LIVRE II - PANTAGRUEL
La noble Badebec, femme de Gargantua , mourut en donnant le jour à Pantagruel.
Dû DUEIL QUE MENA GARGANTUA DE LA MORT DE SA FEMME BADEBEC
Quanti Pantagruel fut né, qui fut bien esbahy et perplex ? Ce fut Gargantua son père : car, voyant d’un coste sa femme Badebec morte, et de l’aultre son fils Pantagruel né, tant beau et grand, il ne sçavoit que dire ny que faire. Et le double qui troubloit son entendement estoit assavoir s’il devoit pleurer pour le dueil de sa femme, ou rire pour la joie de son fils. D’un costé et d’aultre, il avoit arguments sophistiques qui le suffoquoient, car il les faisoit très bien in modo et figura , mais il ne les pouvoit résoudre. Et, par ce moyen, demeuroit empestré comme la souris empeignée, ou un milan prins au lacet.
« Pleureray je? disoit-il; ouy, car, pourquoy? Ma tant bonne femme est morte, qui estoit la plus cecy, la plus cela qui fust au monde. Jamais je ne la verray, jamais je n’en recouvrer ay une telle : ce m’est une perte inestimable î O mon Dieu, que t’avois je faict pour ainsi me punir? Que ne m’envoyas tu la mort à moy premier qu’à elle? car vivre sans elle ne m’est que languir. Ha, Badebec, ma mignonne, m’amie, mon petit con (toutesfois elle en avait bien trois arpens et deux sexterées), ma tendrette, ma braguette, ma savate, ma pantoufle, jamais je ne te verray. Ha, pauvre Pantagruel, tu as perdu ta bonne mere, ta douce nourrice, ta dame très aimée. Ha, fausse mort, tant tu m’es malivole, tant tu m’es oultrageuse, de me tollir (1) celle à laquelle immortalité appartenoit de droit. »
Et, ce disant, pleuroit comme une vache, mais tout soudain, rioit comme un veau, quand Pantagruel luy venoit en mémoire. « Ho, mon petit fils, disoit-il, mon coillon, mon
(1) Enlever.