‹ RabelaisChapitre 76 sur 89 · COMMENT LES CHATS FOURRES VIVENT DE CORRUPTION · texte numérisé non relu

COMMENT LES CHATS FOURRES VIVENT DE CORRUPTION

Ces paroles n’estoient achevées, quand frere Jean appercent soixante huit galeres et frégates arrivantes au port. Là, soudain courut demander nouvelles : ensemble, de quelle marchandise estoient les vaisseaux chargés, et vit que tous chargés estoient de venaison, levreaux, chappons, palombes, cochons, chevreaux, vanneaux, poullets, canards, alebrans, oisons, et aultres sortes de gibier. Parmy aussi apperceut quelques pièces de velours, de satin et damas. Adonc, interrogea les voyagiers où et à qui ils portaient ces frians morceaux. Ils respondirent que c’estoit à Grippeminaud, aux Chats fourrés et Chattes fourrées.

« Comment, dist frere Jean, appelez vous ces drogues là ? — Corruption, respondirent les voyagiers. — Ils donc, dist frere Jean, de corruption vivent, en génération périront. Par la vertu Dieu, c’est cela: leurs peres mangèrent les bons gentilshommes, qui, par raison de leur estât, s’exerçcient à la volerie et à la chasse pour plus estre en temps de guerre escors et ja endurcis au travail. Les âmes d’iceux, selon l’opinion de Grippeminaud, après leur mort entrent en sangliers, cerfs, chevreuils, hérons, perdrix, et aultres tels animaux, lesquels avoient, leur première vie durante,

(1) Gouffres.

(2) Empoisonneuses.

l’isle des apedeftes

tous jours aimés et cherchés. Ores ce3 Chats fourrés, avoir leurs chasteaux, terres, domaines, possessions, rentes et revenus destruit et dévoré, encores leur cherchent ils le sang et Taine en l’aultre vie. O le gueux de bien qui nous en donna l’advertissement à l’enseigne de la mangeoire installée au dessus du râtelier ! — Voire mais, dist Panurge aux voyagiers, on a faict crier, de par le grand Boy, que personne n’eust, sur peine de la hart, prendre cerfs ne biches, sangliers ne chevreuils. — Il est vray, respondit un pour tous. Mais le grand Roy est tant bon et Tant bénin : ces Chats fourrés sont tant enragés et affamés de sang chestien que moins de peur avons nous offensans le grand Roy que d’espoir n’entretenans ces Chats fourrés par telles corruptions ; mesmement que demain le Grippemin aud marie une sienne Chatte fourrée avec un gros Mitouard, chat bien fourré. Au temps passé on les appelait Machefois; mais las! ils n’en maschent plus. Nous, de présent, les nommons mâches levreux, mâche perdrix, mâche bécasses, mâche faisans, mâche poullets, mâche chevreaux, mâche connils, mâche cochons : d’aultres viandes ne sont alimentés. — Bren, bren, dist frere Jean : Tannée prochaine on les nommera mâche estrons, mâche foires, mâche merdes. Me voulez vous croire? — Ouy dea, respondit la brigade. — Faisons, dit il, deux choses : premièrement, saisissons nous de tout ce gibier que voyez cy; aussi bien suis je fasché de saleures : elles m’eschauffent les hypocondres. J’entends le bien payant. Secondement, retournons au guichet, et mettons à sac tous ces diables de Chats fourrés. — Sans faute, dist Panurge, je n’y vais pas : je suis un peu couard de ma nature. »

COMMENT PANTAGRUEL ARRIVA EN L’iSLE DES APEDEFTES A LONGS DOIGTS ET MAINS CROCHUES, ET DES TERRIBLES ADVENTURES BT MONSTRES QU’lL Y VIT (1)

Si tost que les ancres furent jettées, et le vaisseau asceuré, Ton descendit l’esquif. Après que le bon Pantagruel

(1) C’est la Cour des Comptes. Les pressoirs figurent, les différents bureaux et les grappes les comptables.

eut fait les prières et remercié le Seigneur de l’avoir sauvé et gardé de si grand et périlleux danger, il entra et toute sa compagnie dedans l’esquif, pour prendre terre: ce qui leur fut fort aisé, car la mer estant calme et les vents baissés, en peu de temps ils furent aux roches. Comme ils eurent pris terre, Epistemon, qui admiroit l’assiette du lieu et l’estrangeté des rochers, advisa quelques habitans dudict pays. Le premier à qui il s’adressa estoit vestu d’une robe gocourte (1), de couleur de roy, avoit le pourpoinct de demy ostade à bas de manches de satin, et le haut estoit de chamois, le bonnet à la coquarde : homme d’assez bonne façon, et, comme depuis nous sceusmes, il avoit nom Guaignebeaucoup. Epistemon luy demanda comme s’appeloient ces rochers et vallées si estranges. Guaignebeaucoup luy dist que c’ estoit une colonie tirée du pays de Procuration, et P appelaient les Cahiers; et qu’au delà des rochers, ayans passé un petit gué, nous trouverions l’isle des Apedeftes. « Vertus d’Extravagantes, dist frere Jean ! Et vous aultres gens de bien, de quoy vivez vous icy? Sçaurions nous boire en vostre verre? car je ne vous voy aucuns outils que parchemins, cornets et plumes.

— Nous ne vivons, respondit Guaignebeaucoup, que de cela aussi : car il faut que tous ceux qui ont affaire en l’isle passent par mes mains. — Pourquoy? dist Panurge, estes vous barbier, qu’il faut qu’ils soient testonnés? — Ouy, dist Guaignebeaucoup, quant aux testons de la bourse. — Par Dieu, dist Panurge, vous n’aurez de moy denier ny maille; mais je vous piie, beau siie, menez nous à ces Apedeftes, car nous venons du pays des sçavans, où je n'ay gueres gaigné. » Et comme ils devisoient, ils arrivèrent en l’isle des Apedeftes : car l’eau fut tantost passée. Pantagruel fut en grande admiration de la structure, de la demeure et habitation des gens du pays : car ils demourent en un grand pressouer, auquel on monte prés de cinquante degrés; et avant que d’entrer au maistre pressouer (car leans y en a des petits, grands, secrets, moyens, et de toutes sortes) vous passez par un grand péristyle, où

(1) Sens mal défini : ou courte, ou longue, ou mal faite.

l’isle des apedeftes

vous voyez en paysage les ruines presque de tout le monde, tant de potences de grands larrons, tant de gibets, de questions, que cela nous fit peur. Voyant Guaignebeaucoup que Pantagruel s’amusoit à cela: « Monsieur, dist i1 allons plus avant : cecy n’est rien. — Comment, dist frere Jean, ce n’est rien. Par ï’ame de ma braguette eschauffée, Panurge et moy tremblons de belle faim. J’aimeroys mieux boire que voir ces ruines icy. — Venez, » dist Guaignebe&ucoup.

Lors nous mena en un petit pressouer qui estoit cache sus le derrière, que l’on appelloit en langage de l’isle, Pilhies. Là ne demandez pas si maistre Jean se traicta, et Panurge : car saulcissons de Milan, coqs d’Indes, chappons, autardes, malvoisie, et toutes bonnes viandes estoient prestes et fort bien accoustrées. Lin petit bouteiller voyant que frere Jean avoit donné une œillade amoureuse sur une bouteille qui estoit prés d’un butfet, séparés de la troupe bouteillique, dist à Pantagruel : « Monsieur, je voy que l’un de vos gens fait l’amour à ceste bouteille: je vous supplie bien fort qu’il n’y soit touché, car c’est pour Messieurs. — Comment, dist Panurge, il y a donc des messieurs céans ? L’on y vendange, à ce que je voy. » Alors Guaignebeaucoup nous fit monter, par un petit degré caché, en une chambre par laquelle il nous monstra les Messieurs qui estoient dans le grand pressouer, auquel il nous dist qu’il n’estoit licite à homme d’y entrer sans congé, mais que nous les voirions bien par ce petit goulet de fenestre, sans qu’ils nous vissent.

Quand nous y fusmes, nous advisasmes dans un grand pressouer vingt ou vingt cinq gros pendars à l’entour d’un grand bourreau tout habillé de verd, qui s’entreregardoient, ayans les mains longues comme jambes de grue, et les angles de deux pieds pour le moins : car il leur est défendu de les roigner jamais, de sorte qu’ils leur deviennent croches comme rançons ou rivereaux (1), et sus l’heure fut amenée une grosse grappe de vigne qu’on vendange en ce pays là, du plant de l’ Extraordinaire, qui souvent pend à eschalats. Sitost que la grappe fut là, ils la mirent au

(1) Comme crochets ou grappins.

pressouer et n’y eut grain dont pas un ne pressurast de l’huile d’or; tant que la pauvre grappe fut rapportée si seiche et espluchée qu’il n’y avoit plus ne jus ne liqueur du monde. Or, nous contoit Guaignebeaucoup, qu’ils n’ont pas souvent ces grosses là ; mais qu’ils en ont toujours d’aultres sus le pressouer, « Mais, mon compere, dist Panurge, en ont ils de beaucoup de plants? — Ouy, dist Guaignebeaucoup. Voyez vous bien ceste là petite que voyez qu’on s’en va remettre au pressouer? c’est celle du plant des Décimés : ils en tirèrent desja l’aultre jour jusques au pressurage; mais l’huile sentoit le coffre au prebstre, et Messieurs n’y trouvèrent pas grands appigrets (1). — Pourquoy donc, dist Pantagruel, la remettent ils au pressouer? — Pour voir, dist Guaignebeaucoup, sril V a poinct quelque omission de jus ou recepte dedans le marc, — Et digne vertu Dieu, dist frere Jean, appeliez vous ces gens là ignorans ? Comment diable ! ils tireroient de l’huile d’un mur. — Aussi font ils, dist Guaignebeaucoup ; car souvent ils mettent au pressouer des chasteaux, des parcs, des forests, et de tout en tirent l’or potable. — Vous voulez dire portable, dist Epistemon. — Je dis potable, dist Guaignebeaucoup : car l’on en boit céans maintes bouteilles que l’on ne devroit pas. Il y en a de tant de plants que l’on n’en sçait le nombre. Passez jusques icy, et voyez dans ce courtil (2) : en voyla plus de mille qui n'attendent que l’heure d’estre presseurés. En voyla du plant general ; voyla du particulier, des fortifications, des emprunts, des dons, des casuels, des domaines, des menus plaisirs, des postes, des offrandes, de la Maison. — Et qui est ceste grosse là, à qui toutes ces petites sont à l’ environ? — C’est, dist Guaignebeaucoup, de l’Espargne, qui est le meilleur plant de tout ce pays. Quand on en pressure de ce plant, six mois apres il n’y a pas un des Messieurs qui ne s’en sente. »

Quand ces messieurs furent levés, Pantagruel pria Guaignebeaucoup qu’il nous menast en ce grand pressouer : ce qu’il fit volontiers.

(1) Jus.

(2) Petit jardin.

l’isle des apedeftes

De ce grand pressouer nous passasmes par infinis petits pressouers, tous pleins de vendangeurs qui espluchent les grains avec des ferremens qu’ils appellent articles de comptes : et finalement arrivasmes en une basse salle où nous vismes un grand dogue à deux testes de chien, ventre de loup, griphé comme un diable de Lamballe, qui estoit là nourry de laict d’amendes, et estoit ainsi délicatement par l’ordonnance de Messieurs traicté, par ce qu’il n’y avoit celuy à qui il ne valust bien la rente d’une bonne métairie. Jls l’appeloient en langue d’ignorance, Duple . Sa mere estoit auprès, qui estoit de pareil poil et forme, hormis qu’elle avoit quatre testes, deux masles et deux femelles, et elle avoit nom Quadruple , laquelle estoit la plus furieuse beste de leans, et la plus dangereuse après sa grand mere, que nous vismes enfermée en un cachot qu’ils appeloyent Omission de recepte.

Frere Jean, qui avoit tous jours vingt aunes de boyaulx vuides pour avaller une saugrenée d’advocats, se commençant à fascher, pria Pantagruel de penser du disner, et de mener avec luy Guaignebeaucoup : de sorte qu’en sortant de leans par la porte de derrière, nous rencontrasmes un vieil homme enchaisné, demy ignorant et demy sçavant, comme un Androgyne de diable, qui estoit de lunettes caparassonné comme une tortue d’écailles, et ne vivoit que d’une viande qu’ils appellent en leur patois Appellations. Le voyant, Pantagruel demanda à Guaignebeaucoup de quelle race estoit ce protonotaire, et comment il s’appeloit. Guaignebeaucoup nous conta comme de tout temps et ancienneté il estoit leans, à grand regret et desplaisir de Messieurs enchaisné, qui le faisoient mourir presque de faim, et s’appelloit Revisit. « Par les saincts couillons du pape, dist frère Jean, je ne m’esbahis pas si tous Messieurs les ignorans d’icy font grand cas de ce papelard là. Par Dieu, il m’est advis, amy Panurge, si tu y regardes bien, qu’il a le minois de Grippeminaud : ceux cy, Jout ignorans qu’ils sont, en savent autant que les aultres. Je le renvoyerois bien d’où il est venu, à grands coups \Fanguillade. — Par mes lunettes orientales, dist Panurge, frere Jean, mon amy, tu as raison: car à voir la trogne de ce faux villain Revisit , il est encores plus ignorant et

meschant que ces pauvres ignorans icy, qui grappent au moins mal qu’ils peuvent, sans long procès, et qui, en trois petits mots, vendangent le clos sans tant d’interlocutoires ny decrotoires, dont ces Chats fourrés en sont bien îaschés. »

Les voyageurs arrivent enfin au 'pays de Lanternois dans le royaume d* Enteléchie , où règne dame Quinte Essence , V esprit de Vie. Mais avant de consulter la Dive Bacbuc , ils assistent aux merveilleuses guérisons qu* accomplissaient la reine et ses officiers. Ce qui donne lieu à une satire de toutes les sottises de la scolastique qui prenaient leur fondement dans cet esprit surnaturel sorti de la tête des alchimistes du moyen âge.

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