‹ Rabelais. Avec une introdChapitre 7 sur 80 · INTRODUCTION XI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XI

qu'on eût de bien connaître l'Italie, la France même, c'était de tout voir de ses propres yeux. C'est ce que Rabelais a fait, autant qu'il l'a pu. Dans ses trois premiers livres, qu'il nous mène à Paris ou en Touraine, à Poitiers ou à Montpellier, nous voyons qu'il connait le pays, et c'est ce qui donne à son récit tant de vérité et de naturel.

Il n'arrive guère qu'un écrivain organise toute sa vie dans l'intérêt d'une œuvre entreprise ou méditée. Mais il peut être si bien servi par les hasards de son existence que les actes les plus fortuits semblent calculés de longue date et habilement préparés. Quand Mohère quitta Paris pour parcourir les provinces, il songeait sans doute bien moins à observer qu'à faire vivre sa troupe. Si plus tard il vient compléter ses observations à Paris et à Versailles, c'est tout simplement que sa gloire naissante l'a rappelé dans la grande ville et introduit à la cour. Rabelais n'a pas été moins heureux que lui. Les circonstances l'ont amené successivement dans tous les milieux. Il a connu les hommes de la condition la plus humble et les personnages du haut rang. Aussi son livre est-il l'image la plus complète et la plus vraie de la société du .xvi" siècle.

D'abord, ce sont les paysans du Ghinonnais, vignerons, laboureurs, meuniers, bergers. Le travail est rude, mais le sol est riche; les efforts sont rarement sans récompense. Aussi l'on est gai, cordial, heureux de vivre, obligeant pour le voisin. On aime à se réunir après la besogne faite, à se régaler de beaux raisins et de fouaces fraîches, à échanger de bonnes grosses plaisanteries sans méchanceté, qui, cent fois entendues, provoquent toujours le même rire franc et sonore. On voit que Rabelais connaît bien les paysans, qu'il les aime, qu'il pense à eux, que son enfance passée près d'eux lui a laissé ses plus heureux souvenirs.

Puis c'est le couvent, la Baumette d'abord et bientôt Fontenay-lc-Comlc. C'est là, dans sa petite cellule, qu'il lit tous les chefs-d'œuvre de l'antiquité. C'est là qu'il étudie même ce que nous ne lisons plus depuis longtemps, des ouvrages sans valeur littéraire, sans intérêt scientiÉique aujourtlluii, mais qui, au xvi*^ siècle, étaient encore des autorilcs rcsi)cctécs. Les autres moines , il ne les voit

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guère, et les juge bien sévèrement. Un seul, Pierre Lamy, a les mêmes goûts que lui, et même est déjà en relation avec des savants comme Budé. C'est hors du monastère, en effet, qu'il faut chercher de la sympathie et des encouragements. Rabelais a certainement souffert de voir autour de lui tant d'indifférence pour la science, de sentir même une certaine malveillance pour des études que l'on croyait inutiles ou dangereuses. Il se résignait cependant : il fallut la persécution pour lui faire fuir sa cellule.

Près de l'évêque de Maillezais, au prieuré de Ligugé, il trouve une société bien différente. Dans ce milieu lettré, intelligent, tous ont les mêmes goûts que lui. C'est là qu'il peut connaitre le plaisir de la causerie. Grâce à son vaste savoir, il s'intéresse à tout. Sa gaieté, sa cordialité plaisent à tout le monde. 11 est bien vite sans doute l'un des plus charmants causeurs de cette petite académie. Les qualités naturelles de son esprit se développent plus vite et plus brillamment que dans l'isolement du cloitre. La conversation, la discussion, rendent son jugement plus sûr, ses idées plus nettes. Il comprend aussi ce qui lui manque. Il voit que toute la science n'est pas dans les livres des anciens. C'est pour l'acquérir qu'il quitte Ligugé et va entendre par toute la France les maitres les plus illustres.

Jusque-là, Rabelais s'était trouvé enfermé dans un cercle bien étroit : quelques magistrats lettrés qui le consolaient de l'ignorance des moines de Fontenay-le-Comte; puis les aimables hôtes du jeune évêque de Maillezais. Maintenant c'est toute la France qu'il va visiter; ce sont du moins les villes universitaires, où sa science déjà si large, sa parfaite connaissance des Grecs et des Latins le fait de suite accueillir presque comme un maître. Bientôt c'est Rome, où les cardinaux font fête au moine émancipé, où les grands seigneurs respectent sa science encore plus qu'ils n'admirent son esprit. Un mot de lui ouvre aux étrangers les portes de tous les palais. Il vit au milieu d'hommes d'Etat; il voit se traiter les affaires les plus importantes, et, s'il n'est pas directement mêlé aux négociations politiques et religieuses, il sait bien les comprendre et lire dans le jeu de chacun.

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