PANTAGRUEL RENCONTRE UNE NAUF DE VOYAGEURS
La joye ne fut petite, tant de nous comme des marchands : de nous, entendans nouvelle de la marine; de eux, enfendans nouvelles de terre ferme. Nous rallians avec eux, cogneusmes qu’ils estoient François Xantongeois. Devisant et raisonnant ensemble, Pantagruel entendit qu’ils venoient de Lanternois. Dont eut nouveau accroissement d’alaigresse, aussi eut toute l’assemblée mesmement, nous enquêtans de l’etat du pays et mœurs du peuple Lanternier.
Cependant que nous entendions 'ces nouvelles, Panurge prend débat avec un marchant de Taillebourg, nommé Dindenault. L’occasion du débat fut telle : ce Dindenault, voyant Panurge sans braguette, avec ses lunettes attachées au bonnet, dist de luy à ses compaignons : « Voyez là une belle médaille de coqu. » Panurge, à cause de ses lunettes, oyoit des oreilles beaucoup plus clair que de coustume. Donc, entendant ce propos, demanda au marchant : « Comment diable serois je coqu, qui ne suis encores marié, comme tu es, selon que juger je peus à ta troigne mal gracieuse ?
— Oui vrayement, respondit le marchant, je le suis : et ne voul'drois ne l’estre pour toutes les lunettes d’Europe, non pour toutes les besicles d’Afrique. Car j’ay une des plus belles, plus advenantes, plus honnestes, plus prudes femmes en mariage, qui soit en tout le pays de Xantonge; et n’en desplaise aux autres. Je luy porte de mon voyage une belle et de onze pouces longue branche de corail rouge, pour ses etrenes. Qu’en as tu à faire? De quoy te mesles tu? Qui es tu? O lunetier de l’ antichrist, responds si tu es de Dieu.
— Je te demande, dist Panurge, si, par consentement et convenance de tous les elemens, j’avois sacsacbezevezinemassé ta tant belle, tant advenante, tant honneste, tant prude femme, de mode que le roide dieu des jardins Priapus, lequel icy habite en liberté, subjection forcluse de braguettes attachées, luy fut on corps demeuré, en tel desastre que jamais n’en sortiroit, éternellement y resteroit, sinon que tu le tirasses avec les dents, que ferois tu? Le laisserois tu là simpiternellement ? ou bien le tirerois tu
à belles dents? Responds, o belinier (1) de Mahomet, puis que tu es de tous les diables. — Je te donerois, respondit le marchant, un coup d’espée sus ceste oreille lunetiere, et te tuerois comme un belier. » Ce disant desgainoit son espée. Mais elle tenoit au fourreau, comme vous sçavez que, sus mer, tous harnois facilement chargent rouille, à cause de l’humidité excessive et nitreuse. Panurge recourt vers Pantagruel à secours. Frere Jean mit la main à son bragmard (2) fraischement esmoulu, et eust felonnement (3) occis (4) le marchant, ne fut que le patron de la nauf, et autres passagers supplièrent Pantagruel n’estre faict scandale en son vaisseau. Dont fut appoincté tout leur différend : et touchèrent les mains ensemble Panurge et le marchant, et beurent d’autant l’un à l’autre de hait (5), en signe de periaicte réconciliation.
COMMENT, LE DEBAT APTAISÉ, PANURGE MARCHANDE AVEC DINDENAULT UN DE SES MOUTONS
Ce débat du tout appaisé, Panurge dist secrètement à Epistemon et à frere Jean : « Retirez vous icy un peu à l’escart, et joyeusement passez temps à ce que voirez. Il y aura bien beau jeu, si la corde ne rompt. » Puis s’adressant au marchant, et de rechef beut à luy plein hanap de bon vin Lanternois. Le marchant le pleigea gaillard (6), en toute courtoisie et honnesteté. Cela fait, Panurge aevotement le prioit luy vouloir de grâce vendre un de ses moutons. Le marchant luy respondit : « Halas, halas, mon amy, nostre voisin, comment vous sçavez bien trupher (7) des pauvres gens. Vrayement vous estes un gentil chalant. O le vaillant acheteur de moutons ! Vraybis, vous portez le minois non mie d’un acheteur de moutons, mais bien d’un coupeur de bourses. Deu Colas, faillon (8), qu’il feroit
(1) Bélier (sens érotique).
(2) Courte épée.
(3) Cruellement.
(4) Tuer.
(5) De bon cœur.
(6) Répondit gaillardement.
(7) Railler.
(8) De par S. Nicolas, compagnon.