DINDENAULT ET SES MOUTONS
bon porter bourse pleine auprès de vous en la tripperie sus le degel ! Han, han, qui ne vous cognoistroit, vous feriez bien des vostres. Mais voyez, hau, bonnes gens, comment il taille de l’ historiographe.
— Patience, dist Panurge. Mais, à propos, de grâce spéciale, vendez moy un de vos moutons. Combien ? — Comment, respondit le marchant, l’entendez vous, nostre amy, mon voisin ? Ce sont moutons à la grande laine. Jason y prit la toison d’or. L’ordre de la maison de Bourgoigne en fut extrait. Moutons de levant, moutons de haulte fustaye (1), moutons de haulte gresse. — Soit, dist Panurge, mais de grâce vendez m’en un, et pour cause ; bien et promptement vous payant en monnoye de ponant, de taillis, et de basse gresse. Combien?
— Nostre voisin, mon amy, respondit le marchant, escoutez ça un peu de l’aultre oreille.
Panurge. — A vostre commandement.
Le Marchant. — Vous allez en Lanternois?
Panurge. — Voire (2).
Le Marchant. — Voir le monde?
Panurge. — Voire.
Le Marchant. — Joyeusement.
Panurge. — Voire.
Le Marchant. — Vous avez, ce croy je, nom Robin mouton.
Panurge. — Il vous plaist à dire.
Le Marchant. — Sans vous fascher.
Panurge. — Je l’entends ainsi.
Le Marchant. — Vous estes, ce croy je, le joyeulx du roy.
Panurge. — Voire.
Le Marchant. — Fourchez là. Ha, ha, vous allez voir le monde, vous estes le joyeulx du roy, vous avez nom Robin mouton ; voyez ce mouton là, il a nom Robin comme vous. Robin, Robin, Robin. — Bês, bês, bês, bês. — O la belle voix !
P anurge. — Bien belle et harmonieuse.
Le Marchant. — - Voicy un pact qui sera entre vous et
(1) Bois.
(2) Oui vraiment !
moy, nostre voisin et amy. Vous qui estes Robin mouton, serez en ceste couppe de balance, le mien mouton Robin sera en l’aultre: je gage un cent de huytres de Busch que, en poids-, en valleur, en estimation, il vous emportera hault et court, en pareille forme que serez quelque jour suspendu et pendu.
— Patience, dist Panurge. Mais vous feriez beaucoup pour moy et pour votre postérité, si me le vouliez vendre, ou quelque autre du bas cœur. Je vous en prie, sire monsieur. — Nostre amy, respondit le marchant, mon voisin, de la toison de ces moutons seront faicts les fins draps de Rouen; les louchetzs des balles de Limestre (1), au pris d’elle, ne sont que bourre. De la peau seront faicts les beaux marroquins, lesquels on vendra pour marroquins de Turquins, ou de Montelimart, ou de Espaigne pour le pire. Des boyaulx, on fera cordes de violons et harpes, lesquels tant chèrement on vendra comme si fussent cordes de Munican ou Aquileie (2). Que pensez- vous? — S’il vous plaist, dist Panurge, m’en vendrez un, j’en seray bien fort tenu au courrail (3) de vostre huys. Voyez cy argent content. Combien ? » Ce disoit, monstrant son esquarcelle pleine de nouveaux Henricusi
« Mon amy,' respondit le marchant, nostre voisin, ce n’est viande que pour rois et princes. La chair en est tant délicate, tant savoureuse, et tant friande que c’est basme (4). Je les ameine d’un pays duquel les pourceaux (Dieu soit avec nous) ne mangent que myrobolans (5). Les truyes en leur gesine ifsaulve l’honneur de toute la compaignie) ne sont nourries que de fleurs d’orangiers. — Mais, dist Panurge, vendez m’en un, et je vous le payeray en roy, foy de piéton. Combien? — Nostre amy, respondit le marchant, mon voisin, ce sont moutons extraicts de la propre race de celuy qui porta Phrixus et Hellé par la mer dicte Hellesponte. — Cancre, dist Panurge, vous êtes clericus vel adiscens. — Itû sont choux, respondit le mar¬
di Les étoffes des ballots de Leicester. (2) Monaco et Aquila.
(5) Verrou.
(4) Baume.
(6) Fruits secs.