‹ RabelaisChapitre 80 sur 89 · LE TEMPLE DE LA DIVE BOUTEILLE · texte numérisé non relu

LE TEMPLE DE LA DIVE BOUTEILLE

et satyres, accompagnans le vieil Silenus riant sus son asne. Là je disois à Pantagruel : « Ceste entrée me révoqué en souvenir la Cave peinte de la première ville du monde : car là sont peintures pareilles en pareille fraicheur, comme icy. — Où est ? demanda Pantagruel ; qui est ceste première ville que dictes? — Chinon, dis je, ou Caynon en Touraine. — Je sçay, respondit Pantagruel, où est Chinon, et la Cave peinte aussi, j’y ay bu beau maints verres de vin frais, et ne fais doute aucune que Chinon ne soit ville antique, son blason l’atteste, auquel est dit:

Chinon (deux ou trois fois), Chinon,

Petite ville, grand renom,

Assise sus pierre ancienne,

Au haut le bois, au pied la Vienne.

« Mais comment seroit elle ville première du monde ? Où le trouvez vous par escrit? Quelle conjecture en avez! — J’ay, dis je, trouvé en l’Escriture sacrée que Cayn fut le premier bastisseur de villes : vray donc semblable est que la première il de son nom nomma Caynon, comme depuis ont à son imitation tous autres fondateurs et instau rateur s de villes imposé leurs noms à icelles : Atlïene (c*est en grec Minerve), à Athènes; Alexandre, à Alexandrie; Constantin, à Constantinople; Pompée, à Pompéîopolis en Cilicie; Adrian, à Adrianople; Cana, aux Cananéens ; Saba, aux Sabéians ; Assur, aux Assyriens ; Ptolomaïs, Cesarée, Tiberium, Herodium, en Judée. »

Nous tenans ces menus propos, sortit le grand flasque (nostre lanterne l’appelloit philosophe) gouverneur de la dive Bouteille, accompagné de la garde du temple, et estaient tous bouteillons françois. Iceluy nous voyant tyrsigeres (1), comme j’ay dit, et couronnés de lierre, recognoissant aussi nostre insigne lanterne, nous fit entrer en sc-eureté, et commanda que droit on nous menast à la princesse Bacbuc, dame d’honneur de la Bouteille, et pontife de tous les mystères. Ce que fut faict.

(1) Armées de thyrses.

COMMENT LES PORTES DU TEMPLE PAR SOY MESME ADMIRABLEMENT S’ENTROUVRIRENT

En fin des degrés rencontrasmes un portail de fin jaspe, tout compassé et basty à ouvrage et forme Dorique, en la face duquel estoit en lettres Ioniques, d’or très pur, escrite cette sentence, Ev otvo) à"kr\ftzioL, c’est à dire: en vin vérité. Les deux portes estoient d’airain, comme Corinthien, massives, faites à petites vignettes, enlevées et esmaillées mignonnement, selon l’exigence de la sculpture, et estoient ensemble jointes et refermées esgalement en leur mortaise, sans clavure, sans cadenat, sans liaison aucune : seulement y pendoit un diamant Indique, de la grosseur d’une febvre Ægyptiatique, enchâssé en or odrizé à deux pointes, en figure exagone et en ligne directe ; à chascun costé vers le mur pendoit une poignée de scordion (1).

Là nous dist nostre noble Lanterne qu’eussions son excuse pour légitimé si elle desistoit plus avant nous conduire. Seulement qu’eussions à obtempérer es instructions de la pontife Bacbuc : car entrer dedans ne luy estoit permis, pour certaines causes, lesquelles taire meilleur estoit à gens vivans vie mortelle qu’exposer. Mais, en tout événement, nous commanda estre en cerveau, n’avoir frayeur ne peur aucune, et d’elle se confier pour la retraite : puis tira le diamant pendant à la commissure des deux portes, et à dextre le jetta dedans une capse (2) d’argent, à ce expressément ordonnée, tira aussi de l’esseuil de chascune porte un cordon de soye cramoisine longue d’une toise et demie, auquel pendoit le scordion ; l’attacha à deux boucles d’or, expressément pour ce pendantes aux costés, et se retira à part.

Soubdainement les deux portes, sans que personne y touschat, de soy mesme s’ouvrirent, et, s’ouvrant, firent non bruit strident, non frémissement horrible, comme font ordinairement portes de bronze rudes et pesantes, mais doux et gracieux murmur, retentissant par la voulte du temple, duquel soudain Pantagruel entendit la cause,

(1) Ail.

(2) Coffret.

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