‹ RabelaisChapitre 3 sur 89 · II. — L’Œuvre · texte numérisé non relu

II. — L’Œuvre

il semble bien que la légende de Gargantua soit antérieure au livre de Rabelais ; d'abord il y a des allusions géographiques : gravier de Gargantua , qui lui blessait le pied , butte de Gargantua , formée de la boue des sabots de son cheval. Gargantua serait , a-t-on dit , le mythe celtique Gurgunt , Hercule gaulois , personnifiant peut-être le soleil et qui, comme V Hercule grec, serait devenu un dieu glouton après avoir été un génie tutélaire.

Ce qui est certain, c'est qu'il est fait mention de Gargantua comme d'un héros des contes populaires au commencement du xvi9 siècle.

Comment Rabelais fut-il amené à s'emparer de cette légende? C'est ici qu'est soulevée la question fort débattue de V antériorité du livre 11 sur le livre 1, de Pantagruel sur Gargantua, question que rend possible ce fait, que nous ne possédons pas les éditions princeps des deux ouvrages, tout au moins de Gargantua.

Certains critiques (entre autres M. Stapfer), croient que Rabelais, en 1532, revit et arrangea pour le commerce les vieilles Chroniques gargantuaises. En voyant leur succès, il leur donna une suite avec Pantagruel (1533) et jugeant ensuite que l'ébauche informe des Chroniques faisait un bien triste prologue à son Pantagruel, il refit Gargantua, ce qui explique que nous n'ayons de lui qu'une édition de 1535. On allègue comme preuve à T appui que, dans le prologue et le Chapitre 1 de Gargantua, il est fait allusion à Pantagruel, que les inventions puériles tiennent plus de place dans celui-ci que dans celui-là, que des ébauches (par exemple: les guerres de Pantagruel et de Gargantua) ne sont vraiment achevées que dans le Gargantua. A cela, les adversaires de l'ordre naturel de succession de Gargantua

et de Pantagruel objectent que Panurge, créé dans le deuxième livre, disparaîtrait pendant le premier, ce qui est invraisemblable, puis qu'il est impossible que du style lourd et plat de la Chronique il se soit élevé tout à coup à la satire géniale de Pantagruel.

A vrai dire les arguments pour et contre ont leur valeur , mais aucun d'eux n'est péremptoirement probant ; la seule chose certaine, c'est que nous n'avons de Gargantua qu'une édition postérieure à Pantagruel.

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Rabelais offre le singulier spectacle d'un homme de la Renaissance affranchi d'idées et libre d'allure, mais que retient encore par bien des côtes la cangue moyenâgeuse. Comme Vinci, Brunelleschi, Michel-Ange, Rabelais connaît toute science ; il est médecin, jurisconsulte, théologien , grammairien, linguiste, botaniste, archéologue ; avant Vésale il a disséqué. Et pourtant il lui manque peut-être, ce qui fut le propre de la Renaissance, la mesure et l'harmonie. Si tel épisode en lui-même offre un tableau achevé, il n'en reste pas moins vrai que ses cinq livres dans leur ensemble sont remplis de longueurs et de fastidieuses énumérations ; vingt fois il se répète et la richesse

NOTICE

de sa langue confine 'parfois à V ennui. La femme fut V idole de la Renaissance: elle régna en Italie , elle domina en France jusque sur les marches du trône et la Pléiade s'occupa de la chanter ; Rabelais , lui , a pour elle le dédain d'un moine gothique : « Quand je dis femme , je dis un sexe tant fragile , tant variable, tant muable, tant inconstant et imparfait que nature me semble s'être esgarée de ce bon sens , etc. »

Ce savant, cet érudit, qui cite ses sources avec une sûreté imperturbable, qui connut l'antiquité grecque et latine mieux que quiconque i, fut aussi un des esprits les plus libres du xvi" siècle. Alors que Machiavel croit encore à l'influence des astres, que Luther jette son encrier à la tête du diable, qu' Erasme affirme que le malin brûla une ville d' Allemagne, le jeudi saint 1533, lui se moque de l'astrologie, et se gausse des faiseurs de sortilège « abuseurs de simple et crédule peuple ».

Ainsi Rabelais, dans une langue nullement châtiée, riche de toute la prodigieuse sève populaire du moyen âge, sous la forme chère aux siècles des romans de chevalerie dont il emprunte le cadre , écrivit , dans l'esprit de la Renaissance et peut-être avec les tendances de la Réforme , l'ouvrage le plus hardi de son siècle et de bien d'autres. Mais ce à quoi il faut bien prendre garde quand on le lit, c'est dans sa satire l'absence complète de fiel. Swift, dans son atroce tableau de V humanité, ravale, et dégrade l'homme au niveau de la bête (1), par plaisir, par joie de salir ce que l'homme a de plus précieux et de plus noble. Tout autre est Rabelais : faire rire, voilà un des buts de son livre; et, au contraire de l'écrivain anglais, de la lecture de son œuvre on sort meilleur et prêt au pardon. Et voilà ce que Sainte- Beuve et tant d'autres ont bien vu, oubliant en revanche que Rabelais n'est pas seulement un Homère bouffon. Du droit qu'il a pris d'ériger le pantagruélisme « en mépris des choses fortuites » il ne s'ensuit pas que ce lumineux esprit n'ait pas, à chaque page de son livre, sacrifié au savoir comme nous l'avons vu faire chaque jour dans sa

(1) Y. le Swift de notre collection.

laborieuse vie ; il ne s'ensuit 'pas que sous la gaîté ne se cachent pas une philosophie pratique , une érudition prodigieuse et une critique de l'humanité :

« Brisons l'os et sugçons la substantif [que mouelle », pour se servir de son pittoresque langage et passons en revue la société qui fournit le prétexte à ses attaques et à ses moqueries.

Comme base philosophique , reconnaissons en Rabelais un théiste , non un déiste, car il rejette toute révélation écrite: par le « souverain plasmateur Dieu » il a liquidé d'un coup tout l' embarras métaphysique et mis sa conscience en repos . Par la négation du péché originel faite à Théléme, l'homme étant originairement bon, il bouleverse le fondement de la religion chrétienne, d'un seul mot supprime sa raison d'être ét donne la main aux philosophes du xviii# siècle, à Rousseau. Mais vraiment eut-il une telle intention? En tous cas la prudence l'empêcha d'insister sur ce point. Ce qu'il jette à bas, en revanche, c'est ce qu'on a joliment appelé « la. mécanique scolastique ». A Thélème, pas de m.urs, pas de règle, « la plus grande resverie du monde estant soy gouverner au son d'une cloche ». Et comme l'état monacal rejette le mariage et impose la séparation des sexes, il prend plaisir à les réunir . Parce que les moines font vœu de pauvreté, les Thêlêmistes vivront dans les plaisirs du corps et de l'esprit ; tandis que le cloître impose un règlement sévère, lui ne suppose qu'une seule obligation: « Fais ce que veux! » L'antithèse est complète. Pourtant, prenons-y garde, Rabelais moine a vu en moine. Qui nourrira ces Thêlêmistes absorbés dans l'occupation des belles choses? Que font ces égoïstes, si ce n'est de s'occuper d'eux seuls dans cette utopique société?

Puisque nous sommes sur le terrain religieux, disons quelques mots du protestantisme de Rabelais. Comme C. Marot, et plus que Marot qui mourut réformé, il embrassa à une certaine époque les idées nouvelles. Les traces en sont nombreuses dans le Gargantua et le premier livre de Pantagruel. Non seulement Pantagruel lit en grec le Nouveau Testament et l' Ancien en hébreu, et, aux jours de pluie, va « ouyr les plaidoyers des prescheurs évangéliques », mais il promet de faire prêcher ^Evangile pure -

NOTICE

ment et que « les abus d'un tas de papelars seront exterminés ». Sur la 'porte de Thélème on lisait:

Cy , entrez, vous, qui le sainct Evangile

En sens agile annoncez, quoy qu'on gronde.

Mais au fond Rabelais était avant tout un ennemi de V intolérance ; quand, sur ce point, le protestantisme n'eut plus rien à envier au catholicisme, il se sépara des « démoniacles Calvins , imposteurs de Genève » ; au Tiers Livre toute tendance protestante a disparu. D'ailleurs il a trouvé bon accueil à Rome et, disons-le, il ne se sentait pas comme Dolët capable de risquer le bûcher. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne conserva pas sa libre critique envers la papauté. Gallican, il attaque le règlement d'Annates qui, tous les ans, tirait 40.000 écus « de France en Rome 'a, il ne ménage pas les Décrétales et Homenaz apparaît hypocrite et nigaud à souhaits. La satire de l' Unique au cinquième livre complétera le tableau. Pour les odieux moines, il est encore bien plus sévère. Que ne leur reprochet-il pas? leur ignorance, leur gourmandise, leur inutilité sociale, leur avidité au chevet du lit de mort de Raminagrobis et quelques mots doucement ironiques sur les « béats pères tant dévots, gras et joyeux », ne font pas oublier le mépris profond où il les tient. Un seul obtint grâce à ses yeux, c'est frère Jean des Entommeures qui n'attire pas à les injures et malédictions du monde. Bien loin de là, Frère Jean « n'est point bigot, il est honnête, joyeux, dêlïRéré, bon compagnon ; il travaille, il laboure, il défend les opprimés, il conforte les affligés. En un mot, frère Jean est homme d'action, ce qu' apprécie surtout Rabelais.

Le manque d'action, le confinement dans la routine, voilà encore ce qu'il reproche aux Chiquanous, aux gens de lois. Leur justice vaut celle de Bridoie qui rendait ses arrêts au sort des dés ; Chiquanous ( huissiers et sergents) tirent leurs subsides des coups qu'ils empochent, les Chats- Fourrés ( gens de justice) « bêtes moult horribles et espouvantablcs qui mangent les petits enfants et paissent sur des pierres de marbre » vivent de corruption. Aussi méprisables les uns que les autres, Rabelais ne les épargnera pas.

C'est à dessein que nous avons repéré par des lettres les divers paragraphes des chapitres de Gargantua ayant trait à V éducation. En les rapprochant , on se rendra compte de l'immense progrès accompli ëntre la creuse pédagogie du moyen âge et celle prëchée par un homme qui s'attache au fond, dédaignant la forme.

Alors qu'Eudemon savait exprimer ses idées clairement et avec méthode, Gargantua ne sut « que se cacher le visaige de son bonnet et de pleurer comme une vache ».

Mais du jour où son père eut renvoyé à tous les diables le vieux tousseux de sorboniste, il fut mis en telle discipline qu'il ne perdait heure du jour. Jadis il se levait entre huit et neuf heures et se peignait des quatre doigts et le pouce. Son nouveau précepteur le fit débucher à quatre heures du matin, puis était peigné, testonné, accoutré et parfumé. Ensuite, au lieu d' ouïr vingt-cinq ou trente messes et d'éplucher son chapelet, on lui lisait la divine Ecriture clairement et avec prononciation compétente. Au lieu de bauffrer comme jadis, les mets servis à table étaient matières à instruction. De meme pour les jeux. Enfin, en place d'aller voir prendre des « connils » aux filets, de boire et de dormir, il étudiait les sciences mathématiques, géométrie , astronomie et la musique — ce dernier trait est plus protestant que catholique. Quant aux exercices gymnastiques propres à développer la force musculaire, ils occupent la place importante que l'on peut attendre d'un médecin avisé ; il en est de meme pour l'hygiène. Tel est ce programme d'éducation qui fit V admiration de Guizot et de Sainte- Beuve, où tant d'idées mériteraient encore aujourd'hui d'ëtre mises en pratique. Le vieil ordre de choses laissé par le moyen âge et devenu caduc s' évanouissait devant V initiative hardie des hommes du xvi* siècle ; ainsi, à l'époque où Béda représentait à François ItT le grec et l'hébreu comme un langage hérétique, Gargantua apprenait à lire le texte meme dans la langue où il avait été écrit et à l'instar de son maître Rabelais à Montpellier, il sera capable de corrige fr lui-même les erreurs de la traduction latine des Aphorismes d' Hippocrate, A la place des sophismes, des paraboles, des homélies, il nourrira son esprit par la méthode expérimentale. Le moyen âge avait raisonné sur

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