‹ RabelaisChapitre 13 sur 21 · LA GUERRE A LA SCOLASTIQUE. — LE RATIONALISME · texte numérisé non relu

LA GUERRE A LA SCOLASTIQUE. — LE RATIONALISME

La guerre à la scolastique fut, à côté de la crise religieuse, le grand événement intellectuel de notre Renaissance, mêlé, du côté même des humanistes, d'idées fausses et de malentendus.

Erasme, Ramus et son groupe, qui voyaient de près la stérilité de la vieille science, réduite, depuis Okam (première moitié du xiv* siècle), au jeu stérile du syllogisme^ semblent quelque peu injustes à regard de la première période, où s'agita, non sans grandeur, le problème métaphysique par excellence, à savoir, la réalité substantielle du monde idéal. D'Abélard à saint Thomas et Albert le Grand, l'École avait ranimé les questions supérieures de toute philosophie retrouvées en quelques débris de Platon, dans l'œuvre incomplètement conservée et mal traduite d' Aristote, dans les livres de saint Augustin et les chimères mystiques de Scot Erigène (1). Elle fît, alors, un très noble effort de rationalisme, de libre raisonnement, qui n'échoua que par la confusion des méthodes et des recherches transcendantes. Comme elle ignora toujours la véritable méthode platonicienne, la

(I) Théologien anglo-saxon du ixesièole. (Note des Éditeurs,)

dialectique, dont elle avait conservé le nom, sans l'entendre ; comme, d'autre part, elle voyait eh Aristote(i), dont l'Eglise avait adopté les ouvrages de logique, le maître infaillible de la démonstration, elle tenta d'atteindre par le raisonnement aristotélique les réalités du monde de Tabsolu^ les idées vers lesquelles Platon s'était porté à Taide du raisonnement dialectique. En d'autres termes, l'école appliqua la déduction à une œuvre de pure induction^ ou même d'intuition. C'était se condamner à n'élever qu'un édifice ruineux. Il n'est point de proposition générale, c'est-à-dire abstraite, qui puisse exprimer Vêtre, et aucun syllogisme n'enfermera jamais l'absolu dans sa * majeure, pour donner Dieu dans sa conclusion. Dès qu'une science est soumise à une fausse méthode, l'objet qu'elle poursuit ne pouvant être obtenu^ la méthode, de plus en plus complexe et raffinée, envahit bientôt la science tout entière, de plus en plus inféconde et confuse. Dès le milieu du XIV» siècle, après Duns Scott (2), la philosophie n'était plus que l'art de raisonner et de déraisonner, et l'esprit humain, fatigué et gâté, s'appliquait avec une sorte de stupeur maladive à débrouiller

(1) Philosophe grec du ivcr.iècle av. J.-C, surnommé le Prince des philosophes ; a fondé la secte dite des Pôrip&léiiciens (du grec péripatos, promenade), ainsi nommée parce que le maître donnait ses leçons en se promenant avec ses élèves dans les jardins du Lycée. (Note des Èiiteurs.)

(2) Philosophe et théologien anglais du xiii* siècle. (Note des Editenrk,)

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les prodigieux arguments des Cornificiens. C'était l'âge du déclin où, comme dit Ramus, « de ceste boutique sortirent heiccitates, quidditatesy suppositalitates^et infinis autres monstrueux vocables, ne servans que de terreur. »>

Cependant, plus on allait ainsi, à tâtons, dans les ténèbres, plus augmentait la détresse de la scolastique, plus Talliance compromettante conclue par la théologie avec la philosophie peu religieuse d*Aristote devenait étroite. Il fallait bien recevoir des mains dû Stagirite (1) la vérité, qui semblait fuir éternellement. Ce n'était pas assez de lathéorie du premier Moteur, de la matière et de la forme : on prit encore en lui toutes sortes de notions et d'hypothèses sur la nature et le ciel ; une cosmologie fausse, une physique caduque passèrent en symboles de foi scientifique et durèrent jusqu'au procès de Galilée, jusqu'à Descartes et Pascal. On n'oublia qu'une chose : de comprendre et de s'assimiler l'Aristote observateur, le maître de l'analyse, l'inventeur de tant de notions justes sur Tâme humaine, le gouvernement des sociétés politiques, la vie des animaux et des plantes. Tandis que, selon l'expression de Pierre de Celle, la forêt (VAristote finissait par étouffer VaiUel du Seigneur^ les scolastiques cherchaient éperdument dans l'ombre les réalités de Tordre terrestre et n'embrassaient que des fantômes.

(1) Nom donné à Aristote qui était né à Stagire, ancienne viUe de la Macédoine, dans laChalcidique. {Note des Éditeurs.)

Remarquez aussi cette nouvelle et très grave cause de désordre intellectuel, au moyen âge. Aristote était tantôt accepté, vénéré, tantôt proscrit par TEglise. De curieux documents publiés au tome premier du Cartulaire de VUniversité de Paris montrent à quel point le Saint-Siège et Tévêque de Paris se méfiaient des traités de physique, du traité de VAme et des livres métaphysiques du Stagirite. En général, les jeunes clercs ne sont autorisés à suivre que les seules leçons de logique péripatéticienne. Aristote semblait être en trop bons termes avec les Arabes. Du fond des grandes écoles d'Asie, d'Espagne et d'Afrique, il revenait aux universités de l'Europe chrétienne, traduit, interprété, altéré par Avicenne (1), Averroès (2) et leurs disciples musulmans ou juifs. Chaque fois qu'une grande hérésie se dressait en face de TEglise, les docteurs y démêlaient sans peine un élémentaristotélique. C'estainsi que le panthéisme d'Amaury de Chartres, à la fin du xii* siècle, emprunta des vues à la théorie de V intellect unique et universel, tirée d'Aristote par les Arabes, qui détruisait l'indépendance substantielle des âmes particulières, dogme essentiel du christianisme. Les grands scolastiques du xiu* siècle^ Albert le Grand, saint Thomas, Gilles de Rome, Raymond

LuUe, tentèrent de sauver Aristote en réfutant le

(1) Médecin et savant arabe du xi^ siècle. {Note des Éditeurs.)

(2) Un des plus célèbres philosophes arabes du xiiQ siècle. On Ta nommé le Commentateur d'Aristote. (Vofe des Éditeurs),

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