‹ RabelaisChapitre 54 sur 89 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

HISTOIRE DE COUILLATRIS

Il 'paraîtrait qu'un gentilhomme poitevin, étant venu à Paris avec sa femme qui était fort belle et dont François 1 ,r devint amoureux, s'en retourna fort riche dans son pays. D'autrès ayant voulu suivre son exemple ne réussirent qu'à se ruiner. D'où l'apologue de Eabelais.

De son temps estoit un pauvre villageois natif de Gravot, nommé Couillatris, abatteur et fendeur de bois, et, en cestuy bas état, gaignant cahin caha sa pauvre vie. Advint qu’il perdit sa coingnée. Qui fut bien fasché et marry? Ce fut il : car de sa coingnée dependoit son bien et sa vie; par sa coingnée vivoit en honneur et réputation entre tous riches buscheteurs; sans coingnée mouroit de faim. La mort six jours après, le rencontrant sans coingnée, avec son dail (1) l’eust fauché et cerclé de ce monde. En cestuy estrif commença crier, prier, implorer, invoquer Jupiter, par oraisons moult disertes (comme vous sçavez que nécessité fut inventrice d’eloquence), levant la face vers les cieulx, les genoilz (2) en terre, la teste nue, les bras hauts en l’air, les doigts des mains esquarquillés, disant à chascun refrain de ses suffrages, à haute voix infatigablement : « Ma coingnée, ma coingnée : rien plus, o Jupiter, que ma coingnée ou deniers pour en acheter une aultre. Helas ! ma pauvre coingnée ! » Jupiter tenoit conseil sus certains urgens affaires, et lors opinoit la vieille Cybele, ou bien le jeune et clair Phœbus, si vous voulez. Mais tant grande fut l’ exclamation de Couillatris qu’elle fut en grand effroy ouye on plein conseil et consistoire des dieux.

(1) Taux.

(2) Genoux.

KABELAIS

« Quel diable, demanda , jupiter, est là bas qui hurle si horrifiquement ? Vertus de Styx, n’avons nous pas cy devant esté, présentement ne sommes nous assez icy à la decision empeschés de tant d’affaires controvers et d’importance ?...

Mercure avec son chapeau pointu, sa capeline, talonnieres et caducée, se jette par la trappe des cieulx. fend le vide de l’air, descend legierement en terre, et jette es pieds de Couillatris trois coingnées, puis luy dist : « Tu as assez crié pour boire. Tes prières sont exaucées de Jupiter. Regarde laquelle de ces trois est ta coingnée, et l’emporte. » Couillatris soulève la coingnée d’or, il la regarde et la trouve bien pesante, puis dit à Mercure : « M’armes (1), ceste cy n’est mie la mienne. Je n’en veulx grain. » Autant fait de la coingnée d’argent, et dit: « Non est ceste cy. Je la vous quitte. » Puis prend en main la coingnée de bois, il regarde au bout du manche, en iceluy recognoit sa marque, et tressaillant tout de joye, comme un renard qui rencontre poulies égarées, et souriant du bout du nez, dit : Merdigues, ceste cy estoit mienne. Si me la voulez laisser, je vous sacrifiray un bon et grand pot de laict, tout fin couvert de belles frayres, aux Ides (c’est le quinziesme jour) de may. — Bon homme, dist Mercure, je te la laisse, prends la. Et, pour ce que tu as opté et souhaité médiocrité en matière de coingnée, par le veu de Jupiter je te donne ces deux aultres. Tu as de quoy dorénavant te faire riche, sois homme de bien. »

Couillatris courtoisement remercie Mercure, révère le grand Jupiter, sa coingnée antique attache à sa ceinture de cuir, et s’en ceinct sus le cul, comme Martin de Cambray. Les deux aultres plus poisantes il charge à son cou. Ainsi s’en va prélassant par le pays, faisant bonne trogne parmy ses paroissiens et voisins, et leur disant le petit mot de Patelin: « En ay je? » Au lendemain, vestu d’une sequenie (2) blanche, charge sur son dos les deux précieuses coingnées, se transporte à Chinon, ville insigne, ville noble, ville antique, voire première du monde, selon le

(1) Sur mon âme.

(2) Souquenille.

Hlÿ'10 [TtE DE COUILLATRIS

jugement et assertion des plus doctes massoretz (1). En Chinon il change sa coingnée d’argent en beaux testons et aultre monnoye blanche; sa coingnée d’or, en beaux salutz (2), beaux moutons à la grande laine, belles riddes, beaux royaulz, beaux escuz au soleil. Il en acheté force métairies, force granges, force censes, force mas, force bordes et bordieux, force cassines (3). prés, vignes, bois, terres labourables, pastis, estangs, moulins, jardins, saulsayes ; bœufz, vaches, brebis, moutons, chevres, truies, pourceaux, asnes, chevaux, poulies, coqs, chappons, poullets, oies, jars, canes, canards, et du menu. Et, en peu de temps, fut le plus riche homme du pays : voire plus que Moulevrier le boiteux.

Les francs gontiers et Jacques Bonshoms du voisinage, voyans ceste heureuse rencontre de Couillatris, furent bien estonnés ; et fut, en leurs esprits, la pitié et commisération que auparavant avoient du pauvre Couillatris, en envie changée de ses richesses tant grandes et inopinées. Si commencèrent ils courir, s’enquérir, guementer, informer par quel moyen, en quel lieu, en quel jour, à quelle heure, comment et à quel propos luy estoit ce grand thesaur ad venu. Entendans que c’ estoit par avoir perdu sa coingnée : « Hen, hen, dirent ilz, ne tenoit il qu’à la perte d’une coingnée que riches ne fussions? Le moyen est facile, et de coust bien petit. Et donc telle est au temps présent la révolution des cieux, la constellation des astres et aspect des planettes que quiconque coingnée perdera soudain deviendra ainsi riche? Hen, hen, ha, par Dieu, coingnée. vous serez perdue, et ne vous en desplaise. » Àdonc tous perdirent leurs coingnées. Au diable l’un à qui demoura coingnée. Il n’estoit fils de bonne mere qui ne perdist sa coingnée. Plus n’estoit abatu, plus n’estoit fendu bois au pays, en ce default de coingnées.

Encores, dit l’apologue Esopique que certains petits janspill’hommes de bas relief, qui à Couillatris avoient le petit pré et le petit moulin vendu pour soy guorgiaser à

(1) Glossateur.

(2) Monnaies de diverses valeurs.

(3) Maisonnettes.

la monstre (1), advertiz que ce thesor luy estoit ainsi et par ce moyen seul advenu, vendirent leurs espées pour acheter coingnées, afin de les perdre, comme faisoient les paysans, et par icelle perte recouvrir montjoie d’or et d’argent. Vous eussiez proprement dict que fussent petits Romipetes (2), vendans le leur, empruntans d’aultruy, pour acheter mandats à tas d’un pape nouvellement créé. Et de crier, et de prier, et de lamenter et invocquer Jupiter. « Ma coingnée, ma coingnée, Jupiter ! Ma coingnée deçà, ma coingée delà, ma coingnée, ho, ho, ho, ho ! Jupiter, ma coingnée ! » L’air tout autour retentissoit aux cris et hurlemens de ces perdeurs de coingnées.

Mercure fut prompt à leur apporter coingnées, à un chascun offrant la sienne perdue, une aultre d’or, et une tierce d’argent. Tous choisissoient celle qui estoit d’or, et l’amassoient, remercians le grand donateur Jupiter ; mais sus l’instant qu’ils la levoient de terre, courbés et enclins, Mercure leur tran choit les testes, comme estoit l’edict de Jupiter. Et fust des testes coupées le nombre égal et correspondant aux coingnées perdues. Voilà que c’est. Voilà qu’advient à ceux qui en simplicité souhaitent et optent choses médiocres.

Panurge, n'ayant pu trouver de réponse satisfaisante à ta question qu'il s'était posée, à savoir s'il se devait marier ou non , se résoud en compagnie de Pantagruel, de frère Jean et de quelques autres fidèles compagnons à aller consulter la Dive Bacbuc, la Dire Bouteille , au palais de Lanternois.

COMMENT PANTAGRUEL RENCONTRA UNE NAUF (3) DE VOYAGEURS RETOURNAIS DU PAYS LANTERNOIS

Au cinquième jour, ja commençans tournoyer le pôle peu à peu, nous esloignans de l’equinoctial, descouvrismes une navire marchande faisant voile à horche (4) vers nous.

(1) Se rengorger et faire parade.

(2) Allant à Rome.

(3) Navire.

(4) A bâbord.

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