit estre l'antique Chaos, auquel estoient feu, air, mer, terre, tous les élémens en réfractaire confusion.

t'anurge, ayant du contenu en son estomach bien repu les poissons scatophages, restoit acropy sus le tillac, tout affligé, tout meshaigné ' et à demy mort, invoqua tous les benoists saints et saintes à son aide, protesta de soy confesser en temps et lieu, puis s'escria en grand effroy, disant : « Maigor dôme ^, hau, mon amy, mon père, mon oncle, produisez un peu de salé. Nous ne boirons tantost que trop, à ce que je voy. A petit manger bien boire, sera désormais ma devise. Plust à Dieu et à la benoiste, digne et sacrée Vierge que maintenant, je dis tout à ceste heure, je fusse en terre ferme bien à mon aise!

« 0 que trois et quatre fois heureux sont ceux qui plantent choux! 0 Parques, que ne me fîlastes vous pour planteur de choux! 0 que petit est le nombre de ceux à qui Jupiter a telle faveur porté qu'il les a destinés à planter choux! Car ils ont tousjours en terre un pied : l'autre n'en est pas loin. Dispute de félicité et bien souverain qui voudra, mais quiconque plante choux est présentement, par mon décret, déclaré bien heureux, à trop meilleure raison que Pyrrhon, estant en pareil danger que nous sommes, et voyant un pourceau près le rivage qui mangeoit de l'orge espandu, le déclara bien heureux en deux qualités, savoir est qu'il avoit orge à foison, et d'abondant^ estoit en terre.

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