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LA CULTURE ENCYCLOPÉDIQUE ET L'HUMANISME

A première vue^ Rabelais est bien un esprit de la Renaissance. Il se rattache à l'œuvre de cette grande révolution par ses amitiés, ses voyages, son humeur railleuse, par la diversité de ses connaissances, l'infinie curiosité de sa recherche savante. Il est humaniste, médecin, jurisconsulte, grammairien, antiquaire, naturaliste, théologien ; nul doute qu'il n'ait étudié toutes les langues qu'il fait parler à Panurge. Plusieurs années avant Vésale, il institue à Lyon des expériences publiques d'anatomie ; il professe une opinion sur les institutions, les arts et les métiers de son temps ; il connaît la procédure, raisonne sur la gymnastique, décrit en termes exacts la manœuvre d'un navire, i Cette richesse intellectuelle fut l'un des traits originaux de la Renaissance,, surtout en Italie. Un Léonard de Vinci, un Brunelleschi, un

Michel-Ange pratiquaient à la fois plusieurs arts et abordaient la plupart des sciences ; le marchand Florentin lisait en son texte Aristote que lui dédiaient les érudits ; l'armateur de Venise parlait les langues du Levant; CoUenuccio, qui traduit Plaute^ forme un musée d'histoire naturelle et fait avancer la cosmographie ; le père de Cellini, architecte^ musicien^ dessinateur, entend le latin et écrit en vers ; Pic de la Mirandole, qui a touché à toutes les connaissances humaines, est encore dépassé par Léo Battista Alberti» Tesprit le plus complet du XV* siècle» dont la maxime fut : c L'homme peut obtenir de lui-même tout ce qu'il veut. >

Rabelais appartient assurément à ce monde; mais sa Renaissance, à lui, se distingue d'une façon notable de la Renaissance italienne, et la civilisation intellectuelle qu'il représente n'est plus celle de l'Italie. Qu'on me permette d'insister sur ce point important.

Les Italiens, jusqu'à la fin du xv* siècle^ jusqu'aux grands travaux d'Aide Manuce, s'étaient portés vers l'antiquité plutôt par enthousiasme^ par passion esthétique, que par un effort de critique et de science. Ils avaient été lettrés, artistes et poètes plutôt qu'érudits et philosophes. L'Italie avait recherché dans le commerce des anciens l'inspiration et l'éducation de son génie, des formes nobles pour ses écrivains, un goût délicat, un sentiment trop souvent académique de la nature pour ses artistes. Elle se nourrit de Platon et

se détacha de la scolastique longtemps avant le reste de la chrétienté ; mais, trop éprise de la grâce et du bonheur, amollie peut-être par la douceur de son ciel, elle n'eut pas la force de rouvrir les sources profondes de la pensée et de ranimer par la science la vie supérieure de Tàme. Elle manqua de rigueur et de décision dans les choses de Tesprit, comme de virilité et de sérieux en morale. Elle avait fondé la liberté intellectuelle, et se contenta du scepticisme ; elle avait renoncé à Taustérité religieuse et s'endormit dans la sensualité. Mais ce fut, jusqu'à la fin, le charme souverain de l'Italie, ce goût toujours présent de la beauté et de la beauté voluptueuse, qui se manifestait non seulement par les ouvrages même de l'art, mais par tout l'ensemble de la vie, consi. dérée comme une œuvre d'art : palais, villas, costumes, festins, fêtes triomphales, entrées de princes, pompes liturgiques, ameublement, divertissements populaires, cérémonies politiques. Jusque dans l'accomplissement d'un crime, l'ordonnance d'une révolutioi) ou d'un coup d'Etat, les Italiens sont tpujours des virtuoses et des idéalistes.

\ Placez maintenant Rabelais dans le cadre de Rome ou celui de Florence. Ici, il est un étranger, un ultramontain. Son éducation monacale n'avait certes point éveillé en lui le sens poétique. Quand il déposa l'habit de cordelier et se mit à parcourir le monde, l'originalité de son esprit était fixée, et les études médicales qu'il entreprit alors pas^

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sionnément n'étaient point faites pour entraîner vers la beauté son imagination. Il eut, à un rare degré, le sentiment de la vie puissante, bruyante et joyeuse, mais toujours mélangée d'un élément de vulgarité. La grande poésie des choses visibles ne s'est point levée en son esprit. Ses paysages sont médiocres et ternes ; il semble indifférent au milieu pittoresque où les peintres et les poètes italiens renfermaient avec amour leurs personnages. Ses géants, qui pourraient cheminer, comme les dieux d'Homère, sur le front des montagnes, se meuvent familièrement dans les plaines plates de la Beauce ou les prairies de la Loire.

« Après disner, tous allèrent (pelle-melle) à la Saulsaie, et là, sur Therbe drue, dansèrent au son des joyeulx flageolletz et doulces cornemuses, tant baudement (gaiement) que c'estoit passe- temps céleste les veoir ainsy soy rigoul- 1er. » (I, 4.)

De ses voyages à travers les plus nobles cités de ritalie, il ne lui reste que les souvenirs vagues d'Epistémon :

c( Lors curieusement contemplions Tassielte et beaulté de Florence^ la structure du dôme, la sumptuosité des temples et palais magnificques. »

Encore, est-il peut-être du sentiment d'un moine de la compagnie qui, <c tout fasché », s'écrie :

« Je ne sçay que diantre vous trouvez icy tant à louer. J ay aussi bien contemplé comme vous, et ne suys aveuigle plus que vous. Et puys : Qu'est-ce ? Ce sont belles maisons. C'est tout... En toute ceste ville encore nay-je veus une

seule roustisserie... Ces statues antiques sont bien faictes, je le veulx croire : mais, par sainct Ferréol d*Abbe\ille, les jeunes bachelettes de nos pays sont mille fois plus advenanies. » (IV, 9.)

Le bon Philippe de Comines, peu lettré, et la tête farcie d'intrigues diplomatiques^ avait jadis mieux vu et admiré Venise, v tant de clochers et de monastères, et si grand maisonnement, et tout en l'eaue », le cortège éclatant des ambassadeurs le long des palais du Grand-Canal et les splendeurs orientales de Saint-Marc.

Du spectacle singulier que Rome offrait quelques années après l'attentat du Connétable de Bourbon, Rabelais n'a guère retenu que le fourmillement des robes de moines aux couleurs variées et Téternel bourdonnement des cloches. Dans sa lettre à l'évêque de Maillezais, il signale la rareté.des matelas qu'ont enlevés les lansquenets de Prondsberg, et la pauvreté de Clément VII, « apparente plus qu'en pape qui feust depuis trois cens ans en ça ». Ne lui demandez pas une plus profonde impression de cette chute tragique dont la chrétienté entière s'était émue et qui inspirait encore, en Italie et à Rome, la poésie populaire :

Ahx ! sconsolata me, misera Roma I

Il n*a pas été touché, comme Montaigne, du charme de la vie dans Rome, ou, comme Joachim Du Bellay, de l'air original de ce monde ecclésiastique, de sa politesse mêlée d'onction :

BABELAIS. 4

Marcher d'un grave pas, et d'un grave souci, Et d'un grave souris à chacun faire fête, Balancer tous ses mots, répondre de la tête, Avec un messer non, ou bien unmesser si, Entremêler souvent un petit e cosi,,.

Assurément les vestiges de l'antiquité l'ont intéressé ; il en énumère les plus illustres, mais d'une façon bien sèche^ à propos du chemin que doit suivre l'empereur Charles-Quint à travers la ville.

« La porte Sainct-Sébastian, visant au champ Doly (Campidoglio), Templum Pacis et TAmphithéâlre (le Colisée), les arcs triomphaux de Constantin, de Vespasian et de Titus, de Numetian et auUres. »

Aucune réflexion qui se puisse comparer aux pensées philosophiques de Montaigne, aux émotions de Pétrarque assis sur les voûtes des Thermes de Dioclctien, à l'enthousiasme de Fazio degli Uberti pour cette Home à qui il fait dire : Che comprender potrai quanto fui bèlla ! Rabelais, antiquaire curieux, est étranger à cette poésie des ruines qu'ont goûtée les délicats de la Renaissance, Boccace, le pape Pie II, le Pogge et Raphaël, et qui, après avoir ennobli l'œuvre de Claude le Lorrain et du Poussin, passa, au xvin* siècle, dans les gravures de Piranesi.

Lorsqu'il tente de décrire les fêtes et les banquets donnés à Rome par le cardinal Du Bellay^ dans sa Sciomachie^ on est frappé de l'embarras du peintre et du médiocre éclat de ses couleurs. Son récit, trop complet et surchargé de détails, n'est qu'une

suite d'épisodes au mouvement indécis, dont Teffet est encore amoindri par les énumérations de personnages ; il tourne souvent au procès-verbal et ne se relève que sur les incidents comiques ou les réflexions plaisantes.

Toute son admiration tient en ces paroles, inspirées d'un souvenir classique :

<' Nous pouvons dire ce que jadis Ton chantoit à la dénonciation des jeux seculares : Nous avons veu ce que personne en Rome vivant ne veit, personne en Rome vivant ne verra. »

Cependant, à Rome même, le souvenir des fêtes d'Alexandre VI et de Léon X n'était pas effacé. Mais Rabelais eût donné tous les tournois du monde pour une plante singulière ou un manuscrit d'ilippocrate.

C'est donc de ce côté-ci des Alpes qu'il faut rechercher la Renaissance propre de Rabelais, l'œuvre de civilisation et de science dont il fut Tun des plus ardents ouvriers. Moins artiste et moins fin par le goût que les Italiens de son temps, il se rattache naturellement à la grave et docte société de Reuchlin, d'Erasme, de Budé, de Mélanchthon, de Théodore de Bèze, de Ramus, des Estienne et des Froben. Tous ces grands noms ont, remarquezle bien, leur écho dans Thistoire religieuse du siècle. Ils marquent le moment où la Réforme et la Renaissance se concilièrent, jusqu'au jour où les fureurs iconoclastes de l'Allemagne et l'intolérance

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des calvinistes les séparèrent Tune de Tautre. Tout au contraire, en Italie, les partisans de la réformation catholique tant des mœurs italiennes que de TEglise, furent en général hostiles à la Renaissance. Savonarole fit brûler, à Florence, les livres, les tableaux, les meubles précieux, instruments de corruption ou d'incrédulité. Mais en France, en Allemagne, dans les Pays-Bas, le travail des lettrés, surtout dans la première moitié du xvi* siècle, ne tendit pas moins à l'amélioration morale des âmes qu'à la culture plus élégante des esprits. Lea jiumanistes ^ surent pénétrer assez avant dans l'intelligence du génie antique pour lui emprunter le sens de la critique et de l'analyse, condition première de toute science, à l'aide duquel les logiciens, les moralistes et les savants tentèrent de relever l'édifice des connaissances et des croyances. Dès 1517, Tunstall, évêque de Durham, écrivait à Budé, à propos de celui-ci et d'Érasme : «Vous avez tous deux plus contribué à la restauration des bonnes lettres {humaniores litteras) que tous les Perotti (prélat et humaniste italien de la fin du xv* siècle), les Hermolao Barbaro et les Politien qui vous ont précédés. » Ces grands érudits, poursuivant Toeuvro commencée aux derniers temps du xv* siècle par Pic de la Mirandole et Reuchlin, découvraient, au delà de l'antiquité profane, la littérature hébraïque et représentaient la Bible et le Talmud à la conscience religieuse de l'Europe. Les philosophes

enfin retrouvaient, par le commerce même des anciens, c'est-à-dire par le retour au rationalisme, les raisonnements rigoureux, et la notion claire des réalités ; ils pouvaient, dès lors, réformer à la fois la théologie, la rhétorique et la physique ; ils affirmaient hautement l'indépendance et les droits de la raison. Par l'érudition^ l'exégèse et le rationalisme, la Renaissance des Barbares se sépara plus ouvertement de la foi romaine que n'avait fait ritalie elle-même par Tincrédulité moqueuse et les mœurs païennes. C'est pourquoi à Paris, à Rotterdam, à Baie, à Genève, les deux révolutions du siècle parurent souvent se confondre. Un logicien comme Ramus, un hellénisant comme Henri Estienne, un pamphlétaire comme Hutten, un poète comme Marot, appartenaient également à la Réforme et à la Renaissance. Pour le moment, c'est cette dernière crise seule qui doit attirer notre attention.

Dans l'histoire de la Renaissance française, la figure de Rabelais est particulièrement originale. En lui, le savant complète l'humaniste et l'étude directe de la nature affermit le sens critique du lettré. D'une lecture immense et de l'observation des choses vivantes sortit, muni de sa philosophie personnelle, Tun des esprits les plus puissants, les plus libres et les plus modérés de notre xvi* siècle.

Il apparaît, dès la première heure, parmi les hellénistes français, disciples de Budé et d'Erasme,

qui précèdent la fondation du Collège de France (1531). II appartient ensuite, par ses relations littéraires comme par ses polémiques, à Tépoque féconde de Théodore de Bèze, de Calvin, de Ramus, de Turnèbe, de Dolet, de Robert Estienne, c'està-dire à la période qui s'étend de 1530 aux grands travaux de Henri Estienne. Il pénètre dans toutes les directions de la science contemporaine, dans le domaine entier qui était réservé au Collège de France, le grec, le latin^ Thébreu, la dialectique, la médecine :

« J'eatens et veux, écrit Gargantua à son fils Pantagruel, que tu aprenes les langues parfaiclement : premièrement, lagrecque, comme le veut Quintilian ; secondement, la latine, et puis rhebraïcque pour les sainctes lettres et la chaldaïcque et arabicque pareillement... Puis songneusement revisite les livres des médicins grecs, arabes et latins, sans contemner les thalmudistes et cabalisles. » (il, 8.)

Le point de départ de tous ces travaux, l'inspiration constante d'une telle activité d'esprit, fut l'étude des auteurs anciens, surtout des Grecs. Ni les persécutions des moines, ni la rareté des livres ne ralentirent son zèle; la passion fut en lui plus forte que tous les obstacles. Comme Erasme et Budé, il put se proclamer son propre maître. « Je suis prêt^ écrivait Erasme à Benserade, à mettre mes habits en gage, plutôt que d'être privé de livres grecs... » — c Je priray monsieur le Seelleur me envoyer le Pfafon, lequel il m'avoit preste ;

je luy renvoiray bien toust », dit Rabelais, au

post-scriptum de Tépître bouffonne A M. le Baillif du Baillif des Baillifs.

Jusque vers 1530, les livres manquèrent à la France tout autant que les maîtres. L'Italie avait eu des professeurs de grec au temps de Pétrarque et de Boccace ; sous les pontificats de Nicolas V et de Pie II, les manuscrits s'étaient multipliés dans les régions lettrées de la Péninsule. Aux dernières années du xv® siècle, les presses de Milan, de Florence et de Venise répandirent les éditions d'Homère sur l'Europe entière. En 1498, Aide Manuce terminait Aristote et publiait Aristophane. En 1512, il donnait Platon. Le premier livre grec ne fut imprimé en France qu'en 1507. La série des publications savantes ne commença réellement chez nous qu'en 1529, avec le Sophocle de Simon de Colines. Rabelais n'eut pas, comme Budé, la bonne fortune d'entendre les leçons de Jean Lascaris ; il ne fut pas, comme Erasme, à Venise, l'hôte d'Aide Manuce, à Padoue, l'ami de Marco Musuro. Quand il vint à Rome pour la première fois, l'éducation de son esprit était terminée. Au fond d'une cellule de Fontenay-le-Comte, guidé sans doute par la grammaire de Constantin Lascaris, et le dictionnaire grec édité en 1512 sous les auspices de Jérôme Aléandre, fortifié par les conseils de Budé et l'exemple de Pierre Ami, le jeune franciscain s'était frayé seul l'abord de cette littérature profane que l'Eglise n'aimait pas, et dont s'enivrait l'Italie depuis plus d'un siècle.

Mais la France tardait toujours à y goûter. ^Jusqu'au milieu du xvi* siècle, TUniversité maintint obstinément la discipline pédagogique du moyen âge. Selon Denys Lambin, les langues grecque et hébraïque étaient encore, sous François I", ignorées dans les collèges de Paris. A peine y connaissait-on les noms d'Homère, de Pindare, de Thucydide, d'Euripide^ « Je suis venu à Paris pour m'y occuper de grec, écrivait, le 5 août 1517, Glaréanus à Erasme, et mon espérance a été bien déçue. Ici, aucun maître n'explique en public ou en particulier les grands auteurs. y> — « Personne, dit Galland, ne possédait même les premiers éléments de la langue, et ne pouvait lire un livre grec. » Misères intellectuelles, que Gargantua a vues dans sa jeunesse, et qu'il rappelle éloquemment à son fils :

« Encores que mon feu père de bonne mémoire Grandgousier eust adonné tout son eslude à ce que je proffilasse en toute perfection et sçavoir politique, et que mon labeur et estude correspondit très bien, voire encores oultrepassast son désir, toutefoys, cojaime lu peulx bien, entendre, le temps n'estoit tant idoine ne commode es lettres comme est do présent, et n'avoys copie {copiam) de telz précepteurs comme tu as eu. Le temps estoil ténébreux et sentant Tinfelicité et calamité des Gothz, qui avoient mis à destruction toute bonne littérature ; mais, par la bonté divine, la lumière et dignité a esté de mon eage rendue es lettres, et y voy tel amendement que de présent à difficulté serois je receu en la première classe des petitz grimaulx, qui en mon eage virile estoys (non à tord) réputé le plus sçavant dudict siècle. » (II, 8.)

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Rabelais et les grands humanistes de la Renaissance savaient bien que revenir à Tantiquité, c'était rajeunir Tesprit humain. Dante et Pétrarque avaient jadis salué les anciens comme maîtres de sagesse et de poésie. Machiavel, tombé du pouvoir, rassasié d'humiliations, leur demandait de graves consolations. Déjà les platoniciens de Florence avaient compris que l'hellénisme serait non seulement un charme pour la vie morale, mais un principe de vie pour la science et qu'il ouvrait à l'esprit humain une carrière immense. C'est la pensée même de Ramus, par la bouche de qui le xvi* siècle français semble proclamer la découverte de la grande Terra incognita, la vérité :

« Je tombai, comme conduit par quelque bon ange, en Xénophon, puis en Platon, où je connus la philosophie socratique, et l&rs, comme épris de joie, je mets en avant que les maîtres es arts de lUniversité de Paris étaient lour-

dément abusés de penser que les arts libéraux fussent bien enseignés.

(f Ce que je goûtais surtout, ce que j*aimais en Platon, c'était Tesprit dans lequel Socrate réfutait les opinions fausses, se proposant avant tout d'élever ses auditeurs audessus des sens, des préjugés et du témoignage des hommes, afin de les rendre à la justesse naturelle de leur esprit, et à la liberté de leur jugement ; car il lui paraissait insensé qu'un philosophe se laissât conduire parles jugements du vulgaire qui, pour la plupart, sont faux et trompeurs, au lieu de s'appliquer à connaître uniquement les faits et leurs véritables causes. »

! La vérité atteinte par la rectitude des idées et du raisonnement, la sagesse obtenue par la grâce

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des sentiments nobles, et ces deux conquêtes préparées à l'école des anciens, telle est bien l'ambition des humanistes de la Renaissance française. Rabelais est certain d'avoir touché à cette terre promise ; parvenu à la maturité, il peut compter les premières victoires de ce bataillon de lettrés dont il avait été un soldat d avant-garde :

« Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées : grecque, sans laquelle c'est honte que une personne se die sçavant ; hebraïcque, caldaïcque, latine... Tout le monde est plein de gens sçavans, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, qu'il m'est advis que ny au temps de Platon, ny de Ciceron, ny de Papinian, n'estoit telle commodité d'estude quon y veoit maintenant. Et ne se fauldra plus doresnavant trouver en place ny en compaignie qui ne sera bien expoly en l'officine de Minerve. Jevoy lesbrlgans, les boureaulx, les avanturiers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps.

« Que diray-je ? Les femmes et filles ont aspiré à cesle louange et manne céleste de bonne doctrine. Tant y a que en Teagc où je suis, j'ay esté contraint de apprendre les lettres grecques, lesquelles je n'avois contemnées comme Caton, mais je n'avoys eu loysir de comprendre en mon jeune eage. » (II, 8.)

De son commerce avec les anciens, Rabelais rapporta une érudition étonnante,, d'un caractère très large, et en quelque sorte scientifique. Sa curiosité ne fut pas d'un pur lettré, d'un dilettante de belles formes littéraires, qui se bornerait aux poètes, aux philosophes, aux historiens, aux orateurs. Il s'intéressait à lafoisaux vues supérieures

de la sagesse antique^ et aux singularités d'opinions des philosophes et des polygraphes, aux héros du vieux monde épique, aux grands souvenirs <slassiques de Thistoire, aux faits extraordinaires mentionnés par les géographes^ les voyageurs et les naturalistes, aux plus renommés poètes comme à ceux dont Fart, encore imparfait, n'a laissé que de rares débris :

« Et voluntiers me delecle à lire les moraulx de Plutarche, les beaulx dialogues de Platon, les monumens de Pausanias et antiquitez de Athenseus. » (II, 8.)

-Il cite en même temps, pour leurs « sciences profondes » :

€ Homère, paragon de tous philologes, et Ennie, père des poètes latins. » (1, Prol.)

S'il reproduit la comparaison que fait Platon du chant du cygne près de mourir, et des visions du sage à sa dernière heure, il ajoute :

« ^Elianus et Alexander Myndius escrivent en avoirailleurs veu plusieurs mourir, mais nul chanter en mourant. »

Il expose Fopinion de platoniciens sur l'état sublime de Tâme qui, le corps étant endormi, « s'esbat et revoit sa patrie, qui est le ciel » (III, 13) ; mais il n'accorde pas moins d'attention à telle partie singulière des théories médicales d'IIippocrate, à tel problème bizarre proposé par Alexandre d'Aphrodisias :

c Pourquoy le lion, qui de son seul cry et rugissement espovante tous animaulx, seulement craincl et rêvera le coq blanc?» (1,10.)

Le moraliste a rappelé Tœuvre de justice accomplie par Hercule, « les humains souUageant des monstres, oppressions, exactions et tyrannies » (III, 1) ; le médecin note que

« Néron louoit les champeignons, et en proverbe grec les uppelloil viande des dieulx, pource que en iceulx il avoit empoisonné son prœdecesseurClaudius, empereur romain. » (IV, 50.)

Non seulement il invoque impartialement le témoignage de tous les écrivains anciens, mais il n'est satisfait qu'après avoir passé en revue la série des témoignages, et« par une complète énumération des sources où il a puisé^ prouvé sa preuve elle-même. A propos du chifTre des soldats de Xerxès, il rapproche de l'assertion d'Hérodote celle de Trogue Pompée ; sur les Engastrimythes (ventriloques), divinateurs et enchanteurs, il menUonne les qualifications diilerentes attribuées par Sophocle et par Hippocrate, les traditions recueillies par Aristophane, Platon et Plutarque, Il nomme tous les anciens qui ont traité du problème des songes, depuis Hippocrate jusqu'à Pline (III, !3 ; IV, 58} ; il rencontre le mot fameux d'un « désespéré tyrant » : « Moy mourant, la terre soyt avecques le feu meslée », et signale l'altération de ces paroles sur les lèvres de « Néron le truant », selon Suétone :

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c Gestedetestableparole, de laquelle parle CicerOflib. 3, De Finibus^ et Seneque, lib. 2, De Clementia.esi par Dion Nicaeus et Suidas attribuée à l'empereur Tibère. » (lY, 26.)

Archéologue et naturaliste, il compta et décrit toutes les espèces de chaque genre, et ne 8*arrête qu'après avoir réuni en un groupe complet toutes les formes semblables. On n'ajouteraitguère d'exemple notable à sa liste des oracles, antres et fontaines prophétiques de Tancien monde ; il dénombre et dépeint toutes les sortes de bacchantes qui bondissent autour du char de Bacchus, les jeunes satyres de l'avant-garde de Silène^ les « satyres Hemipans, Argipans, Sylvains, Faunes», de Tarrière-garde de Pan. Il recherche les plus célèbres cas de mort subite :

c< Fabius, prêteur romain, lequel mourut suffoqué d'un poil de chievre, mangeant une esculée de laict... Zeusis le painctre, lequel subitement mourut à force de rire, considérant le minoys et pourtraict d'une vieille par luy représentée en paincture. » (IV, 17 . )

Mais, à propos d'une mort fameuse, il rappelle les cas analogues et range dans une même caté~ gorie :

« Hérode, roi de Judée, L. Sylla, Pherecydes Syrien, praecepteur de Pythagoras, le poète Gregeoys Alcman et aultres. «(IV, 26.)

On sait que l'érudition militante des humanistes et des moralistes de la Renaissance, mêlés aux agitations politiques ou religieuses de leur temps,

s'égara parfois assez loin de la vérité historique. Ils manquaient encore de cette notion précise de rantiquité qu'achèvent chaque jour, sous nos yeux, des sciences très récentes, mais dont la méthode est définitivement fixée. Le florentin Machiavel, dans ses Discours sur la premièi^e Décade de Tite-Livey ne voulut voir chez les Romains qu'une république démocratique, pareille à celle de Florence, au lieu d'y reconnaître un état aristocratique, semblable à celui de Venise. Le calvinistelienri Estienne, dans son Apologie pour Hérodote, fit seulement le procès aux mœurs de ses contemporains : v< J'ai voulu, dit-il, estre Tadvocat d'Hérodote ». Et, tout aussitôt, oubliant la cause et jusqu'au nom de l'antique historien, il commençait de requérir en un véhément et long pamphlet contre les gens d'Eglise. Rabelais s'est moins préoccupé d'histoire et de politique que de morale et de science, et c'est dans ses vues sur les doctrines et les superstitions religieuses des anciens qu'il faut mesurer la valeur du sens critique. Si Pic de la Mirandole crut trouver dans la Kabbale à la fois Platon et saint Paul, il n'est pas surprenant que Rabelais, parune interprétation conforme à l'exégèse hardie de la Renaissance, reconnaisse, dans le Dieu tutélaire des platoniciens, les anges gardiens du christianisme, et que le grand Pan, dont la mort fut annoncée, sous Tibère, au pilote Thamos, par un cri miraculeux qui courut sur la mer, lui semble une figure de Jésus-Christ,

« de celluy grand Servaleur des fidèles, qui feut en Judée ignominieusement occis par renvieet iniquité des pontifes^ docteurs, prebstres et moines de la loi mosaïcque... Car d bon droict peult il estre en languaige gregeoys dict Pan, veu qu'il est le nostre Tout. Tout ce que sommes, tout ce que vivons, tout ce que avons, tout ce que espérons, est luy, en luy, de luy, par luy. » (IV, 28.)

Il esttrès rare cependant que T imagination altère ainsi en Rabelais la rectitude du jugement. Luimêmeil signale les illusions et les témérités des critiques anciens et de leurs modernes imitateurs :

« Croyez-vous en vostre foy qu'oncques Homère, escrivant V Iliade et Odyssée^ pensast es allégories, lesquelles de luy ont calfreté Plutarche, Heraclides Ponticq, Eustatie, Phornute, et ce que d'iceuU Politian a desrobé? Si le croiez, vous n'approchdz ne de pieds ne de mains à mon opinion, qui décrète icelles aussi peu avoir esté songées dHomere que d'Ovide en ses Métamorphoses les sacremens de TEvangile. • (I, Pi*oL)

Il apercevait le trait essentiel des doctrines et retrouvait la physionomie originale des chefs d'école. Il nous montre « Heraclitus le pleurard d, « grand scotiste et ténébreux philosophe » (IV, 1 ; TII, 17). Au fabuleux pays de Satin,

« en un coing là près vismes Aristotelcs tenant une lanterne,... espiant, considérant, le tout rédigeant par e scrit. (V,3i.)

Il sait indiquer, par la gradation même des expressions, les aspects divers d'une théorie particulière chez plusieurs philosophes :

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c Laterre desistoit leur prester nourrissement par vapeurs et exhalations, desquelles disoit Heraclitus, prouvoient les Stoïciens, Ciceron maintenoit estre les estoilles alimentées.» (III, 3.)

Il a peu de goût pour les systèmes ^ obscurs comme les nombres de Pythagores ». (V, Prol.) Il exprime par de fréquentes images le caractère subtil de la science grecque, même au foyer des écoles les plus opposées. Socrate,

« lequel premier avoit des cîeulx en terre tiré la philosophie, et d'oisive et curieuse Tavoit rendue utile et profitable, employoitla moitié de son estude à mesurer le saux des pulces, comme atteste Aristophanes le Quintessential. > (V,22.)

Pantagruel, la veille de son duel dialectique avec Thaumaste,

« de toute la nuict ne faisoit que ravasser après :

Le livre de Beda, Dt numeris et signis ;

Le livre de Plotin, De inenarrabilibus ;

Le livre de Procle, De magia ;

Les livres de Arlemidore, irspi 'Ovetpoxp'.Tixwv ;

De Anaxagoras, irspt £r^[As(wv ;

Les livres de Philistion ;

Hipponax, irspt ^AvEx^pwvTiXwv ; et un tas d'aultres, tant que Panurge luy dist :

« Seigneur, laissez toutes ces pensées et vous allez coucher : car je vous sens tant esmeu en vostre esprit, que bientost vous tomberiez en quelque fièvre éphémère par cest excès de pensement. Mais premier beuvant vingt et cinq ou trente bonnes foys, retirez-vous et dormez à vostre aise. » (II, 18.)

LA GUERRE A LA SCOLA<«TIUUK 91

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