‹ RabelaisChapitre 50 sur 89 · COMMENT TROUILLOGAN, PHILOSOPHE, TRAICTE LA DIFFICULTÉ DE MARIAGE · texte numérisé non relu

COMMENT TROUILLOGAN, PHILOSOPHE, TRAICTE LA DIFFICULTÉ DE MARIAGE

Ces paroles achevées, Pantagruel dist à Trouillogan le philosophe : « Nostre féal (1), de main en main vous est la lampe baillée. C’est à vous maintenant de respondre. Panurge se doit il marier, ou non? — Tous les deux, respondit Trouillogan. — Que me dictes-vous ? demanda Panurge. — Ce que avez ouy, respondit Trouillogan. — Qu’ay je ouy? demanda Panurge. — Ce que j’ay dict, respondit Trouillogan. — Ha, ha, en sommes nous là? dist Panurge. Et donc me doibs je marier ou non? — - Ne Pun ne l’aultre, respondit Trouillogan. — Le diable m’emporte, dist Panurge, si je ne deviens rêveur; et me puisse emporter, si je vous entends ! Attendez. Je mettray mes lunettes à ceste oreille gauche, pour vous ouir plus clair. »

(1) Ami loyal.

« Vous dictes d’orgues (1), respondit Panurge. Mais je croy que je suis descendu au puit tenebreux, auquel disoit Heraclitus estre vérité cachée. Je ne voy goutte, je n'entends rien, je sens mes sens tous hébétés, et doute grandement que je soye charmé. Je parleray d’aultre style. Nostre féal, ne bougez. N’emboursez rien. Muons de chause, et parlons sans disjunctives. Ces membres mal joinctz vous faschent, à ce que je voy. Or ça, de par Dieu, me doibs je marier?

Trouillogan. — Il y a l’apparence.

Panurge. — Et si je ne me marie poinct?

Trouillogan. — Je n’y voy inconvénient aucun.

Panurge. — Vous n’y en voyez poinct?

Trouillogan. — Nul, ou la veue me déçoit.

Panurge. — J’y en trouve plus de cinq cens.

Trouillogan. — Comptez les.

Panurge. — Je dis improprement parlant, et prenant nombre certain pour incertain ; déterminé pour indéterminé : c’est à dire beaucoup.

Trouillogan. — J’écoute.

Panurge. — Je ne peux me passer de femme, de par tous les diables.

Trouillogan. — Otez ces villaines bestes.

Panurge. — De par Dieu soit ! Car mes Salmigondinoys disent coucher seul ou sans femme estre vie brutale, et telle la disoit Didon en ses lamentations.

Trouillogan. — A vostre commandement.

Panurge. — Pé lé quau Dé, j’en suis bien. Donc me marieray-je ?

Trouillogan. — Par adventure.

Panurge. — M’en trouveray je bien ?

Trouillogan. — Selon la rencontre.

Panurge. — Aussi si je recontre bien, comme j’espere, seray je heureux ?

Trouillogan. — Assez.

Panurge. — Tournons à contre poil. Et si je rencontre mal?

Trouillogan. — Je m’en excuse.

(1) Vous parlez comme un oracle.

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