LE CINQUIÈME LIVRE
Continuant leur traversée , les navigateurs arrivent à Vile sonnante , qui n est autre que F orne. Elle est pleine d'oiseaux de toutes sortes que leur fait admirer Aeditue.
l’isle sonnante
Les oiseaux estoient grands, beaux et polis à l’advenant, bien ressemblais les hommes de ma patrie : beuvoient et mangeoient comme hommes, esmutissoient comme hommes, enduisoient (2) comme hommes, petoient, dormoient et roussinoient comme hommes : brief, à les voir de prime face, eussiez dit que fussent hommes; toutesfois ne l’estoient mie. selon l’instruction de maistre Aeditue, nous protestant qu’ils n’estoient ny séculiers, ny mondains. Aussi leur pennage (3) nous mettoit en rêverie, lequel aucuns avoient tout blanc, autres tout noir, autres tout gris, autres mi parti de blanc et noir, autres tout rouge, autres parti de blanc et bleu : c’estoit belles choses de les voir. Les masles il nommoit Clergaux, Monagaux, Prestregaux, Abbegaux, Evesgaux, Cardingaux et Papegaut, qui est unique en son espece. Les femelles il nommoit Clergesses, Monagesses, Prestregesses, Abbegesses, Evesgesses, Cardingesses, Papegesses*. Tout ainsi toutesfois, nous dist il, comme entre les abeilles hantent les freslons, qui rien ne font fors tout manger et tout gaster, aussi depuis trois cens ans ne sçay comment, entre ces joyeux oiseaux, estoit par chascune quinte lune avolé grand nombre de cagots, lesquels avoient honny et conchié toute l’isle, tant hideux et monstrueux, que de tous estoient refuis. Car tous avoient le col tors, les pattes pelues, les gryphes et ventre de Harpies, et les culs de Stymphalides (4), et n’estoit
(1) On crut, il y a quelques années, avoir découvert à Munich une édition du cinquième livre antérieure à la mort de Rabelais. M. Lefranc a démontré que ce n’était là qu’une grossière imitation.
(2) Digérer.
(3) Plumage.
(4) Oiseaux exterminés par Hercule.
R4BELAIS
possible les exterminer: pour un mort en avoloit vingt quatre. J’y souhaitois quelque second Hercules, pour ce que frere Jean y perdit le sens par vehemente contemplation, et à Pantagruel advint ce qu’estoit advenu à messire Priapus contemplant les sacrifices de Ceres, par faute de peau
COMMENT EN L’iSLE SONNANTE N’EST QU’UN PAPEGATJT
Lors demandasmes à maistre Aeditue, veu la multiplication de ces venerables oiseaux en toutes leurs especes, pourquoy là n’estoit qu’un Papegaut. Il nous respondit que telle estoit l’institution première, et fatale destinée des estoiles : que des Clergaux naissent les Prestregaux et Monagaux, sans compagnie charnelle, comme se fait entre les abeilles d’un jeune taureau accoustré selon l’art et pratique d’Aristeus. Des Prestregaux naissent les Evesgaux; d’iceux les beaux Cardingaux, et les Cardingaux, si par mort n’estoient prévenus, finissoient en Papegaut, et n’en est ordinairement qu’un, comme par les ruches des abeilles iVy a qu’un roy, et au monde n’est qu’un soleil. Iceluy décédé, en naist un aultre en son lieu, de toute la race des Cardingaux : entendez tous jour s sans copulation charnelle. De sorte qu’il y a en ceste espece unité individuale, avec perpétuité de succession, ne plus ne moins qu’au phœnix d’Arabie. Vray est qu’il y a environ deux mille sept cens soixante lunes que furent en nature deux Papegaux produits ; mais ce fut la plus grande calamité qu’on vist onques en ceste isle. « Car, disoit Aeditue, tous ces oiseaux icy se pillèrent les uns les aultres, et s’entrepelauderent si bien ce temps durant que l’isle périclita d’estre spoliée de ses habitans. Part d’iceux adheroit à un, et le soutenoit; part à l’aultre, et le défendoit; demeurèrent part d’iceux muts comme poissons, et onques ne chantèrent, et part de ces cloches, comme interdicte, coup ne sonna. Ce séditieux temps durant, à leur secours evoquerent empereurs, roys, ducs, marquis, monarques, comtes, barons et communautés du monde qui habite en continent et terre ferme, et n’eut fin ce schisme