COMMENT IL FUT INSTITUÉ PAR PONOCRATES
sus une vieille mulle, laquelle avoit servy neuf rois : ainsi marmotant de la bouche, et dodelinant de la teste alloit voir prendre quelque connil (1) aux fillets.
Au retour, se transportoit en la cuisine pour sçavoir quel roust estoit en broche. Et souppoit très bien, par ma conscience, et voluntiers convioit quelques beuveurs de ses voisins, avec lesquelz beuvant d’autant, comptoient des vieux jusques es nouveaulx.
Entre aultres, avoir pour domestiques les seigneurs du Fou, de Gourville, de Grignauit, et de Marigny, Après souper, venoient en place les beaux évangiles de bois (2). c’est à dire force tabliers, ou le beau flux, un, deux, trois, ou à toutes restes pour abréger, ou bien alloient voir les garses d’entour, et petits banquets parmy, collations, et arriéré collations. Puis dorrnoit sans desbrider jusques au lendemain huit heures.
COMMENT GARGANTUA FUT INSTITUÉ PAR PONOCBATES EN TELLE DISCIPLINE QU’lL NE PERDOIT HEURE DU JOUR (3)
Quand Ponocrates cogneut la vicieuse maniéré de vivre de Gargantua, délibéra aultrement l’instituer en lettres ; mais, pour les premiers jours, le toléra, considérant que nature n’endure mutations soudaines sans grande violence.
Pour donc mieulx son œuvre commencer, supplia un savant médecin de celuy temps, nomme maistre Théodore, à ce qu’il considérât si possible estoit remettre Gargantua on meilleure voie. Lequel le purga canoniquement avec elébore de Anticyre, et, par ce médicament, luy nettoya toute l’alteration et perverse habitude du cerveau. Par ce moyen aussi, Ponocrates luy fit oublier tout ce qu’il avoit appris sous ses antiques précepteurs, comme faisoit Timothée à ses disciples, qui avoient été instruicts sous aultres musiciens.
Pour mieulx ce faire, l’introduisoit es compagnies des
(1) Lapin.
(2) Tables à jouer.
(3) Comparer ce programme d’étude avec celui de Montaigne dans notre collection.
gens sçavants qui là estoient, à l’émulation desquelz luy creust l’esprit et le désir d’estudier aultrement, et se faire valoir.
Après, en tel train d’estude le mit qu’il ne perdoit heure quelconques du jour : ainsi tout son temps consommoit en lettres et honneste savoir. A.S’esveilloit donc Gargantua environ quatre heures du matin. Cependant qu’on le frottoit, luy estoit leue quelque page de la divine Ecriture, hautement et clairement, avec prononciation compétente à la matière; et à ce estoit commis un jeune paige natif de Basché, nommé Anagnostes. B. Selon le propos et argument de ceste leçon, souventes fois s’adonnoit à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture monstroit la majesté et jugemens merveilleux.
Puis alloit es lieux secrets, faire excrétion des digestions naturelles (1). Là son précepteur repetoit ce que avoit esté leu, lui exposant les poincts plus obscurs et aificiles. Eux, retornans, considéroient l’estât du ciel, si tel estoit comme l’avoient noté au soir précédent : et quelz signes entroit le soleil, aussi la lune, pour icelle journée.
C. Ce faict, estoit habillé, peigné, testonné (2) acoustrë et parfumé, durant lequel temps on luy répétoit les leçons du jour d’avant. Luy mesmes les disoit par cueur, et y fondoit quelques cas p Tactiques et concernens l’estât humain ; lesquelz ilz estendoient aucunes fois jusques deux ou trois heures ; mais ordinairement cessoient lors qu’il estoit de tout (3) habillé. Puis, par trois bonnes heures, lui estoit faite lecture.
Ce faict, issolent (4) hors, tousjours conferens des propos de la lecture, et se desportoient en Bracque (5), ou es prés, et jouoient à la balle, à la paulme, à la pile (6) trigone, galantement s’exercens les corps, comme ils a voient les âmes auparavant exercé. Tout leur jeu n’ estoit qu’en liberté : car ils laissoient la partie quand leur plai-
(1) Il paraît que c’est, suivant la tradition, le moment où les idées sont le plus claires.
(2) Frisé.
(3) Entièrement.
(4) Sortir.
(5) Place de l’Estrapade, h Paris.
(6) Javelot.