‹ RabelaisChapitre 57 sur 89 · DINDENÀULT ET SES MOUTONS · texte numérisé non relu

DINDENÀULT ET SES MOUTONS

chant, vere ce sont pourreaux. Maïs rr. rrr. rrrr. rrrr. Ho Robin, rr. rrrr. rrrr. Vous n’entendez ce langage.

« A propos. Par tous les champs esquelz ils pissent, le bled y provient comme si Dieu y eust pissé. Il n’y faut autre marne ne fumier. Plus y a. De leur urine les quintessentiaux tirent le meilleur salpêtre du monde. De leurs crottes (mais qu’il ne vous desplaise) les médecins de nos pays guérissent soixante et dixiiuit especes de maladies. La moindre desquelles est le mal Sainct Eutrope de Xaintes, dont Dieu nous saulve et garde. Que pensez vous, nostre voisin, mon amy? Aussi me coûtent ils bon.

— Couste et vaille, respondit Panurge. Seulement vendez m’en un, le payant bien — Nostre amy, dist le marchant, mon voisin, considérez un peu les merveilles de nature consistans en ces animaux que voyez, voire en un membre que estimeriez inutile. Prenez moy ces cornes là, et les concassez un peu avec un pillon de fer, ou avec un landier, ce m’est tout un. Puis les enterrez en vue du soleil la part que voulirez, et souvent les arrosez. En peu de mois vous en voirez naistre les meilleures asperges du monde. Je n’en daignerois excepter ceux de Ravenne. Allez moy dire que les cornes de vous autres messieurs les coqus ayent vertu telle, et propriété tant mirifique.

— Patience, respondit Panurge. — Je ne sçay, dist le marchant, si vous estes clerc. J’ay veu prou de clercs, je dis grands clers, coqus. Ouy dea. A propos, si vous estiez clerc, vous sçauriez que, les membres inferieurs de ces animaulx divins, ce sont les pieds, y a un os, c’est le talon, l’astragale, si vous voulez, duquel, non d’aultre animal du monde, fors de l’asne Indian et des dorcades (1) de Lybie, l’on jouoit antiquement au royal jeu des taies (2), auquel l’empereur Octavian Auguste un soir guaingna plus de 50,000 escus. Vous aultres coqus n’avez garde d'en guaigner autant.

— Patience, respondit Panurge. Mais expédions. — Et quand, dist le marchant, vous auray je, nostre amy, mon voisin, dignement loué les membres internes; les espaules les esclanges, les gigotz, le hault coté, la poictrine, le foie,

(1) Daims.

(2) Osselets.

la râtelle, les trippes, la guogue, la vessie, dont on joue à la balle ; les coustelettes, dont on fait en Pygmion les beaux petits arcs pour tirer des noyaux de cerises contre les grues ; la teste, dont, avec un peu de souphre, on fait une mirifique décoction pour faire viander les chiens constipés du ventre...

— Bren, bren, dist le patron de la nauf au marchant, c’est trop icy barguigné. Vends luy si tu veux; si tu ne veux, ne l’amuse plus. — Je le veulx, respondist le marchant, pour l’amour de vous. Mais il en payera trois livres tournois de la pièce en choisissant. — C’est beaucoup, dist Panurge. En nos pays j’en aurois bien cinq, voire six pour telle somme de deniers. Ad visez que ne soit trop. Vous n’estes le premier de ma cognoissance qui, trop tost voulant riche devenir et parvenir, est à l’envers tombé en pauvreté, voire quelquefois s’est rompu le col. — - Tes fortes fiebvres quartaines, dist le marchant, lourdault sot que tu es î Par le digne veu de Charrous, le moindre de ces moutons vault quatre fois plus que le meilleur de ceux que jadis les Coraxiens en Tuditanie, contrée d’Espaigre, vendoient un talent d’or la pièce. Et que penses tu, ô sot à la grande paye, que valoit un talent d’or?

— Benoist monsieur, dist Panurge, vous vous eschauffez en votre harnois, à ce que je voy et congnoy. Bien tenez, voyez là vostre argent. » Panurge, ayant payé le marchant, choisit de tout le troupeau un beau et grand mouton, et l’emportoit criant et bellant, oyans tous les aultres et ensemblement bellans et regardans quelle part on menoit leur compaignon. Ce pendant le marchant disoit à ses moutonniers : « O qu’il a bien sceu choisir, le challant ! Il s’y entend, le paillard ! Vrayement, le bon vrayement, je le reservois pour le seigneur de Cancale, comme bien cognoissant son naturel. Car, de sa nature, il est tout joyeux et esbaudy quand il tient une espaule de mouton en main bien séante et advenante, comme une raquette gauschiere, et, avec un cousteau bien tranchant, Dieu sait comment il s’en escrime. »

Soubdain je ne sçay comment, le cas fut subit, je n’eus loisir le considérer, Panurge, sans aultre chose dire, jette en pleine mer son mouton criant et bellant. Tous les aultres

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