A RABELAIS ALORS A MONTPELLIER
Dans la haute cité chère à la Médecine,
Hubert languit ; rien ne peut le guérir ;
Toi, tu le peux. Il n'est pas souffrant, j'imagine ; Mais de ne plus te voir le fait languir.
Viens à lui, front riant ; la langueur qui le mine S'éloignera pour ne plus revenir.
Que P. Lacroix ait plus ou moins bien compris les distiques de Sussanneau, la réputation de guérisseur du Grand Chinonais n'en souffrira pas, je présume. Rabelais a-t-il eu compassion de l'état de son ancien ami? Oui, de l'aveu même du poète. (Voy. H. Sussanneau, Alexandri qiianlilales emendalx, iSSg, in-8.)
Sa muse ne fut pas seule à célébrer les cures de Maître François. Salmon Macrin, poète loudunais (2) auquel ses magnifiques compositions latines ont valu le surnom d'Horace français, a adressé, en i533, à Rabelais, qui exerçait la médecine à Lyon, une ode où il chante ses louanges avec un vrai lyrisme. Je la reproduis pour l'agrément du lecteur.
(1) Huberli Sussanœi legum cl medicinœ doclovis, Ludovum libri, mine recens condili alc/ue edili. Paris, Simon CoHnœus, i538, in-8.
(2) Né en 1490, mort en iSSy.
SALMONIUS MACRINUS
AD l'HANCISCUM RABL/ESUM CHINONlIîiN. MKDICUM PKRITISS.
Idem, Bablœsi, penè solum mihi esl Natale tecuin : Jiiliodunicis Nam Chino vicinus nucetis Conligua regione florei :
Aërque noslris civibus ne luis
Hauritur idem, parque serenilas,
Par ruris uligo beati,
Morum eadem quoque leniludo.
Nalalis agri concilians libi
Vicinitas me, jungil amabili Vinclo, sed impense tuarum Vis social mage lillerarum.
Chinonienses inler enim luos
Lnus, Rablœsi, es, cui Deus, et favens Natura, doclrinam eleganlem Non neget, alque sales aculos;
Unus lepores cui simul Allicos El circularis dona periliœ Dilargialur, florulenlam et Cognilionem ulriusque linguœ ;
Arlem ul medendi prseteream, et libi Sudore multo parla malhemata, Quid Lwia, quid slellae minenlur, Quid rapidi faciès planelse.
Tu non Galeno Pergamœo minor, Multos ab alris faucibus eximis Lethi propinquantis, hiaque Depositos opéra focillas.
Quid quseque radix herbave conférai, Ungues, lenes, et non secus ac luos, Famamque hicraris perennem^ Arte levans genus omne morbos.
Testes tuarum Parisii arlium,
Testisque Narbo Martius, alque Alax ; Et dite Lugdunum, pénales Sunl libi ubi, placidœ que sedes.
ANATOMIE CHIRURGICALE
SALMON MAGRIN
A I-IIANÇOIS UAUIÎLAIS, DE CIllNON , MÉDECIN TOÈS IIAUILE
Nous avons, Rabelais, presque un berceau commun :
Car Chinon, qui t'a donné l'ôtre,
Fleurit tout près de ce Loudun
Dont les noyers me virent naître :
C'est môme air, môme ciel, môme sérénité
Chez nous qu'en ta cité natale ;
Aux champs pareille humidité
Et dans les mœurs douceur égale.
D'un sympathique nœud, mon cœur est joint au tien
Par cet intime voisinage ;
Mais tes écrits sont un lien
Oui m'attache à toi davantage.
Seul de tes Chinonais, Rabelais, tu reçus
De Dieu, de la Nature amie
La science élégante, en plus
De la fine plaisanterie ; Chez toi seul sont — largesse unique du Destin —
Rassemblés ces dons : sel atlique,
Maîtrise en grec comme en latin,
Et savoir encyclopédique ; Pour passer sous silence encor l'art médical.
L'astrologie, âpre conquête.
Qui, sur l'aspect, sait de quel mal
Menacent lune, astre ou planète.
Nombreux sont ceux que près déjà du noir tombeau,
Du bûcher dont couve la flamme.
Tu sauves, Galien nouveau.
Égal à l'ancien de Pergame.
Tu possèdes au bout des ongles les vertus
Des simples, et mainte victoire
Sur nos maux, par toi combattus,
Te vaut une éternelle gloire :
Triomphes par Paris, par Narbonne attestés
Et par Lyon, la riche ville,
Où tes pénates transportés
Jouissent d'un paisible asile (i).
(i) Cette version riinée, comme celle des distiques de la page précédente, est due au fidèle Iranslalcur en vers IVaiu-ais de la Mireille de Mistral, M. Constant Hcnnion, père du poète de Soir d'élé.
Km ifjlJ^, Etienne Dolet a fêté daiiK un banquet le célèbre tourangeau : « l'honneur de la médecine, qui avait le pouvoir de rappeler les morts des portes du tombeau et de les rendre à la lumière. »
Dans ses mémoires, de Thou a qualilié Rabelais « d'homme extrêmement versé dans la connaissance des lettres grecques et latines et de très habile médecin. Vir lilleris grxcis, latinisqne insîriicîissimns et medicinsR qiiam profilebalar peritissimns » (i).
Pierre Boulanger, de Loudun, médecin et poète tout ensemble, a composé une épitaphe commençant par ces mots : « Francisai Rabelœsi medici doctissimi facelissimiqiie lumithis (2). »
L'auteur de Gargantua et de Pantagruel a professé la médecine à l'Université de Lyon et à celle de Montpellier. Dans la notice de l'édition de Genève (CiE'nyres choisies, iGBa), il est môme dit que, « devenu célèbre par sa science médicale, Maître François fut appelé, à une date non précisée, à l'Université d'Angers pour y donner des leçons; mais que la peste s'étant déclarée dans cette ville, il s'éloigna, laissant les médecins se débattre contre le fléau ». Je dois laver mon illustre confrère de l'accusation de lâcheté portée contre lui, comme je l'ai lavé de l'accusation d'avoir pris le titre de docteur avant de l'avoir conquis. Si son passage à Angers est indiscutable, il n'est pas certain qu'il ait habité cette, ville. La peste à laquelle il est fait allusion dans le cinquième chapitre du second livre (3) est celle qui a éclaté
(1) Guillaume Côlletet, Nolice sur Rabelais et Mémoires de la vie de J. A. de Thon, 1. VI, De vilû sud, — à l'année 1698 ; édition de Londres, 1734.
(2) Tombeau de Rabelais, médecin très savant et très lacélieux. (Boulanger, Ilippocralis Aphorismnriim paraphrasis poelica, iSSy.)
(3) Voici en quels termes : « Pantagruel s'en partit du Rhosne, et i\ trois pas et un sault vint à Angiers, où il se trouvoit fort bien et y eust demouré quelque espace, n'eust esté que la peste les en chassa. »
ANATOMIE CHIRURGICALE .SlQ
au mois d'août i5i8 et forcé François P'' à (juittcr rAnjou. Or, à cette époque, le futur auteur de Panlagrtiel clait encore au couvent de Fontenay-le-Comte (i). Au dos d'un acte de vente consenti au profit des cordeliers de Fontenayle-Comte, on trouve, à la date du 5 avril iSig, la signature de Maître François, à côté de celle de Pierre Lamy (2).
Rabelais a été, de Pâques i546 au 25 juin 1647, médecin de l'hôpital de Metz, aux appointements de 120 livres par an (3), et pendant quinze mois médecin de l'Ilôtel-Dieu du Pont-du-Rhône, à Lyon, aux appointements de l\0 livres par an (4). Il a perdu, en i534, sa place de médecin de Tllôtel- Dieu du Pont-du-Rhône, pour s'être « absenté de la ville et dudict hospital sans congé prendre pour la deuxiesme foys » (5). On a beaucoup reproché à Maître François ces deux manquements à ses devoirs professionnels. Le premier s'explique par le désir qu'il a eu de voir Rome et de ne pas s'aliéner son protecteur, 'J. Du Bellay, évêque de Paris, envoyé en qualité d'ambassadeur extraordinaire auprès du Saint-Siège par François P'" (6) ; le second, par la néces-
(1) Il est à peu près certain que Rabelais a passé au moins seize ans au couvent de Fontenay-lc-Comte, de ibo-j ou i5o8 à i52-^. (Voy. Audiger, Rabelais à Fontenay-le-Comte, Bullel. de la Soc. des Amis el Admiraleiirs de Rabelais, Tours, 1892, p. 49; et Blordier-Langlois, Angers el V Anjou, Angers, ]845.)
(2) Voy. Introduction, p. 21, texte et note 2.
(3) Dans un Extrait des Comptes de la ville de Metz pour les années, 1546 et 1547, publié par M. Paul Ferry, on lit :
« 1547. Payé à M. Rabellet pour ses gages d'un an. C'est à savoir à la Saint-Remy 60 livres, à Pâques darien, 60 livres ; comme plus con lui ont {sic) po le quart d'an de Saint-Jean, 60 livres. » {Rabelais médecin stipendié de la ville de Melz, par Ch. Abel, dans Mémoires de V Académie de Melz, 1869, et Rabelais à Melz, par M. Heulhard, Paris, 1890.)
(4) Sans prétendre que le mérite d'un médecin se juge à l'importance de ses honoraires, je ferai cependant observer que Pierre du Castel, qui a succédé à Rabelais comme médecin de l'Hôtel-Dieu du Pont-du-Rhône à Lyon, n'a touché que 3o livres de « gages » par an.
(5) Voy. un article intitulé Queslions lyonnaises, publié dans le Cour' rier de Lyon à la date du 2 juillet i886.
(6) Ce premier séjour de Rabelais à Rome a été de courte durée; il ne comprend que les premiers mois de l'année i534. C'est pourtant pendant
sité OÙ il s'est trouvé, (luand le premier livre de Panlagrnel a été censuré par la Sorbonne, de se réfugier k Grenoble, chez le président de Vachon (i), son ami, pour pouvoir, en cas de danger, franchir la frontière.
Dans le chapitre l du livre IV, il est fait mention par frère Jean qu'à « Seuillé comme les coquins (2) souppants un jour de bonne feste à l'hospital, et se vantants l'un avoir celluy jour gagné six blancs (3), l'aultre deux sols, Taultre sept karolus (4), un gros gueux se vantoit avoir gagné trois testons (5). « Aussy, luy respondirent ses compagnons, tu has « une jambe de Dieu (G). » Comme si quelque divinité fust absconse (7) en une jambe tout sphacélée (8) et pourrie. » 11 y avait donc un hôpital à Seuilly? Oui, cet établissement déjà indiqué dans une charte de 1279, concernant une transaction entre l'abbé de Seuilly (9) et Guillaume Marmande,
celle brève période que Maître François aurait accompli cette série de boiiribniieries — (telle que celle sur la mule du pape, qui est indiquée dans le ch. xlviii du 1. IV) — dont la réalité n'est nullement démontrée et qui font plus d'honneur à l'imagination des commentateurs qu'à la vérité historique.
(1) « François Rabelais, dit Chorrier, eut chez lui une sûreté qu'il n'eût pas trouvée ailleurs. » {VImparlial des Alpes, numéro du 16 avril i885; l'article Rabelais, de Guy-Allard, dans le Diclionnaire historique, publié parGARiEL, et Rabelais à Grenoble et en Suisse, par F. Audiger dans ^h/Zclins de la Société des Amis et Admirateurs de Rabelais, Tours, 1889, p. 10.)
(2) Les vagabonds, les mendiants, les gueux qui hantaient les cuisines, où ils trouvaient des restes dont ils se régalaient. Ce mot semble, comme celui de maître-queue, venir du latin coquiis, qui signifie cuisinier. Dans la marine on appelle coq le cuisinier.
(3) Le blanc est une menue monnaie dont on se servait encore au commencement de ce siècle. Il valait 5 deniers. J'ai entendu bien des ibis estimer des denrées alimentaires 6 blancs, c'est-à-dire 2 sols et demi.
(4) Voy. p. 20.3, note 4.
(5) Le teston est une ancienne monnaie d'argent qui valait i5sous el 6 deniers, el sur laquelle était gravée la tète du roi. Elle a commencé à avoii' cours sous Louis XIL
(6) « Une jambe, dit Sardou, que Dieu a Irappéc d'une iniirmilé mcuj.aljlc. C'est une locution hébraïque. »
(7) Caché, du lalin absconsus.
(8) Gangrénée, du grec o?a/.E>.';Ço,, avoir la gangrène. « Corrompue », dit la Briefve Déclaration.
(9) La paroisse de Seuilly, sur le territoire de laquelle est siluec la
ANATOMIE CHIRURGICALE 321
seigneur du Coudray-Monlpensier, a été d'abord une léproserie, puis une aumônerie et, en dernier lieu, un hôpital. Avant d'écrire la Vie inestimable du grand Garganlna,
Clinleuu du C.oudraij-Monlpunxier, à Seuilltj.
si supérieure aux Grandes et inestimables Croniccjnes du granl et énorme géant Gargantua et au premier livre de
Devinière, où est né, en 1488, Rabfclais, a été autrefois une cliâtellonie, ayant droit de haute et liasse justice et qui appartenait à l'aijbayc. (Voy. C. DE BussEROLLES, Dicl. géofjmph., hislor. cl biogvap. (V Indre-cl Loire.) « Les clievaliers de Picrocliole coururent jusques près la Vauguyon et la nialadcrie (maladrerie ou léproserie), mais onques ne trouvarent personne donc repassarent près le Couldray. » (L. I, ch. xliii.)
Huet, évèque d'Avranches, a fait naître l'auteur du roman pantagruélique à Chinon, puis à Benais, près Bourgueil {Mémoires, p. 383, et Th. Baudement, les Rabelais de Iliiel, Paris, Académie des bibliophiles, 1867, pp. 44 et 45). Or, dans tous les actes de la Faculté de Montpellier, il est dit que Rabelais est Chinonais. Les autographes du Maître raffirment, ainsi que le passage ci-dessus du prologue du livre IL Ce qui est vrai, c'est que des parents de lïllustre satirique ont habité Benais et que lui-même a possédé la ferme de Gravot, située entre Benais et Bourgueil.
Brantôme (les Grands Capilaines français, édition de la Société de l'histoire de France, t. III, p. 4i3), Bernier {Jiigemenl sur la vie de Bnbelais, 1697, p. 3), Scévole de Sainte-Marthe (Elo(jia,L l), André Duchesne (Anli- (juilés des villes el des chasleaitx de France, 1629, p. 528), Niceron {Mémoires 1735, t. XXXII, p. 337), le Père Garasse (7?a6e/aw réformé, 1619), Pierre de Saint-Romuald {Thrésor chronologique, p. 180), A. Leroy, Le Duchat, le D'^ Brémond, etc., etc., font naître Rabelais à Chinon.
C'est également une erreur. Le cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale possède quatre aquarelles faites en 1669, d'après nature et sur les lieux mômes, par Gaignières. Deux représententle« cabaret de la Lamproye », à Chinon el portent chacune une légende indiquant que la maison où se trouve ce cabaret a été habitée jadis par Rabelais. Les deux autres sont dos vues de Scuilly. Au-dessous de l'une de ces vues on lit :
Pantagruel, roij des Dipsodes, publiés unléi-icurcmenl (i), Maître AlcoIVibas Nasier (2) est revenu « visiter son païs de
« La Dcn'inièrc à une bonne lieue de Chinoii, à deux porlées de (uiil de l'abbaye de Sully et, presque vis-à-vis la Roche-Ciermault, et le lieu où esl né Rabelais ; de la paroisse Saint- Pierre de Sully en Tou-
raine ; iGçjg. »
Et au-dessous de l'autre :
« Veue de l'abbaye de Noire-Dame de Sully, de l'ordre de Clugny, en Touraine, 1699. — Saint-Pierre de Sully où a esté baptisé Rabelais, et la paroisse du Coudray-Montpensier. » (Bibliothèque nationale, déparlement des estampes, n"» 5323, 532/,, 5325 et 5327.)
Ce témoignage clôt tout débat. Il s'appuie sur ce que le créateur de l'archéologie française a vu, sur ce qu'ont pu lui dire les moines de l'abbaye de Seuilly et les gens du pays, etc. Rabelais est né à la Devinière, dont sa famille a été propriétaire pendant deux siècles (i45o-i65o), et a été baptisé dans l'église paroissiale de Seuilly, placée sous le vocable de saint Pierre et non dans l'église abbatiale qui était placée sous le vocable de Notre-Dame. La naissance du grand railleur à la Devinière ne fait du reste, aucun doute pour personne en Touraine, même à Chinon. (Vo'y. DuMOUSTiER, Essais historiques sur la ville de Chinon, 2« édit., 1809, p. 192; Bellanger, la Touraine ancienne el moderne, 1845, p. 523; Chevalier, Promenades pilloresques en Touraine, 1869, p. 459; Charles de Grandmaison, Guide du voyageur de Tours aux Sables-d'Olonne, 1875, p. 99; Inventaire des archives départementales d'Indre-ei-Loire, t. III, p. 17 delà préface; Mémoires de la Société des anliquaires de VOuest, t. II, p. 367 ; Mémoires de la Société archéologique de Touraine, t. IX, p. 323 ; t. XXVIII, p. 465, et t. XXXI, p. 248 ; H. Grimaud, Revue poitevine et saumuroise, 1898, n» 7, p. 48.)
Pour' la date de la naissance de Maître François, celle de i483, généralement acceptée, me paraît beaucoup plus plausible que celle de 1490, 1492, 1495, proposée la première par Guy Patin, la seconde par H. Grimaud, la troisième par Rathery et divers autres commentateurs.
Un dernier mot : Le père de Rabelais était-il aubergiste, comme l'affirment les uns, ou apothicaire, comme l'assurent les autres? Aubero-isle-' je l'ignore. Apothicaire? je le nie formellement. Les privilèges et statuts de l'ancienne Université de Montpellier accordaient aux Maîtres le droit « d'élever gratuitement à la maîtrise leurs fils, leurs petitsfils etc. » Or, l'illustre Chinonais a payé trois livres et un écu d'or pour son immatriculation. II n'était donopas fils de Maître.
(1) II est incontestable pour moi, comme pour Ch. Brunei, le bibliophile Jacob, etc., que Gargantua a paru après le premier livre de Panta-
^"'(2') Pseudonyme dont Rabelais a signé ses deux premiers livres. C'est, ainsi qu'on peut le vérifier ci-dessous, l'anagramme de François Rabelais. ALCOFRIBAS NASIER 3 i3 5 6 i 2 7 11 lA 8 4 10 16 i5 12 9
Ces deux noms viendraient, d'après M. Ducrot, du grec SXxtu, du cel-
ANATOMIE CHIRURGICALE
vache (i) et sçavoir si en vie estoit parent sien aulcun. » S'il faut en croire des témoignages dignes de foi, il a rempli alors, pendant un certain temps, les fonctions de médecin de l'abbaye de Seuilly et de l'hôpital qui en relevait, et soigné, même en dehors de l'abbaye, divers personnages de qualité du Ghinonais ou du Loudunais. C'est ainsi qu'il a pu se rencontrer en consultation avec un irascible médecin loudunais dont il a eu gravement à se plaindre et qu'il a lait, pour se venger, figurer sous le nom de Picrochole dans son immortel roman.
« Picrochole estoit médecin de Madame de Fontevraulx (2) . Il se nommoit Scévole ou Gaucher, grand père de Messieurs de Sainte-Marthe (3). Il demeuroit à Lerné, qui est ung beau village despendant de Fontevraulx. Lequel village madame luy avoit donné sa vie durant, comme elle avoit faict à deux précédents (ce qui fut) cause qu'il (Rabelais) l'appela tiers du nom... Il estoit fort cholère : estant en consultation avec Rabelais, qui estoit médecin de l'abbaye de Seuilly, il frappa Rabelais, qui fut cause qu il l'appela
tique fri et bas, et nasier, composé de nasus, nez, en latin, et de la désinence auginentative française /e/". Ils signifieraient: nez bourgeonné, gros et long. M. Ducrotcroitque, dans cet anagramme, Maître François a voulu se peindre lui-même et qu'il avait un nez florissant au lieu du petit nez retroussé qu'il a dans certains portraits. (Voy. Soc. des Amis el des Admiraleiirs de Rabelais, 1891, p. 11.) Avant » d'instituer Gargantua en telle discipline qu'il ne perdoit heure du jour, Ponocrates, considérant que nature ne endure mutations soubdaines sans grande violence..., supplia un sçavant médicin de celluy temps, nommé Maistre Séraphin Colobarsi, à ce qu'il considérast si possible estoit remettre Gargantua en meilleure voie. Lequel le purgea canoniquement (selon les règles) avecques ellébore de Anticyre (de nos jours Aspro-Spitea), et par ce médicament lui nettoya toute l'altération et perverse habitude du cerveau. » Dans l'étyniologie du nom de ce savant médecin, M. Ducrot a trouvé également une explication des qualités morales de l'auteur.
(1) Prologue du livre II. L'élevage du bétail est encore pratiqué sur une vaste échelle dans le Ghinonais.
(2) L'abbesse de Fontevrault, Madame Renée de Bourbon, à laquelle a succédé, en )533, Louise I''" de Bourbon.
(3) Célèbre famille du Loudunais.
Picrochole (i), le roy de Lcrnc, troisième du nom. 11 levoil les cens et rentes de sa seigneurie, et les loijales tailles (indè lioy). 11 y eut un procès entre aulcuns de Lerné et les moines de Seuilly; leur temporel fut saisi, entre aultres le clos de l'abbaye ; qui l'ut baillé à ferme, peu avant les vendanges. Les fermiers s'ingérèrent de jouir, à quoi s'opposa frère Jehan des Entommeures, qui estoit leur procureur (a). »
Cliinoit.
L'incomparable satirique a exercé la médecine avec non moins de distinction à Glatigny (3), h Fontenay-le-Comte,
(1) Du grec -■.■/.p6:, amer, et xûXrj, bile.
(2) Bibliolhùque nationale, maniiscrils Ditpiiij ; F. Audiger,/('.s Jlérosdc Rabelais, pp. 5 et 6, i886; H. Grimaud, Rabelais à Loiidiin, Bnllel. de la Sac. des Amisel Adiniraleiir.>i de Rabelais, Tours, i888, p. /,8. Le récit ci-dessus est encore conlirmépar le texte suivant : « Messieurs de Sainlc-Marliie moul dit que le Picrocliole de Rabelais estoit leur grand-père, qui estoit nu'-deciu h Fontevrault. » (Memujiana, p. 429, édit. de iGyS.)
(3) Au premier cliapitro du livre V, il est l'ait mention de l'ermile Bra- ([uibus, .< natif de (jlienay " en Poitou, ou mieux, selon le manuscrit <l(la Bibliothèque nationale, de Glatigny, village où mon confrère a demcurô entre i528 et i53o.
ANATOMIE CHIRURGICALE
à Castres (i), à Paris, à Saint-Maur, elc, qu'à Moulpcllier, h Lyon et à Seuilly. Antoine Leroy, un des arrière-successeurs de Rabelais dans la cure de Meudon, a dit de celui-ci : « que sa maison estoit à tout le monde, excepté aux femmes; qu'il rassenibloit souvent des sçavants pour s'entretenir avec eux; que les misérables trouvoientdes secours dans sa bourse; qu'il estoit d'une si grande intégrité ({ue jamais on
Aabcryc. de la Lampruie, à Chinon.
{Reconslilnlion à l' Exposilion nationale de Tours de 1892.)
ne le trouva manquant à sa parole ; que sa connoissance dans la médecine le rendit doublement utile à sa paroisse.
(1) Dans les « Anliquilés de Castres, de Pierre Borel, médecin du roy, en i6/|9 », M. Delabouisse-Rocherort a lu :
« Il ne faut pas oublier à mettre, entre les personnes qui honorent Castres, François Rabelais, médecin, qui y a composé une partie de ses œuvres et y a exercé la médecine. »
Dans un autre ouvrage, V Anûcharsis français (i83o, t. III), M. Dclabouisse-Rochefort a pu voir :
« Ce plaisant Rabelais, qui médisait de Saint-Féri'ol, composa une grande partie de ses œuvres à Cas-tres. «
De ces deux passages, M. Delabouisse-Rocbel'ort a conclu ceci
HaC) RABELAIS ANATOMISTE
J'ai lenu, pour ne rien omettre, à rypijortcr cette dcscUiration élogieuse, bien que je n'y attache qu'iine importance tr6s relative.
Rabelais n'a été curé de Meudon que pendant deux ans moins quelques jours et il me paraît douteux qu'il y ait laissé des souvenirs aussi profonds et aussi vivaces dans les pays dont les bois charmants attirent pendant la belle saison un si grand nombre de Parisiens. Au mois de juillet i55i, lors de sa première tournée pastorale, l'évôque Eustache du Bellay a été reçu à Meudon par Pierre Ruchard et quatre prêtres. La pièce qui le constate ne porte pas le nom de Rabelais. Maître François a, d'autre part, résilié la cure de Meudon, ainsi que celle de Saint-Christophe-du-Jambet, du diocèse du Mans, le 9 janvier i562, pour ne pas entraver la publication de son IV" livre, qui est sorti entièrement imprimé des presses de Fésendat, le 28 janvier i552. Je ne dirai pas que l'illustre écrivain n'est jamais allé à Meudon, mais je suis intimement convaincu qu'il n'y a guère séjourné.
Il a passé les dernières années de sa vie à l'abbaye de Saint-Maur(i), ou plutôt dans le magnifique château voisin,
« De i525 à i53i, il y a sept ans dont Rabelais a pu consacrer à Castres la plus grande partie. Borel le soutient, et personne ne le lui conteste. Objectera-t-on que, Borel disant que Rabelais exerça la médecine à Castres, il n'aurait pu y habiter de iSaS à i53i, puisqu'il ne lut reçu docteur k Montpellier qu'à la fin de cette époque? Mais cette difficulté tombe d ellemème,puisque,dans son couvent, Rabelais avait étudié la médecine pour son plaisir etpourson instruction, et qu'il la pratiqua longtemps avantdo la professer. Il ne se fit agréger à la Faculté de Montpellier que de surerogation et pour se voir attaché à un corps illustre. Allant habiter cette ville, il ne voulait pas avoir contre lui les membres d'une école aussi célèbre, qui aurait pu lui nuire par prévention et par rivalité. Ainsi, je e répète, Borel est une autorité suffisante. Puisqu'on ne trouve pas la possibilité de lui répondre non, la question est résolue, et c'est oui.» J'ai dit précédemment ce qu'il fallait penser de la date fixée pour la réception de Maître François au doctorat. (Pour détails complémentaires consulter A. Fovnvs. Rabelais à Toulouse, à Castres et à Narbonnc, /?»//<•/. (le la Soc. des Amin et Admiraleiin de Rabelais, Tours, 1892, p.
(1) ,< Lieu, ou (pour mieulx et plus proprement dire) paradis de salu-
ANATOMIE CHIRURGICALE 827
bâti, assure-t-on, par Philibert Delorme pour le cardinal Jean du Bellay. 11 n'est cependant pas mort à Saint-Maur, mais à Paris (i), où il a été inhumé dans le cimetière de Téo-lise Saint-Paul, selon le R. P. feuillant Pierre de Saint- Romuald et Golletet, dans la nef de cette église, selon le Pére Garasse.
11 n'a jamais cessé d'être le médecin de Guillaume du Bellay, ni de Jean du Bellay. Or le cardinal Jean du Bellay demeurait à Saint-Maur en i55i et en i552. Rabelais a donc exercé, quelque temps avant de mourir, la médecine à Saint-Maur et à Paris. J'ai vu, à Tours, chez mon regretté ami Audiger, un portrait sur toile du Maître avancé en âge, et avec cette inscription : Franciscus Babelœsiis mecliciis Parisiensis (2). La même inscription se retrouve sur un portrait peint sur un petit panneau dans la manière de Janet, mais adoucie, appartenant à M. le baron de Beurnonville à Paris (3), et sur un portrait gravé ayant une certaine analogie avec celui de la Chronologie collée de Léonard Gaultier (n" 99) (4)-
IL L'humanité. — Rabelais a été aussi grand par le sentiment qu'il a été grand par l'intelligence et le savoir.
brité, aménité, sérénité, commodité, délices et toiits honestes plaisirs d'agriculture et vie rustique. » (Dédicace du livre IV. Lettre au cardinal de Chastillon.)
(1) Vraisemblablement en i553.
(2) Sans date et sans signature, mais très ancien, de l'avis de tdus les artistes et des experts qui l'ont vu. Il rappelle celui que possède le musée d'Orléans.
(3) Voy. Georges d'ALBENAS, les Porlvails de Rabelais, avec la reproduclion par riiéliogravure des porlrails de la Faculté de médecine de Montpellier de Michel Lasne et de Sarrabal, pp. 19 et 89. Montpellier, 1880.
(4) Voy. Léonard Gaultier, Pourctraits de plusieurs hommes illustres qui ont fifjuré en France depuis Van i5oo jusqu'à présent ; \[^t^ p. sur 2 feuilles.
Le portrait de Rabelais qui figure dans ce volume est celui de la Chronologie collée. Tous les vrais érudits sont d'accord pour reconnaître que c'est le seul portrait authentique du Maître. C'est l'avis de M. Bouchot, l'homme le plus compétent de France en matière de portraits, de Turner, du D"" Bureau, de Montaiglon, etc. ; c'est aussi le mien.
« Sapienco (i), a-t-il t'crit, n'entre point en ame malivole (2), et science sans conscience n'est que ruine de l'ame... Le premier debvoir des gens doctes est de penser au peuple... sois serviable à tous tes prochains et les aime comme toimême... » Que demande-t-il dans sa supplique au pape Paul III (3)? Trois choses : l'absolution publique de s'ôtre enfui de chez les moines, la permission de pouvoir, au besoin, rentrer dans une abbaye de bénédictins et l'autorisation d'exercer en tous lieux la médecine gratis, par pitié, aux seules conditions de ne se servir jamais ni du fer,, ni du feu (4)- Que demande, de son côté, Pantagruel à l'oracle de la dive bouteille, qu'il est venu consulter de si loin? Ceci : « Sonne le beau mot, je t'en prie, qui doibt nous oster de misères. » Ce mot, c'est vérité, mais c'est aussi amour. « Car, comme est l'apologue d'Esopet, touts un naissent un sac au col, souffreteux par nature et mendiants l'un de l'autre. Roy sous le ciel tant puissant n'est qui puisse se passer d'autrui; pauvre n'est tant arrogant qui passer se puisse du riche, voire fut-ce Hippias (5) le philosophe qui faisoit tout. » Et voilà pourquoi, sa vie durant, depuis la cave peinte de Chinon jusqu'aux hôpitaux de Montpellier et de Metz, Maître François s'est complu
(1) Instruction, capacité, du latin sapientia.
(2) Malveillante, méchante, du latin malevoliis et arch. malivohis.
(3) Voy. Introduction.
(4) En vertu de cet aphorisme d'Hippocrale : << Les maladies qui ne pourront être enlevées parle fer, qu'on y emploie le feu, » les médecins du moyen âge coupaient, taillaient et brûlaient à tort età travers.
<( Les chirurgiens do notre siècle, pour avoir vu une fois le boucher éventrer un veau ou un porc, sans aucune leçon d'anatomie, s'en vont brûlant et taillant sur le corps des mortels... Leur maxime, c'est qu'il faut souffrir pour guérir. » (Jean Lange.)
Maître François a eu en horreur le fer et particulièrement le feu, considéré alors comme un élément mystérieux et purificateur.
(5) Hippias, sophiste d'EIis, contemporain de Platon cl de Protagoras. On lui doit un dialogue intitulé les Troijcns, dans lequel Nestor donne des conseils à Néoptolème pour vivre honnêtement et sans le secours de personne.
ANATOMIE CHIRURGICALE
parmi les humbles, les d6shént('s et les .malades. Du jour où il s'est penché sur l'humaine souffrance, il lui a appartenu sans réserve, obéissant à un idéal supérieur de justice, de charité et de dévouement.
11 s'est adonné spécialement à l'étude de la diathèse qu'ont célébrée Barthélémy et Fracastor et au traitement de ceux qui en étaient atteints (i) et que les médecins du xvi" siècle
(i) On sait que le nombre en était grand. Epistemon en a compté cent millions « en Enfer et par les Champs-Elysées ». Les grands personnages n'en étaient pas exempts, pas plus le pape que le sacré collège, que les rois, la noblesse, le peuple. « D'advantage, dit Rabelais, le pape Sixte (c'est Sixte IV ; voy. F. Brémond, loc. cil. siiprà, 1. II, note 280; C. Agrippa, De Vanilale scienlianim, ch. lxiv; Henri Estienne, ^po/of/ze cVHévodole, etc.) me donna quinze cents livres de rente sus son domaine et thrésor ecclésiastique, pour luy avoir guéri une bosse chancreuse, qui tant le tourmentoit, qu'il en cuida (crut, du latin credere) devenir boiteux toute sa vie. »
La bosse chancr )use, c'est le bubon inguinal dont la suppuration était regardée alors comme l'avorable.
Ce serait à une uréthrite virulente de Pantagruel que la France et l'Italie devraient, s'il fallait en croire le grand moqueur, d'être aussi riches en stations thermales. « Pantagruel tomba malade, et fut tant prins de l'estomach qu'il ne povoit boire ne manger, et parce qu'un malheur ne vient jamais seul, lui print une pisse chaulde, qui le tourmenta plus que ne penseriez: mais ses médicins le secoururent très bien, et avecques force drogues lénitives et diurétiques le feirent pisser son malheur. Son urine tant estoit chaulde que depuis ce temps-hi elle n'est encore refroidie. Et en avez en France en divers lieux, selon qu'elle print son cours; et l'on l'appelle les bains chaulds, comme :
A Coderets (Cfli//e/"e/s),
A Limons (?),
A Dast {Dax),
A Balleruc (Ballaruc),
A Neric (iVe'ris),
A Bourbonnensy (fîourôon-La/zc;/), et ailleurs. En Italie :
A Mons grot {Monle-GroHo, près d'Abano), A Appone (Abano en Vénilie), A Santo Petro di Padua [Sanio Pelvo de Padoue), A Saincte Hélène (Sancla Ilelena de Padoue), A Casanova (Casal-Nuovo, en Calabre), A Santo Bartholomeo (.Sa/z Barlliolomeo, près d'Abano), En la comté de Boulogne, à la Porette (près de Rainuce, dans le Boulonais) et mille autres lieux.
Et m'eshahi grandement d'un tas de fols philosophes et médicins qui
perdent temps à disputer d'ond (d'oii) vUwil la (;1iîiIciii' de ces dictes eaux, ou si c'est h cause du l)iuiriu-h (Ijorax), ou du soulphre, ou de l'alum, ou du salpestre qui est dedans la nnMièi-(>. I.esdicts Ijains soid ciuudds parce que ils sont issus par une chaulde pisse du ijon Paidi!gruel. »
J"ai dit anléi'ieuremcnt que Maître Fran(,:ois a distingué l'uréllu-ite virulente de l'urétlu-ite non virulente. (Voy. Anatomie descriptive, Ap|)areil génital : La peniliù.re, comme une f/a/uo/e). Quant au traitement antiblennorrhagique prescrit par ses médecins h Pantagruel, il était encore pi'escrit il y a quelques années et connu sous le nom de mclliode du lessivage. En 1874, quand j'étais interne à l'hôpital du Midi, on ordonnait aux individus atteints de gonococcie urélhrale des boissons « lénitives et diurétiques qui leur faisaient pisser leur malheur », puis des médicaments astringents inluset exlrà.
Lorsque Rabelais a commencé ses études médicales, il n'y avait pas quarante ans qu'on s'occupait de la syphilis. Les uns prétendaient qu'elle avait pris naissance au siège de Naples, les autres qu'elle avait été apportée d'Amérique en Europe par les matelots de Christophe Colomb, ceux-ci qu'elle était causée par la conjonction des astres, ceux-là par l'usage de la chair humaine, quelques-uns par la bestialité (d'où le nom de syphilis, du grec oS;, pourceau, et cpiXeiv, aimer), etc.
Autant d'hypothèses, autant d'erreurs. Des crânes et des tibias humains provenant des chambres sépulcrales des dolmens de l'Aumcde (Lozère) et de Léry (Eure), des tombelles de l'Hermès (Oise), du cimetière franc de Bréliy (Aisne) et des hypogées de Lima (Pérou) portent des stigmates de la hideuse maladie.
En cela, la science n'a fait, au surplus, que confirmer des données de l'histoire, dont on n'a pas assez tenu compte. Oviedo y Valdez et Crook assurent que les caraïbes de l'Amérique et les insulaires de Taïti étaient imprégnés du mal infectieux avant l'arrivée des Conquisladores. Sangarassiar et Alessianambi, médecins malabares qui vivaient il y a neui siècles, en disent autant des populations des Indes Orientales et de la Malaisie. Des ordonnances de police en vigueur à Copenhague en 1400, à Venise en i3o2,à Londres en 1162, laissent croire que longtemps avant le retour de Christophe Colomb en Europe les Européens n'étaient pas moins contaminés que les Polynésiens, les Indous et les .Américains. Véritable protée pathologique, ce mal a été décrit par les mires et les physiciens du moyen âge sous les noms divers de pian de Nérac, bouton d'Amboine, radezijge, etc. C'est, à coup sûr, le Morbus campanus des Romains et peut-être le Baal-Pehor des Hébreux.
Le Chinois Hoang-ti, qui vivait il y a quarante siècles, a même établi la dualité de l'accident primitif et classé à part la blennorrhagie. Enlui, d'illustres savants allemands admettent la spécificité de certaines dermatoses qui ont rongé les téguments de momies du musée de BoulAq.
Si la syphilis a pris un si grand développement au moment de la découverte de l'Amérique et du siège de Naples, c'est parce que les mouvements de troupes que provoquèrent ces deux événements la firent sortii' des domaines où elle était en quelque sorte cantonnée.
Rabelais en a plus su sur les afTections vénériennes que Bettencourt,
ANATOMIE CHIRURGICALE
Ulrich de Hultcn et Gaspard ToreIla,Ies plus célèbres spôcialisles de son énoque II s'est affréableineid moqué de leurs dissertations sur l'origine du mal de Fracastor eu eu gratiliuut liliou, uu des ancêtres de Pantagruel, „ pour n'avoir pas bu frais en esté, comme tesmoigne Bartachin, » de môme qu'il a atlirmé sa croyance en l'ancienneté dudit mal dans l'épitai)he de Tlud)al Holoferne, « un des précepteurs de Gargantua, mort en
... l'an mil qualre cents vingt, De la vorolc qui luy vint ».
Or le siège de Naples a eu liou en 149/, et le i-etour des marins de Christophe Colomb en Europe en 1496. Ce qui prouve péremptoirement que Rabelais a été convaincu que la syphilis était antérieure à ces dates, c'est que les deux vers précités ne sont eux-mêmes que deux vers modifiés de l'épitaphe composée par Clément Marot pour un moine d'Orléans nommé Levèque, et non point pour l'évèque d'Orléans, comme cela a été dit. Qu'on en juge :
Cy gist, repose cl dort léans Le feu evesque d'Orléans : J'entends l'evesquc en son surnom Et frère Jean en propre nom, Qui mourut l'an cinq cent et vingt De la vérole qui lui vint.
Qui oserait prétendre que la substitution ne soit pas voulue ?
Rabelais a partagé, par contre, les opinions erronées de ses coni'rères du moyen âge sur le mode de transmission de la syphilis et des autres maladies infectieuses. Un tour de Panurge en fait foi : « Un jour que l'on avoit assigné à touts les théologiens de se trouver en Sorbonne, il feit une tartre bourbonnoise, composée de force de ails, de galbanum, de assa
fœHda,decastoreum et la destrempit en sanic de bosses chancreuses,
et de fort bon matin en graissa et oignit tout le treillis de Sorbonne, en sorte que le diable n'y eust pas duré. Et touts ces bonnes gens rendoient là leurs gorges devant tout le monde. Et en mourut dix ou douze de peste, quatorze en furent ladres (lépreux), dix ethuict en furent pouacres (couverts d'ulcères), et plus de vingt et sept en eurent la vérole ».
Aujourd'hui, on n'admet plus la contagion par inhalation du mal de Fracastor, de la lèpre ni de la peste. On sait d'une façon certaine que, pour qu'd y ait transmission d'une de ces maladies d'une personne à une autre, il faut qu'il y ait contact ou inoculation.
Rabelais a été mieux inspiré quand il s'est demandé pourquoi les pillards du bourg de Seuillé furent préservés de la peste. << Combien, remarque-t-il, que la peste y fust par la plus grande part des maisons, ils entroient partout, et ravissoient tout ce qu'estoit dedans, et jamais nul n'en print danger : qui est cas assez merveilleux. Car les curés, vicaires, prescheurs, médicins, chirurgiens et apothécaires qui alloient visiter, panser, guérir, prescher et admonester les malades estoient touts morts de l'infection, et ces diables pilleurs et meurliers onques n'y prindrent mal. D'ond cela vient, messieurs? Pensez-y, je vous prie »
D'où cela vient ? Nous ne sommes pas mieux renseignés à cet égard
HABEF.AIS ANATOMISTE
délaissaieiiL avec mépi-is ou gorgoaicut do i)rcpai'ation.s mercLirielles, après les avoir ciircrnic's à jeun pendant ])lusieurs jours consécutifs dans une étuveou un four chaud (i). 11 a plaidé chaleureusement la cause de ces victimes des
que Maître François. Affaire de pernic el de lerraiii, assiirenl les iiiici'ojjiologisles ; idiosyncrasie, affirment les cliniciens. Ce qu'il y adecerlain, c'est qu'il y a des professions qui semblent préserver du lléau, au cours d'une épidémie, ceu\ qui les exercent. « On a remarqué que, pendant la peste de Marseille, les porteurs d'iiuile avaient été généralement garantis, et, de nos jours, on a constaté que les filles publiques n'étaient que très rarement atteintes du choléra. » (D'' Brémond.)
Pour clore ce que Rabelais a dit de la syphilis, il me resterait à opposer il rénumération des qualités des organes génitaux de frère Jean (Voy. Appareil génital : Les c..., comme une f/iiedoiiflc) celle des défauts des mêmes organes de Panurge. Mais cette seconde énumération, qui confirme ce que j'ai déjà avancé des connaissances en anatomie pathologique de l'auteur (Voy. Anat. descriptive, Appareil respiratoire: L'asprearlère, comme un gouel) et donne une idée des modifications que subissent la glande génitale et son pi'oduit de sécrétion chez un homme d'un certain âge et syphilitique, comprend, comme la première énumération, un grand nombre de termes et ne rentre qu'incidemment dans mon sujet. Je m'en tiendrai donc à ceux de ces termes qui sont les plus caractéristiques. Les voici :
C... ESGRENÉ, ayant ])erdu sa graine. Le liquide sécrété par les glandes génitales d'un individu atteint de sarcoctîle syphilitique est moins abondant et contient moins de spermatozoïdes.