LE SYMBOLISME
du bon Bacchus. Mais au dedans Ton reservoit les fines drogues, comme baulme, ambre gris, amomon, musc, zivette, pierreries et aultres choses précieuses. Tel disoit estre Socrates, parce que, le voyans au dehors et Testimans par Textériore apparence, n*en eussiez donné un coupeau d'oignon, tant laid il estoit de corps et ridicule en son maintien, le nez pointu, le regard d'un taureau, le visaige d'un fol, simple en mœurs, rustique en vestimens, pauvre de fortune, infortuné en femmes, inepte à tous offices de la république, tousjours riant, tousjoursbeuvant d'autant à un chascun, tousjours se guabelant, tousjours dissimulant son divin sçavoir. Mais, ouvrans ceste boyte, eussiez au dedans trouvé une céleste et impreciable drogue, entendement plus que humain, vertus merveilleuse, couraige invincible, sobresse non pareille, contentement certain. »
Il faut rompre l'os qu'il nous présente, afin d'en sucer la c< substantificque mouelle »,
« C'est-à-dire ce que j'entends par ces symboles Pythagoricques, avecques espoir certain d'estre faictz tscors (avisés) et preux à la dicte lecture, car en icelle bien aultre goust trouverez et doctrine plus absconce, laquelle vous révélera de très haultz sacremens et mystères horrificques, tant en ce qui concerne nostre religion, que aussi Testât politicq et vie œconomicque. b
Le symbolisme avait été peut-être la forme la plus originale de la pensée, delà poésie et de l'art au moyen âge. Les causes les plus puissantes l'avaient créé et maintenu : la préoccupation du surnaturel et du miracle, le mystère sacramentel, la doctrine des maîtres scolastiques. Songez que, durant près de cinq siècles, la théorie des universaux, obstinément reprise et agitée,
impose aux esprits cette idée que l'individu^ l'être réeU n'est rien qu*une ombre de Têtre vrai, legenre ou l'espèce ; que les phénomènes visibles ne sont que des signes ou des symptômes de vies ou de volontés occultes, que la parole qui nomme un objet individuel ne répond à rien de réel, que le mot abstrait, qui ne désigne aucun individu, exprime seul la réalité en toute sa plénitude. Le plus grand labeur de la science fut donc l'exégèse des choses, c'est-à-dire des apparences, étudiées seulement en vue des réalités qu'elles enveloppent et font pressentir. Le symbolisme, consacré par les théologiens, disciplina l'entendement tout entier ; il s'imposa à l'architecture et à la sculpture ; il traça les caractères d'une langue étrange sur la face des églises, aux mosaïques des basiliques byzantines, autour des chapiteaux romans, à travers les broderies des cathédrales gothiques. Il fut même assez fécond pour produire un art nouveau, l'art héraldique. Il a inspiré chez nous le Rom m de la Rose et le Roman du Renart; il a valu à nos voisins la Vita Nuova et la Divine Comédie ; on le retrouve dans les chants d'amour des Provençaux, les sonnets de Pétrarque, les lettres de sainte Catherine, les Sermons de Savonarole ; il est comme l'armature intérieure de l'œuvre entière de Rabelais.
Par le symbolisme, le livre de maître François continue la tradition celtique. LaC/ianson de Geste^ le poème carolingien, profondément pénétré de
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réalité historique et politique, se dérobe au charme du symbole. Tout au contraire, la matière de Bretagne, la littérature chevaleresque vécut d'inspiration symbolique. Elle rendait cette lutte éternelle du bien et du mal, que les hommes de ces vieux temps apercevaient vaguement au fond de la conscience individuelle et de l'histoire du monde. La notion toute naturaliste des religions primitives, le combat de la lumière contre la nuit et l'orage, reparaissait dans Teffort que soutenaient contre les puissances mauvaises les âmes passionnées. Les paladins affrontant les monstres, les enchanteurs enchaînant le bras des soldats du Christ, l'amour victorieux de la volupté et de la mort, les miracles des prophètes et des saints contre les maléfices du démon, tous ces tableaux extraordinaires semblaient une explication des sombres énigmes de la vie et fortifiaient la patience de ceux qui attendaient l'aurore du jour de Dieu.
D'autre part, la curiosité des régions lointaines, qui aida si puissamment à l'effort poétique du moyen âge, agrandissait le domaine du symbolisme. La pensée prenait son vol vers les contrées bénies que les saints, les sorciers et les preux pouvaient seuls visiter. On suivait saint Brandan et les moines dlrlande à travers l'Océan embaumé d'odeurs célestes, ou les plus aventureux des croisés vers les frontières du paradis terrestre et le royaume du Prêtre Jean. L'entraînement des premières croisades, qui poussa vers
TAsie des foules de pèlerins et d'enfants, s'explique en partie par ce vertige des choses lointaines auquel s'abandonnaient tant d'âmes excellentes. Le cycle de la Table Ronde promène en de longs voyages, dans des vallées maudites ou des iles enchantées, les compagnons d'Artus et de Merlin^ Lancelot, Perceval, Titurel : l'Europe reconnut dans ces poèmes l'expression de sa plus intime conscience ; elle les lut ardemment et les imita ; l'Allemagne négligea pour eux les traditions barbares du cycle des Niebelungen : Françoise de Rimini pleura sur les amours de Lancelot et de la reine Genièvre, et l'Italie, au temps même de Dante, crut retrouver dans un tombeau répée de Tristan.
Rabelais ne disait pas, comme Du Bellay et les poètes de la Pléiade : <c Laisse toutes ces vieilles poésies françaises aux jeux floraux de Toulouse et au Puy de Rouen. » Il aimait les souvenirs de la littérature chevaleresque. Les noms qui jadis avaient charmé la France, reparaissent en son livre : Merlin le Prophète, Arthur de Bretaigne, Ogîer le Dannoys, pair de France, compaignon de Roland, Mélusine, Godeffroy de Billon, Huon de
Bourdeaulx, les Quatre Pilz Aymon, Lancelot du Lac, Olivier, Turpin, Charlemagne. Les œuvres italiennes, YOrlando furioso, le Morgante maggiore, lui sont familières. Le jour où il se décida à combattre les chimères et les abus^ monstres bien autrement redoutables que les géants et les dragons des légendes héroïques, il pouvait choisir entre la forme paradoxale de V Eloge de la Folie^ les PropoSf à la façon de Luther, les Lettres imaginées par Hutten : il préféra un mythe authentique, rattaché par ses racines au plus ancien paganisme populaire, mais perdu plus tard dans la foule des contes de nourrices, d'un sens assez large pour qu^il y pût mettre sa libre invention et toute son ironie, d'un renom assez faible pour qu'il l'altérât et le façonnât à sa fantaisie : il choisit Gargantua, JBls de Grand-Gosier et de Gallemelle.
C'était une très vieille divinité celtique, un géant, symbole de l'ardeur dévorante et de l'énergie fécondante du soleil, dont le mythe semble originaire des contrées de Basse-Bretagne, entre Rennes et Nantes. Sa légende remonta la Loire et se fixa en Touraine, sous les traits d'un ogre bienveillant et fort altéré. Gargantua est en effet un terrible gosier. L'espagnol Garganta^ le bas breton Gargaden^ le vieux français Gargante, le roi Gurgunt ou GurguntunXy de la vieille Angleterre, nous ramènent toujours au sens naturaliste du nom de Gargantua. Comme saint Christophe, il
eut dans son enfance dix nourrices à la fois. Debout sur le mont Gargant, près de Nantes, ou encore sur les collines de la Westphalie, il inonde ironiquement les vallées d'alentour. Dans les traditions du duché de Retz, il chemine à Taventurei suivi d'un lutin chargé de vivres et portant en poche ses serviteurs. Ceux-ci dressent la table où il plait à leur maître et lui entassent la viande dans la bouche ; le lutin y verse jusqu'à douze tonneaux de vin. Il dort de trente à quarante heures de suite sous la garde de ses gens. Un jour il eut la colique et hurla si fort que les habitants du voisinage s'enfuirent éperdus et ne revinrent jamais. Deux vieux romans français, Les grandes et inestimablee Chroniques du grand et énorme géant Gargantua^ les Chroniques admirables du puissant roy Gargantua, fournirent à Rabelais quelquesuns des traits traditionnels et élémentaires de son héros et de sa fiction. Le premier de ces romans, que le second paraphrase fidèlement, met Gargantua en rapport avec le cycle d'Arthur. Merlin crée par enchantement Grand-Gousier et sa femme Galemelle. Il procure à leur fils une merveilleuse jument qui, tourmentée par les mouches, abattit à coups de queue les arbres de la Champagne et de la Beauce. Gargantua s'assit sur l'une des tours de Notre-Dame dont il attacha les cloches au col de sa monture. Les Parisiens , en deuil de leurs cloches, les rachetèrent au prix de trois cents bœufs et de deux cents moutons. Les géants,
selon Orimm, n'aimaient point les cloches ; en Suède, ils lapidaient volontiers les tours des églises. Gargantua passa en Angleterre où il battit les ennemis d'Arthur. Celui-ci lui donna dans Londres un repas où l'on servit les jambons de quatre cents pourceaux. Puis il tailla en pièces les Hollandais et les Irlandais» en tua « cent mille deux cent et dix justement, et vingt qui faisoient les morts, soubs les autres ». Il renferma dans sa dent creuse le roi et cinquante barons., du pays. Gargantua fut enfin ravi au pays des fées par Mélusine et Morgane.
Une source du roman rabelaisien se trouve encore dans les Macaronées d'un moine italien, Teofilo Folengo, l'auteur de VOrlandino bouffon, lequel vivait au temps même de notre auteur. Les Macaronées sont un poème latin, mais de latin burlesque ; la traduction française qui en fut publiée au début du xvii* siècle porte ce titre : Histoire macaronique de Merlin Coccaye. La douzième Macaronée contient un premier dessin de l'aventure des moutons de Panurge. Balde et Cingar, les deux principaux héros de Folengo, marchandent un mouton sur un navire où il s'en trouve un gros troupeau, le paient huit carlins de cuivre, et le jettent à la mer. Aussitôt le troupeau entier saute par-dessus bord, la mer en est couverte, t et les moutons paissaient autre chose que de rherbe. >
Mais l'esprit de Folengo n'a qu'une portée bien
médiocre, et sa satire est bien superficielle. Les vieilles Chroniques populaires, si grandes et admU rabies qu'elles aient paru jadis aux provinces de la Loire, n'ont guère fourni à Rabelais qu'une épopée d'almanach. Bien plus, le mythe de Gargantua, borné aux traits de la légende, quelque développés qu'ils fussent, exploits énormes, miracles d'appétit, plaisanteries colossales, armées démolies comme fourmilières, châteaux forts écrasés comme simples taupinières, ce mythe de la force brutale devait tourner assez court. Enfermé dans ce cercle étroit, Rabelais pouvait écrire une amusante parodie des vieux romans chevaleresques, analogue au Morgante Maggiore ou à VOrlandino. Il n'était pas on peine d'invention grandiose. Le tour facétieux du jeune géant assis sur Notre- Dame c noya deux cens soixante mille quatre cens dix et huyt <i parisiens », sans les femmes et petitz enfans » (I, 17). Prenons-le à sa petite enfance :
« Et luy feurent ordonnées dix et sept mille neuf cens treze vaches... pour Talaicter ordinairement... Combien qu*aulcuns docteurs scotistes ayent affermé que sa mère Talaicta, et qu'elle pouvoit traire de ses mammelles quatorze cens deux pipes neuf potées de laict pour chacune foys. Ce que n'est vraysemblable. » (I, 7.)
Plus tard encore, les boulets d'artillerie que le peigne fait pleuvoir de la chevelure de Gargantua, les six pèlerins mis en salade, et qu'il tira de sa bouche à la pointe d'un cure-dents, tous ces
détails montrent le travail de l'imagination du poète remaniant le canevas primitif des légendes. Mais celles-ci furent vite épuisées. Déjà, à la fin du premier livre, la guerre contre Picrochole, remplie de vues curieuses sur le droit public et l'art militaire, laissent voir en Rabelais une direction de l'esprit de critique qui le portera fort au delà de Pulci et de Bojardo. Certes» le discours adressé par Grandgousier à son prisonnier Toucquedillon, l'un des capitaines du roi que Gargantua a vaincu, nous entraine loin du moyen âge jusqu'à une philosophie de la guerre pour laquelle le siècle même où nous vivons n'est pas encore mûr :
« Le temps n'est plus d'ainsi conquester les royaulmes avecques dommaige de son prochain frère Christian ; ceste imitation des anciens Hercules, Alexandres^ Hannibals, Scipions, Césars et aultres telz est contraire à la profession de TEvangile, par lequel nous est commandé guarder, saulver, régir et administrer chascun ses pays et terres, non hostilement envahir les aultres. Et ce que les Sarrazins et Barbares jadis appelioient prouesses, maintenant nous appelions briganderies et meschansetez. Mieux eust il faict soy contenir en sa maison, royalement la gouvernant, que insulter en la mienne, horriblement la pillant ; car par bien la gouverner Teust augmentée, par me piller sera destruict. Allez vous en au nom de Dieu ; suyvez bonne entreprinse, remonstrez à vostre roy les erreurs que cognoistrez, et jamais ne le conseillez ayant esgard à vostre profit particulier... Quand est de vostre ranczon, je vous la donne entièrement, et veulx que vous soient rendues armes et cheval : ainsi fault il faire entre voisins et anciens amys, veu que ceste nostre différence (querelle) n'est point guerre proprement. » (I, 46.)
Puis, le mythe de Pantagruel s'ajoute à celui de Gargantua. De plus en plus, dans la conception et Tœuvre de Rabelais, le moyen âge recule. Déjà la discipline intellectuelle de Ponocrates avait réformé rame et l'esprit de Gar/ajantua. Son fils Pantagruel, instruit, comme son père, aux bonnes lettres et aux sciences, n'est plus, comme celui-ci^ le symbole d'une force de la nature, des appétits et des passions élémentaires de l'humanité : il représente la raison humaine, la sagesse et la justice. Pantagruel n'est plus, comme son père, lié au passé par son origine et sa première éducation. S'il parcourt le monde, à l'imitation des héros de l'antique Table Ronde, c'est pour regarder face à face toutes les illusions, se mesurer avec les chimères dangereuses, affronter dans leurs repaires les sottises malfaisantes. Ce bon et pt*udent géant voyage accompagné de Panurge, qui n'est plus pour nous un étranger et qui représente la corruption souvent naïve des lettrés ; de Frère Jean des Entommeures, un moine héroïque, ddtit nous ferons plus loin la profitable connaissance ; d'Epistémon, d'Eusthènes, de Xénomanes, « le grand voyagier et traverseur de voyes périlleuses » ; il visite des pays fantastiquels, l'île dé Médamothif qui n'existe nulle part, où Ton voit étalées des tapisseries aux couleurs flamboyantes, peuplées d'aventures mythologiques, de monstres étranges, de substances métaphysiques ; l'Ile des Gens sans nez, les Ennasins, celle des Alliances ,
occupée par un monde baroque, si absurdement embrouillé dans les liens de famille, qu'un vieillard y appelle une petite fille mon père^ et la petite répond : ma fille. Une tempête le jettera au port des hospitaliers Macraeons. C'est une contrée pacifique, ombragée de forêts silencieuses, parsemée de tombeaux^ de pyramides, de temples en ruines, où se lisent des inscriptions en langues grecque, arabe et slavonîque. Là, tout est mort et tout est immortel. Là, dans le crépuscule des bois sacrés, honorées du culte de ces bons centenaires, habitent les âmes des héros et des démons tutélaires dont la mort est toujours annoncée par les troubles de la nature, du ciel et de la mer. Pantagruel alors rappelle à ses hôtes le deuil de Tunivers, le jour où le Christ,
c notre unicque Servateur, mourut lez Hierusalem, régnant en Rome Tibère Caesar. Puis il se tint en silence et profonde contemplation. Peu de temps après nous veismes les larmes descouUer de ses œils grosses comme œufs de autruche. » (IV, 28.)
Mais tous ces rêves de lettrés, encore pénétrés par les légendes séculaires du moyen âge, s'éclairent de plus en plus de critique précise, d'observations morales, d'opinions religieuses, d'expérience sociale. Quelques actes de comédie humaiiiei très vivante, plusieurs tableaux tragiques des abus du siècle, les angoisses chrétiennes des contemporains de la Réforme, les misères de la vieille science scolastique, défilent sous nos yeux,
au cours de Todyssée pantagruélique. Nous découvrons le vaste horizon de l'esprit de Rabelais. Maintenant, le moyen âge n'a plus rien à nous apprendre sur le génie de Técrivain. C'est désormais dans la Renaissance et la Réforme que nous devons le replacer.