‹ RabelaisChapitre 79 sur 89 · COMMENT S’EXERCENT SES OFFICIERS · texte numérisé non relu

COMMENT S’EXERCENT SES OFFICIERS

Autres à trois couples de renards sous un joug aroient (1) le rivage areneux, et ne perdoient leur semence.

Autres lavoient les tuiles, et leur faisoient perdre couleur.

Autres tiroient eau des- pumices, que vous appelez pierre ponce, la pilant long temps en un mortier de marbre, et luy changeoient sa substance.

Autres tondoient les asnes, et y trouvoient toison de laine bien bonne.

Autres cueilloient des espines raisins, et figues des chardons.

Autres tiroient laict des boucs, et dedans un crible le recevoient, à grand profit de mesnage.

Autres lavoient les têtes des asnes, et n’y perdoient la lexive.

Autres chassoient au vent avec des rets, et y prenoient escrevices decumanes.

Je vis un jeune spodizateur, lequel artificiellement tiroit des pets d’un asne mort, et en vendoit l’aune cinq sols.

Un autre putrefioit des sechabots (2). O la belle viande!

Autres rompoient les andouilles au genouil.

Autres escorchoient les anguilles par la queue, et ne crioient lesdictes anguilles avant que d’estre escorchees, comme font celles de Melun.

Autres de néant faisoient choses grandes, et grandes choses faisoient à néant retourner.

Autres coupoient le feu avec un cousteau, et puisoient l’eau avec un rets (3).

Autres faisoient de vessies lanternes, et de nues poisles ,d’arain. Nous en vismes douze autres banquetans sous une feuillade, et beuvans en belles et amples retumbes vins de quatre sortes, frais et délicieux, à tous, et à toute reste,' et nous fut dit qu’ils haulsoient le temps (4) selon la maniéré du lieu, et qu’en ceste maniéré Hercules jadis haulsa le temps avec Atlas.

(1) Labourer.

(2) Escarbots.

(3) Filet.

(4) Aider à passer le temps.

Autres faisoient de nécessité vertu, et me sembloit l’ouvrage bien beau et à propos.

Autres faisoient alchymie avec les dents; en ce faisant emplissoient avec mal les selles percées.

Autres dedans un long parterre soigneusement mesuroient les sauts de pulces : et cestuy acte m’affermoient estre plus que necessaire au gouvernement des royaumes, conduictes des guerres, administrations des republiques, alleguans que Socrates, lequel premier avoit des cieux en terre tiré la philosophie, et d’oisive et curieuse, l’ avoit rendue utile et profitable, employoit la moitié de son estude à mesurer le saut des pulces, comme atteste Aristophanes le Quintessential.

Je vis deux giborins à part sus le haut d’une tour, lesquels faisoient sentinelle, et nous fut dit qu’ils gardoient la lune des loups.

J’en rencontray quatre autres en un coing de jardin amerement disputans, et prest à se prendre au poil l’un l’autre; demandant d’où sourdoit leur différend, entendis que jà quatre jours estoient passés depuis qu’ils avoïent commencé disputer de trois hautes et plus que physicales propositions, à la resolution desquelles ils se promettoient montagnes d’or. La première estoit de l’ombre d’un asne couillard; l’autre, de la fumée d’une lanterne; la tierce, de poil de chevre, sçavoir si c’ estoit laine. Puis nous fut dit que chose estrange ne leur sembloit estre deux contradictoires vrayes en mode, en forme, en figure, et en temps. Chose pour laquelle les sophistes de Paris plus tost se feroient desbaptiser que la confesser.

Nous curieusement considerans les admirables operations de ces gens, survint la dame avec sa noble compagnie, jâ reluisant le clair Hesperus. A sa venue fusmes de rechef en nos sens espouvantés, et esblouis en nostre vue.

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