‹ RabelaisChapitre 19 sur 89 · L’ESTUDE DE GARGANTUA · texte numérisé non relu

L’ESTUDE DE GARGANTUA

baisloit, crachoit, toussoit, sangloutoit, esternuoit, et se morvoit en archidiacre; et des jeun oit, pour abatre la rosée et maulvais air : belles tripes frites, belles carbonnades, beaux jambons, belles cabirotades, et force soupes de prime. Ponocrates luy remonstroit que tant soudain ne devoit repaistre au partir du lict, sans avoir première ment faict quelque exercice. Gargantua respondit : « Quoy ? N’ay-je faict suffisant l’exercice? Je me suis vaultré six ou sept tours parmi le lict, davant que me lever. N’est-ce assez ? Le pape Alexandre ainsi faisoit par le conseil de son médecin juif, et vesquit jusques à la mort, en despit des envieux. Mes premiers maistres m’y ont accoustumé, disans que le desjeuner faisoit bonne mémoire ; pour tant y beuvoient les premiers. Je m’en trouve fort bien, et n’en disne pas mieulx. Et me disoit maistre Tubal, qui fut premier de sa licence à Paris, que ce n’est tout ladvantage de courir bien tost, mais bien de partir de borne heure: aussi n’est-ce la santé totale de nostre humanité boire à tas, à tas, comme canes, mais ouy bien de boire matin : unde versus

Lever matin n’est poinct bon heur ;

Boire matin est le meilleur. »

B . Après avoir bien à poinct des jeûné, alloit à l’eglise, et luy portoit-on, dedans un grand panier, un gros bréviaire, pesant, tant en gresse (1) qu’en fermoirs et parchemin, poy plus poy (2) moins, onze quintaulx six livres. Là oyoit vingt et six ou trente messes : cependant venoit son diseur d’heures en place, empaletocqué comme une duppe (3), et très bien antidote son haleine à force sirop vignolat (4). Avec icsluy marmonoit toutes ses kyrielles, et tant curieusement les espluschoit qu’il n’en tomboit un seul grain en terre. Au partir de l’eglise, on lui amenoit, sur une traine à boeuf z, un faratz (5) de patenostres (6) de Sainct Claude, aussi grosses chascune qu’est le

(1) Valeur.

(2) Poids.

(3) Huppe.

(4) De vin.

(5) Tas.

(6) Chapelets.

moulle d’un bonnet; et, se pourmenant par les cloistres, galeries, ou jardin, en disoit plus que seize her mites.

Puis estudioit quelque meschante demie heure, les yeulx assis dessus son livre; mais, comme dit le Comique, son ame estoit en la cuisine.

D. Pissant donc plein urinai, s’asséoit à table. Et parce qu’il estoit naturellement phlegmatique commençoit son repas par quelques douzaines de jambons, de langues de bœuf fumées, de boutargues, d’andouilles, et telz autres avant-coureurs de vin. Cependant quatre de ses gens luy jettoient en la bouche, l’un apres l’autre continuement, moustarde à pleines palerées ; puis beuvoit un horrifique traict de vin blanc pour luy soulaiger les roignons. Apres, mangeoit, selon la saison, viandes à son appétit, et lors cessoit de manger quand le ventre luy tiroit. A boire n’a\oit poinct fin ni canon. Car il disoit que les metes (1) et bornes de boire estoient quand la personne beuvant, le liege de ses pantoufles enfloit en hault d’un demy pied.

E . Puis, tout lourdement grignotant d’un transon de grâces, se lavoit les mains de vin frais, s’escuroit les dents avec un pied de porc, et devisoit joyeusement avec ses gens. Puis, le verd estendu, l’on desployoit force chartes, force dés, et renfort de tabliers.

F. Après avoir bien joué, sassé (2), passé, et beluté temps, il convenoit boire quelque peu : c’ estoient onze peguadz (3) pour homme ; et soudain après, bancqueter, c’ estoit, sus un beau banc, ou en beau plein lict, s’estendre et dormir deux ou trois heures, sans mal penser ny mal dire. Luy, esveillé, secouoit un peu les oreilles : cependant estoit apporté vin frais ; là beuvoit mieulx que jamais. Ponocrates lui remonstroit que c’ estoit maulvaise diete ainsi boire après dormir. « C’était, respondit Gargantua, la vraye vie des Peres. Car de ma nature je dors sallé, et le dormir m’a valu autant de jambon. »

Puis commençoit estudier quelque peu, et patenostres en avant; pour lesquelles mieulx en forme expedier, montoit

(1) Limites.

(2) Passé au sas.

(3) Pas.

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