COMMENT EST L’OR TIRÉ DE FRANCE EN ROME
armée en temps de guerre, qui bien sçaiche tous mconveniens prévoir, tous dangiers éviter, bien mener ses gens à l’assault et au combat en alaigresse, rien ne hazarder, tous jours vaincre sans perte de ses soudars et bien user de la victoire ? Prenez moi un decretiste. Non, non, je dis un decretaliste.
— O le gros rat ! dist Epistemon.
— Voulez vous en temps de paix trouver homme apte et suffisant à bien gouverner l’estât d’une republicque, d’un royaume, d’un empire, d’une monarchie, entretenir l’eglise, la noblesse, le sénat et le peuple en richesses, amitié, concorde, obéissance, vertus, honnesteté? Prenez moy un decretaliste. Voulez vous trouver homme qui par vie exemplaire, beau parler, sainctes admonitions, en peu de temps, sans effusion de sang humain, conqueste la terre saincte, et à la saincte foy convertisse les mescréans Turcs, Juif z, Tartares, Moscovites, Mammeluz et Sarrabovites? Prenez moy un decretaliste.
« Qui fait en plusieurs pays le peuple rebelle et dépravé, les pages friands et mauvais, les escoliers badaulx et asniers? Leurs gouverneurs, leurs escuyers, leurs précepteurs, n’ est oient decretalistes.
« Mais qui est ce (en conscience) qui a estably, confirmé, authorisé ces belles religions, desquelles en tous endroits voyez la christianté ornée, decorée, illustrée, comme est le firmament de ses claires estoiles? Dives decretales.
« Qui a fondé, pilotizé (1), talué (2), qui maintient, qui substante, qui nourrit les dévots religieux par les couvens, monastères et abbayes : sans les prières diurnes, nocturnes, continuelles desquelz seroit le monde en dangier évident de retourner en son antique chaos ? Sacrées decretales.
« Qui fait et journellement augmente en abondance de tous bie.is temporelz, corporelz et spirituelz le fameux et célèbre patrimoine de sainct Pierre? Sainctes decretales.
« Qui fait le sainct Siégé apostolique en Rome de tout temps et aujourd’huy tant redoubtable en l’univers qu’il fault ribon ribaine que tous rois, empereurs, potentats et seigneurs (efé)pendent de luy, tiennent de luy, par luy soient couronnés, confirmés, authorisés, viennent là bouc-
(1) Fondu.
(2) Maintenu.
quer (1) et se prosterner à la mirificque pantoufle, de laquelle avez veu le portraict? Belles decretales de Dieu.
« Je vous veulx déclarer un grand secret. Les universités de vostre monde, en leurs armoiries et devises ordinairement portent un livre aucunes (les unes) ouvert, aultres fermé. Quel livre pensez vous que soit?
— Je ne sçay certes, respondit Pantagruel. Je ne lus onques dedans.
— Ce sont, dist Homenas, les decretales, sans lesquelles periroient les privilèges de toutes universités. Vous me debvez ceste là. Ha, ha, ha, ha. »
Icy commença Homenas rotter, petter, rire, baver et suer ; et bailla ^on gros gras bonnet à quatre braguettes à une des filles, laquelle le posa sus son beau chef en grande alaigresse, après l’avoir amoureusement baisé, comme guaige et asceurance qu’elle seroit première mariée. « Vivat / s’escria Epistemon, vivat, fifat , 'pi'pat , bibat! O secret apocalyptique !
— Clerice, dist Homenas, Clerice, esclaire icy à doubles lanternes. Au fruict, pucelles. Je disois donc que ainsi vous adonnans à l’estude unique des sacres decretales, vous serez riches et honorés en ce monde. Je dis consequemmeat qu’en l’aultre vous serez infailliblement saulvés on benoict royaulme des cieulx, duquel sont les clefz baillées à nostre bon Dieu decretaliarche. O mon bon Dieu, lequel j’adore, et ne vis onques, de grâce spéciale ouvre nous en l’article de la mort pour le moins, ce très sacré trésor de nostre mere saincte Ecclise, duquel tu es protecteur, conservateur, promeconde (2), administrateur, dispensateur. Et donne ordre que ces précieux œuvres de supererogation (3), ces beaux pardons au besoing ne nous faillent. A ce que les diables ne trouvent que mordre sus nos pauvres âmes, que la gueule horrifique d’enfer ne nous engloutisse. Si passer nous fault par purgatoire, patience ! En ton pouvoir et arbitre est nous en délivrer, quand vouldras. » Icy commença Homenas jetter grosses et chauldes larmes, battre sa poictrine, et baiser ses poulces en croix.
(1) Baiser par force.
(2) Econome.
(3) Ce qui est donné par surcroît.