‹ RabelaisChapitre 58 sur 89 · LA TEMPÊTE · texte numérisé non relu

LA TEMPÊTE

moutons, crians et bellans en pareille intonation, commencèrent soy jetter et sauter en mer après, à la file. La foulle estoit à qui premier y saulteroit après leur compaignon. Possible n’estoit les engarder, comme vous sçavez estre du mouton le naturel, tousjours suivre le premier, quelque part qu’il aille. Aussi le dit Aristoteles, lib. IX, de Histor. anim., estre le plus sot et inepte animal du monde.

Le marchant, tout effrayé de ce que davant ses yeulx périr voyoit et noyer ses moutons, s’efforçoit les empescher et retenir de tout son pouvoir. Mais c’ estoit en vain. Tous à la file sautoient dedans la mer, et perissoienb. Finallement, il en print un grand et fort par la toison sus le tillac de la nauf, cuidant ainsi le retenir, et saulver le reste aussi consequemment. Le mouton fut si puissant qu’il emporta en mer avec soy le marchant, et fut noyé, en pareille forme que les moutons de Polyphemus le borgne cyclope emportèrent hors la caverne IJlyxes et ses compaignons. Autant en firent les aultres bergiers et moutonniers, les prenant uns par les cornes, aultres par les jambes, aultres par la toison. Lesquels tous furent pareillement en mer portés et noyés misérablement.

Continuant leur voyage, Pantagruel et ses compagnons abordent au pays des Chicanons, passent les îles de Tohu et Bohu, sur quoi la nauf fut assaillie par une violente tempête. Tous y firent leur devoir, sauf Panurge naturellement peureux de nature; ce qui ne V empêcha pas, la tempête apaisée, de faire « le joyeux compaignon ».

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