LE PETIT DIABLE DE PAPEFIGUIÈRE
Venu le temps de la cueillette, le diable se trouva au lieu avec un esquadron de diableteaux de chambre. Là rencontrant le laboureur et ses gens, commença seyer et recueillir les feuilles des raves. Apres luy le laboureur bechoit et tiroit les grosses raves, et les mettoit en poches. Ainsi s’en vont tous ensemble au marché. Le laboureur vendoit très bien ses raves. Le diable ne vendit rien. Que pis est, on se mocquoit de luy publiquement. « Je voy bien, villain, dist adonc le diable, que par toy je suis trompé. Je veulx faire fin du champ entre toy et moy. Ce sera en tel pact que nous entregratterons l’un l’aultre, et qui de nous deux premier se rendra quittera sa part du champ. Je vais tenter les escoliers de Trebizonde laisser peres et meres, renoncer à la police commune, soy émanciper des edicts de leur roy, vivre en liberté soubterraine, mespriser un chascun, de tous se mocquer, et prenans le beau et joyeux petit bequin d’innocence poétique soy tous rendre farfadets gentils. »
Le laboureur retournant en sa maison estoit triste et pensif. Sa femme, tel le voyant, cuidoit qu’on l’eust au marché desrobé. Mais entendant la cause de sa mélancolie, voyant aussi sa bourse pleine d’argent, doulcement le réconforta et l’asceura que de ceste gratelle mal aucun ne luy adviendroit. Seulement que sus elle il eust à se poser et reposer. Elle a voit ja pourpensé bonne issue. « Pour le pis (disoit le laboureur) je n’en auray qu’une esrafflade : je me rendray au premier coup et luy quitteray le champ. — Rien, rien, dist la vieille ; posez vous sus moy et reposez : laissez moi faire. Vous m’avez dict que c’est un petit diable : je le vous feray soubdain rendre, et le champ nous demourera. Si c’eust esté un grand diable, il y auroit à penser. »
Le jour de l’assignation estoit lorsqu’on l’isle nous arrivasmes. A bonne heure du matin le laboureur s’estoit très bien confessé, avoir communié, comme bon catholique, et par le conseil du curé s'estoit au plonge caché dedans le benoistier, en l’ estât que l’avions trouvé.
Sus l’instant qu’on nous racontoit ceste histoire, eusmes àdvertissement que la vieille a voit trompé le diable et gagné le champ. La maniéré fut telle. Le diable vint a la
porte du laboureur, et, sonnant, s’escria : « O villain, villain, ça, ça, à belles gryphes ! »
Puis entrant en la maison gallant et bien délibéré, et n'y trouvant le laboureur, advisa sa femme en terre pleurante et lamentable. « Qu’est cecv ? demandoit le diable. Où est il? Que fait il? — Ha, dist la vieille, où est il le meschant, le bourreau, le brigant? Il m’a afïoljée, je suis perdue, je meurs du mal qu’il m’a faict. — Comment, dist le diable, qui a il ? Je le vous gualleray bien tantôt. — Ha, dist la vieille, il m’a dict, le bourreau, le tyran, Tesgratigneur de diables, qu’il avoit huv assignation de se gratter avec vous : pour essayer ses ongles il m’a seulement gratté du petit doigt icy entre les jambes, et m’a du tout affolée. Je suis perdue, jamais je n’en gueriray, regardez. Encores est il allé chez le mareschal soy faire esguiser et apoincter les gryphes. Vous estes perdu, monsieur le diable, mon amy. Saulvez vous, il n’arreslera poinct. Retirez vous, je vous en prie. »
Lors se descouvrit jusques au menton en la forme que jadis les femmes Persides se présentèrent à leurs en fans fuyans de la bataille, et luy monstra son comment a nom.
Le diable, voyant l’enorme solution de continuité en toutes dimensions, s’escria : « Mahon, Demiourgon, Megere, Alecto, Persephone, il ne me tient pas ! Je m’en vais bel erre. Cela ! Je luy quitte le champ. »
COMMENT PANTAGRUEL DESCENDIT EN L’iSLE DES PAPIMANES (1)
Laissans l’ise desolée des Papefigues, navigasmes par un jour en sérénité et tout plaisir, quand à nostre veue s’offrit la benoiste isle des Papimanes. Soubdain que nos ancres furent au port jettées, avant que nous eussions encoché nos gumenes (2), vinrent vers nous en un esquif quatre personnes diversement vestus. L’un en moine enfrocqué, crotté, botté. L’aultre en faulconnier, avec un
(1) Ce sont ceux qui ont l'adoration du pape.
(2) Cordages.
PANTAGRUEL DESCEND EN L’iSLE DES PAPIMANES 95
leure gand (1) et d’oiseau. L’aultre en solliciteur de procès, ayant un grand sac plein d’informations, citations, chiquaneries et adjournemens en main. L’aultre en vigneron d’Orléans avec belles guestres de toile, une panouere (2) et une serpe à la ceincture. Incontinent qu’ils furent joincts à nostre nauf. s’escrierent à haulte voix tous en semble demandans : « L’avez vous vu, gens passagiers? l’avez vous vu? — Qui? demandoit Pantagruel. — Celuy là, respondirent îlz. — Qui est il ? demanda frere Jean. Par la mort bœuf, je l’assommeray de coups. » Pensant qu’ils se guementassent (3) de quelque larron, meurtrier ou sacrilège. « Comment, dirent ilz, gens peregrins, ne cognoissez vous l’Unique. — Seigneurs, dist Epistemon, nous n'entendons tels termes. Mais exposez nous, s’il vous plaist, de qui entendez, et nous vous en dirons la vérité sans dissimulation. — C’est, dirent-ils, celuy qui est. L’avez vous jamais veu? — Celuy qui est, respondit Pantagruel, par notre théologique doctrine, est Dieu. Et en tel mot se declaira à Moses. Onques certes ne le vismes, et n’est visible à œils corporels. — Nous ne parlons mie, dirent ils, de celuy hault Dieu qui domine par les cieulx. Nous parlons du Dieu en terre. L’avez vous onques vu? — Hz entendent, dist Carpalim, du pape, sus mon honneur. — Ouy, ouy, respondit Panurge, ouy dea, messieurs, j’en ay veu trois, à la vue desquelz je n’ay gueres profité. — Comment, dirent ilz, nos sacres decretales (4) chantent qu’il n’y en a jamais qu’un vivant. — J’entends, respondit Panurge, les uns successivement après les aultres. Aultrement n’en ay je vu qu’un à une fois. — O gens, dirent ils, trois et quatre fois heureux, vous soyez les bien et plus que très bien venus ! »
Adonc s’agenouillèrent devant nous, et nous vouloient baiser les pieds. Ce que ne leur voulusmes permettre, leur remontrans qu’au pape, si là de fortune en propre personne venoit, ils ne sçauroient faire davantage. « Si fe-
(1) Appât.
(2) Hotte.
(3) Se lamenter.
(4) Ce sont les six Constitutions pontificales, auxquelles il faut ajouter les Clémentines et les Extravagances.
rions, si, respondirent ilz. Cela est entre nous ja résolu. Nous luy baiserions le cul sans feuille, et les couilles pareillement. Car il a couilles le pere sainct, nous le trouvons par nos belles decretales, aultrement ne seroit il pape ',(1). De sorte qu’en subtile philosophie decretaline ceste conséquence est necessaire : Il est pape, il a donc couilles. Et quand couilles fauldroient (2) au monde, le monde plus pape n’auroit. »
Pantagruel demandoit ce pendant à un mousse de leur esquif qui estoient ces personnages. Il luy fit response que c’estoient les quatre estats de l’isle : adjousta davantaige que serions bien recueillis et bien traictés, puis qu’avions vu le pape. Ce qu’il remonstra à Panurge, lequel luy dist secrètement : « Je fais vœu à Dieu, c’est cela. Tout vient à poinct qui peult attendre. A la vue du pape jamais n’avions profité : à ceste heure de par tous les diables nous profitera comme je voy. » Alors descendîmes en terre, et venoit au davant de nous comme en procession tout le peuple du pays, hommes, femmes, petits enfans. Nos quatre estats leur dirent à haulte voix : « Hz l’ont vu. Ilz l’ont vu. Ilz l’ont vu. »
A ceste proclamation tout le peuple s’agenouilloit lavant nous, levans les mains joinctes au ciel, et crians : « O gens heureux ! O bien heureux ! » Et dura ce cry plus d’un quart d’heure Puis y accourut le maistre d’escole avec tous ses pédagogues, grimaulx et escoliers, et les fouettoit magistralement, comme on souloit fouetter les petits enfans en nos pays, quand on pendoit quelque malfaicteur, afin qu’il leur en souvint Pantagruel en fut fasché, et leur dist: « Messieurs, si ne désistez fouetter ces enfans, je m’en retourne. » Le peuple s’estonna, entendant sa voix stentorée, et vis un petit bossu à longs doigts demandant au maistre d’escole: « Vertus de Extravagantes, ceux qui vcyent le pape deviennent ils ainsi grands comme cestuy cy qui nous menasse? O qu’il me tarde merveilleusement que je ne le voy, afin de croître et grand comme luy devenir. » Tant grandes furent leurs exclamations que
(1) Quia testicules habet, dit une décrétale.
(2) Manquer.
LES URANOPÈTES DECRETALES
Homenas y accourut (ainsi appellent ils leur evesque) sus une mule desbridée, caparassonnée de vord, accompaigné de ses appous (comme ils disoient), de ses suppos aussi, portans croix, banieres, confalons, baldachins, torches, benoistiers. Et nous vouîoit pareillement les pieds baiser à toutes forces (comme fit au pape Clement le bon Christian Valfinier) disant qu’un de leurs hypophetes (1) desgresseur et glossateur de leurs sainctes decretales avoit par escrit laissé que ainsi comme le Messias, tant et si long temps les Juifz attendu, en fin leur estoit advenu, aussi en icelle isle quelque jour le pape viendroit. Attendant ceste heureuse journée, si là arrivoit personne qui Peut veu à Rome ou aultre part, qu’ils eussent à bien le festoyer, et reverentement traicter. Toutesfois nous en excusasmes honnestement.
COMMENT HOMENAS, EVESQUE DES PAPIMANES, NOUS MONTRA LES URANOPETES (2) DECRETALES
Puis nous dist Homenas : « Par nos sainctes decretales nous est enjoinct et commandé visiter premier les églises que les cabarets. Pourtant , ne déclina ns de ceste belle institution, allons à l’eglise, après irons banqueter. — Homme de bien, dist frere Jean, allez dàvant, nous vous suivrons. Vous avez parlé en bons termes et en bon Christian. Ja long temps a que n’en avions veu. Je m’en trouve fort resjouy en mon esprit, et croy que je n’en repaistray que mieulx. C’est belle chose rencontrer gens de bien. » Approchans de la porte du temple, apperceusmes un gros livre doré, tout couvert de fines et précieuses pierres, balais, esmeraudes, diamans et unions, plus ou autant pour le moins excellentes que celles que Octavian consacra à Jupiter Capitolin. Et pendoit en l’air attaché à deux grosses chaines d’or au zoophore du portai. Nous le regardions en admiration. Pantagruel le manioit et tournoit à plaisir, car il y pouvoit aisément toucher. Et nous
(1) Celui qui parle des choses passées.
(2) Descendues du ciel.
ït ABEL AI 3
afferment qu’au touchement d’icelles, il sentoit un doux prurit des ongles et desgourdissement des bras : ensemble tentation vehemente en son esprit de battre un sergent ou deux, pourveu qu’ilz n’eussent tonsure. Adonc nous dist Homenas : « Jadis fut aux Juifs la loy par Moses baillée escrite des doigts propres de Dieu. En Delphes davant la face du temple d’Apollo fut trouvée ceste sentence divinement : rNOTI 2EAYT0N (1). Et par certain laps de temps après fut veue El, aussi divinement escrite et transmise des cieulx. Le simulacre de Cybele fut des cieulx en Phrygie transmis on champ nommé Pesinunt. Aussi fut en Tauris le simulacre de Diane, si croyez Euripi'des. L’oriflambe fut des cieulx transmise aux nobles et très chrestians rois de France, pour combattre les Infidèles. Régnant Numa Pompilius, roy second des Romains en Rome, fut du ciel veu descendre le tranchant bouclier, dict Ancile. En Acropolis d’Athenes jadis tomba du ciel empiré la statue de Minerve. Icy semblablement voyez les sacres decretales escrites de la main d’un ange Chérubin. Vous aultres gens Transpontins, ne le croirez pas. — Assez mal, respondit Panurge. — Et à nous icy miraculeusement du ciel des cieulx transmises, en façon pareille que par Homère, pere de toute philosophie (exceptez tous jours les dives decretales), le fleuve du Nile est appelé Diipetes (2). Et parce qu’avez veu le pape, evangeliste d’icelles et protecteur sempiternel, vous sera de par nous permis les voir et baiser au dedans, si bon vous semble. Mais il vous conviendra par avant trois jours jeûner, et regulierement confesser, curieusement espluchans et inventorizans vos péchés tant dru qu’en terre ne tombast une seule circonstance, comme divinement nous chantent les dives decretales que voyez. A cela fault du temps.
— Homme de bien, respondit Panurge, decrotoueres, voire, dis je, decretales avons prou veu en papier, en parchemin lanterné, en vélin, escrites à la main, et imprimées en moulle. Ja n’est besoing que vous peinez à cestes cy nous monstrer. Nous contentons du bon vouloir et vous
(1) Connais-toi toi-même.
(2) Descendu de Jupiter.
l’archetype d’un pape
remercions autant. — Vray bis, dist Homenas, vous n’avez mie veu cestes cy angelicquement escrites. Celles de vostres pays ne sont que transsumps (1) des nostres, comme trouvons escrit par un de nos antiques seholiastes decretalins. Au reste vous prie n’y espargner ma peine. Seulement advisez si voulez confesser et jeûner les trois beaulx petits jours de Dieu. — De confesser, respondit Panurge, très bien nous consentons. Le jeune seulement ne nous vient à propos, car nous avons tant et tr estant par la marine jeûné que les araignes (2) ont faict leurs toiles sus nos dents. Voyez icy ce bon frere Jean des Entommeures (à ce mot Homenas courtoisement luy bailla la petite accolade), la mousse luy est creue on gouzier par faulte de remuer et exercer les badigoinces et mandibules. — Il dit vray, respondit frere Jean. J’ay tant et trestant jeûné que j’en suis devenu tout bossu.
— Entrons, dist Homenas, donc en l’eglise, et nous pardonnez si présentement ne vous chantons la belle messe de Dieu. L’heure de myjour est passée, après laquelle nous défendent nos sacres decretales messe .chanter, messe, disje, haulte et légitimé. Mais je vous en diray une basse et seiche. — J’en aimerois mieulx, dist Panurge, une mouillée de quelque bon vin d’Anjou. Boutez donc, boutez bas et roide. — Verd et bleu, dist frere Jean, il me desplaist grandement qu’encores est mon estomac à jeun. Car ayant très bien desjeuné et repeu à usage monachal, si d’adventure il nous chante de requiem , je y eusse porté pain et vin par les traicts passés. Patience. Sacquez, chocquez, boutez, mais troussez la court, de peur que ne se crotte, et pour aultre cause aussi, je vous en prie. »