LA GUERRE A LA SGOLASTIQUB
Grand Commentaire d'Averroès. Puis Dante accordait à Averroès, parmi les âmes les plus pures de l'antiquité païenne, la demi-béatitude aux Champs-Elysées de son Preinfemo. Il le plaçait près de Baladin, le grand khalife sarrazin, un ennemi du christianisme.
Au xv^siècle, l'anarchie fut à son comble, lorsque les naturalistes et les médecins de Padoue, de Venise, de Ferrare, lointains héritiers des Arabes, cherchèrent dans le texte grec, enfin restitué, d'Aristote, des preuves à l'appui de leurs doctrines négatives sur l'âme et Timmortalité. Les progrès de l'humanisme italien rendirent encore la situation plus aiguë : à Théodore Gaza, Georges de Trébizonde, Arygropule, Barbaro, Pomponazzi, docteurs du péripatétisme, s'opposèrent et répondirent Gémisthe Pléthon, Bessarion, puis Marsile Ficin, Politien, Patrizzi, les platoniciens de Florence. Ce fut bientôt une guerre européenne. Les purs lettrés, enchantés par la langue de Platon, répugnaient d'instinct aux raisonnements sévères d'Aristote, aux subtilités et aux formes barbares de ses exégètes. Les chrétiens reprochaient au maître grec l'hérésie averroîste ; les délicats de la Renaissance le dédaignaient en tant que père de la scolastique. C'est, d'un côté, le préjugé de Marsile Ficin, de l'autre, celui de Ramus. Les humanistes passèrent donc en foule du côté de Platon : Louis Vives, Pic de la Mirandole, Erasme, Mélanchthon, De Platon, ils ne tardèrent
pas à se plonger dans Plotin (i) et Proclus (2), c'est-à-dire dans le mysticisme le plus antipathique à la philosophie d'observation. La Réforme, à son tour, traita durement Aristote : Luther, Calvin, Zwingle, Pierre Martyr songèrent à supprimer l'enseignement du péripatétisme. Un dernier malheur était encore réservé à cette grande doctrine. Ses médiocres défenseurs en France, au temps de Ramus, la déclarèrent, a au jugement de l'ordre très sacré des théologiens, intimement unie à la religion ». On ne pouvait l'attaquer « sans déclarer en même temps la guerre aux souverains pontifes ». Ramus écrivait, en 1543, dans un manifeste contre les scolastiques, et les péripatéticiens : « Pour détruire de fond en comble ces repaires de sophistes, c'est une mort intrépide et glorieuse qu'il faut accepter au besoin. »
Dans ce violent conflit, où étaient engagées des écoles et des doctrines si diverses, une position excellente fut réservée aux humanistes d'esprit véritablement critique, libre de toute passion sectaire. Je crois que Rabelais s'y est porté et maintenu, surpassant ainsi, par l'indépendance et la modération de la pensée, le plus grand nombre de ses contemporains.
(1) Philosophe grec de l'Ecole d'Alexandrie ; vivait au me siècle après Tère chrétienne. {Note des Éditeurs,)
(2) Philosophe grec de l'Ecole d'Alexandrie ; vivait au V* siècle après l'ère chrétienne. {Note des Éditeurs.]
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La scolastique fut peut-être la plus illustre victime de son livre. Mais nulle part il ne confondit avec elle le péripatétisme. Il eut, à l'égard de ces deux philosophies, un discernement plus juste que les platoniciens de son siçcle. Ce qu'il reproche à la science de TÉcole : l'obscurité des doctrines, la médiocrité intellectuelle des docteurs, l'impénétrable jargon, l'abus ridicule du syllogisme, n'atteint point Aristote. Reportons-nous à l'affaire des cloches de Notre-Dame enlevées par Gargantua : la foule émue s'est réunie à la tour de Nesle :
« Après avoir bien ergoté pro et contra^ feut conclud en Baralipton que l'on envoyroit le plus vieux et suffisant de la Faculté vers Gtirganlua, pour luy remonstrer l'horrible inconvénient de la perte d'icelles cloches. Et nonobstant la remonstrance d'aulcuns de l'Université, qui alleguoient que ceste charge mieulx competoit à un orateur qu'à un sophiste, feut à ceste affaire esleu nostre maistre Janotus de Bragmardo. i (I, 17.)
C'est donc un théologien, un scolastique pur, et non un maître de la Faculté des Arts, qui argumentera à outrance le jeune géant :
« Maistre Janotus, tondu à la cesarine, vestu de son lyripipion à Tantique (le chaperon doctoral) et bien antidote l'estomac de condignac de four(pain) et eaubenoiste de cave, se transporta au logis de Gargantua... trainant après soy cinq ou six maistres inertes, bien crottez. »(I, 18.)
La harangue commence, après la toux préalable : et d'abord, voici la haute valeur métaphysique des cloches exposée en la langue de Duns
B A BELAIS. Ô
Scott : ceux de c Bordeaux en Berye » avaient voulu jadis les acheter
« pour la substantificque qualité de la complexion élémentaire que est intronificquée eu la terresterité de leur nature quidditative...
« Ça, je vous prouve que me les doibvez bailler. Ego tic argumentor:
c( Omnis clocha clochabilis in clocherio clochando, clochans clochativo facit clochabiliter clochantes, Parisitis habet clochas, Ergo gluc, ha, ha, haï C'est parlé cela ! Il esttn tertio primœ en Darii ou ailleurs. Par mon ame, j'ay veu le temps que je faisois diables de arguer. Mais de présent je ne fais plus queresver. Il ne mefault plus dorénavant que bon vin, bon lict, le dos au feu, le ventre à table et escuelle bien profonde.
« Hay, Domine^ je vous pry in nomine Patris et Filii et Spiritus sancti^ Amen^ que yonsrendez nos cloches. » (1, 19.)
La fureur de raisonner hors de propos étant la plus apparente maladie des scolastiques, il suffisait, pour la juger, d'une bonne part de sens commun. La satire était plus épineuse dès que le satirique abordait la doctrine elle-même : il courait le risque de frapper du même coup sur Âristote et les parties de sa doctrine qu'entendirent et discutèrent profondément ses vrais disciples au moyen âge. Rabelais saisit avec pénétration le côté faible de Técole, le point même où elle commença de méconnaître et d'altérer le péripatétisme. La seule allusion qu'il ait faite au nom de saint Thomas n'a aucune portée philosophique. Duns Scott, au contrairci fut par lui chargé de
tous les péchés d'Israël. Seul, à côté de Raymond LuUe^ il représente la métaphysique à la c fort magnificque librairie » de Saint- Victor : Barbouil' lamenta Scoti^ le Gâchis de Scott, « les sentences scotines et obscures » du Docteur subtily qui troubla d'une façon irrémédiable la notion péripatéticienne desscolastiques. Il aflirmai contre l'école dominicaine, que les universaux sont les seuls êtres réels ; il inventa, pour expliquer les individus, une entité particulière, distincte de la matière et de Vessence, type éternel du genre et de l'espèce. (Opéra, t. III, Quœat 7.) C'était, par un raffinement inutile, réduire à une pure abstraction la forme d'Âristote, et, par conséquent, bouleverser de fond en comble la doctrine du Lycée (1). A dater de ce jour, la scolastique, divisée en deux factions, s'était rapidement détruite de ses propres mains. Pantagruel en visita les ruines, au royaume d^ Entéléchiey au palais de la Quinte Essence, cette cinquième cause inconnue du Stagirite, en dépit des affirmations de ses disciples infidèles :
t Aristoteles, prime homme et paragon de toute philosophie, feut parrin de Nostre-Dame Royae ; il très bien et proprement la nomma Entelechie ». (Y, 19.)
C'est ici le séjour de la rêverie, la contrée éthérée de l'abstraction. Quinte Essence y guérit
(1) Endroit d'Àthènea où Aristote avait l'habitude d'enseigner ; Platon enseignait à rAcadémio. {Note des Éditeurs.
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les maladies par chansons : à sa table on ne sert que
« cathegories, secondes intentions, antithèses, metempsicoses, transcendentes prolepsies ;
ses oiïïciers s'exercent aux œuvres les plus sublimes :
« Autres tiroient laict des boucqs, et dedans un crible le recevoient à grand pro6t de mesnage .. Autres chassoient aux vents avec des rets, et y prenoient escrevisses decumanes... Autres de néant faisoient choses grandes, et choses grandes faisoient à néant retourner. » (Y, 20-22.)
Ames bienheureuses, siTinsolence des ennemis d'Entéléchie n'inquiétait leur félicité :
c Theodorus Gaza, et Argyropile,elBessarion, etPoiitian, et Budé, et Lascaris, et tous les diables de sages fols, le nombre desquels n'estoit assez grand s'il n'eust été récentement accru par Scaliger, Bigot, Chambrier, François Fleury »,
tous les lettrés de la Renaissance coalisés contre la vieille science. (V, 19.)
On aperçoit Rabelais tour à tour au camp des platoniciens et parmi les derniers adeptes d'Âristote. Il honore Platon du surnom de dimn, de Prince des philosophes^ et place, à l'entrée de son œuvre, comme un symbole, la figure ironique de Socrate et la parole d'Alcibiade au banquet d'Agathon. Il invoque l'autorité du fondateur de l'Académie avec le respect d*un disciple, cite le Cratyle, le Philèbe, le Gorgias, les LoiSj le Criton,
le Timée,\sL République. Il rappelle les plus hautes doctrines du platonisme, le mythe de la naissance de l'Amour (IV, 57), les consolations religieuses du Phédon(l):
« Les bons daemons... voyans les humains prochains de mort, comme de port très ceur et salutaire, port de repous et de tranquilité, hors les troubles et sollicitudes terrienes, les saluent, les consolent, parlent avecques eulx, et jà commencent à leur communicquerart de divination. > (III, 31).
Il interprète la doctrine des idées dans la langue à demi mystique d'un Alexandrin : l'âme, dit-il, par le sommeil,
« receoit participation insigne de sa prime et divine origine, et en contemplation de ceste infinie et intellectuelle sphaere, le centre de laquelle est en chacun lieu de l'univers, la circonférence poinct (c*est Dieu, selon la doctrine de Hermès Trismegistus), à laquelle rien ne advient, rien ne passe, rien ne déchet, tous tems sont praesens. t (111,13.)
Dans Aristote, il ne cherche aucune inspiration transcendante, mais seulement des notions d'histoire naturelle ou de morale, des témoignages sur les animaux ou les plantes, les esprits vitaux, la vie du cœur, les songes, le tempérament des femmes ; à peine mentionne-t-il, en passant, quelque point de métaphysique, la théorie de l'infini ou celle du mouvement spontané.
(1) Le plus dramatique des dialogues de Platon. Phédon était un disciple de Socrate. (Noie des Éditeurs.)
Cependant, il fut certainement plutôt du groupe des péripatéticiens. Le néoplatonisme des Italiens manquait de vues précises sur les choses de la nature. Marsile Ficin y fît rentrer les subtilités pythagoriciennes, les rêveries alexandrines, la théurgie de Jamblique :
< Je ne veulx disputer, dit Thaumaste, en la manière des academicques par déclamation, ny aussi par nombres, comme faisoit Pythagoras et comme voulut faire Picus Mirandula à Romme. » (II, 18.)
De Plotin et de Proclus, Rabelais mentionne particulièrement des traités de magie. La méthode et les doctrines d'Âristote répondaient bien mieux que le platonisme à cette curiosité de Tobservation qui l'entraîna vers les sciences naturelles ; par la médecine surtout, il s'attacha au péripatétisme. Le vitalisme aristotélicien de Técole de Montpellier se manifeste çà et là dans son livre. A Montpellier, il avait rencontré les doctrines médicales des Arabes. Cette ville, qui fut en rapport constant avec les Sarrasins et les Juifs d'Espagne, vit traduire les traités de médecine d'Averroès, et demeura un foyer de science musulmane.
Les médecins averroîstes, si nombreux, au xvi* siècle, dans l'Italie du nord, à Venise, ^ Ferrare, attirèrent l'attention du secrétaire de Du Bellay au cours de ses voyages dans la péninsule. Rappelons qu'il édita, en 1532, les Lettres médicales
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de Manardi, un péripatéticien très décidé et très libre, qui critiqua les parties faibles des doctrines d'Hippocrateet de celles d'Âvicenne. Plus équitable que les médecins hellénistes qui ne croyaient plus qu'en Hippocrate et Galien, Rabelais professa la médecine des Grecs, des Musulmans et des Juifs. Il emprunte aux Arabes leurs opinions, leurs termes anatomiques et leurs drogues ; il invoque les maximes d'Âvicenne et d'Averroès, les calculs astrologiques d'Albumazar, les interprétations des casuistes juifs Rabi Kimy etRabi AbenEzra. Voici enfin un dernier écho de la métaphysique singulière qui, sortie des écoles de l'Islam, avait agité le moyen âge chrétien, en réservant Timmortalité aux seules âmes rationnelles, par conséquent impersonnelles :
« Je croy (dit Pantagruel) que toutes âmes intellectives sont exemptes des cizeaulx de Atropos. Toutes sont immor* telles, anges, démons et humaines. » (IV, 27.)
C'est ainsi que cet esprit tempéré et libéral, platonicien par goût littéraire, aristotélicien par prédilection scientifique, mais ennemi des chimères scolasliques et dédaigneux de toute superstition d'école, sut garder, dans la crise philosophique de la Renaissance, l'attitude tranquille qui convient aux sages justiciers et dont l'excellent Pantagruel fut le symbole.
Grâce au clairvoyant rationalisme qu'il portait en lui, il sut encore se détacher des illusions et des
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croyances enfantines que légua le moyen âge même à quelques-uns des esprits les plus virils de la Renaissance. Au xvi'siècle, les humanistes^ les théologiens^ les politiques, les artistes, ont de singulières défaillances intellectuelles. Machiavel croit, comme Cellini, à l'influence des astres sur la destinée humaine. <i II y a, dit Guichardin, des êtres aériens qui s'entretiennent avec les hommesi je le sais par expérience. » Les philosophes du groupe de Marsile Ficin admettaient la présence invisible de génies qui se manifestent par les pré-
sages et les songes. Ni les railleries de Pétrarque et de Sacchetti, ni la critique sensée des deux Villani, ni le livre de Pic de la Mirandole Contre les Astrologues^ ne guérirent les Médicis eux-mêmes de leur crédulité. Marsile Ficin n'avait-il pas prédit au jeune Jean Médicis qu'il s'assiérait sur la chaire de saint Pierre (Léon X) ? Pomponace, qui niait l'immortalité de l'âme, écrivit un traité de magie. Les sciences occultes, alchimie, chiromancie, divination, passaient de Trevisano à Paracelse, de Jérôme Cardan à Délia Porta. On évoquait les morts, on conversait avec les démons. Mélanchthon rapportait dans ses lettres de prodigieuses histoires ; Marcello Palingenio rencontrait dans la campagne de Rome, près du mont Soracte, trois personnages surnaturels {divi), descendus de la lune ; un quatrième survint, qui leur donna des nouvelles toutes fraîches de Clément VIL Luther se débattait contre Satan dont la voix ressemble.
dit-il^ au grognement d'un porc; il lui lançait son écritoire à la tête. A la Wartbourg (1), les diables pénétraient dans son alcôve et brisaient des noisettes aux solives du plafond. Le réformateur mêle, dans ses Propos de table, à des légendes de couvents sur le diable, les vieilles croyances allemandes relatives aux génies familiers, aux lutins, aux kobolds. Erasme raconte sans sourire comment le diable brûla une petite ville d'Allemagne, le jeudi saint de Tannée 1533. Il est vrai que saint Augustin croyait aux faunes, aux sylvains. aux Incubes, et que les docteurs de la grâce, ne pouvant se passer de la tentation, ont grand besoin du tentateur.
Rabelais a soufflé sur tous ces fantômes. Il se déroba aux séductions et aux terreurs du merveilleux. Il pensa, comme son maître Giovanni Manardi, que le médecin doit observer le battement du pouls, plutôt que la figure des astres. Le savant Ferrarais avait rappelé Téclatante condamnation de l'astrologie par Pic de la Mirandole et Savonarole ; Gargantua écrit à son fils :
« De astronomie saiche en tous les canons : laisse moi Tastrologie divinatrice et Tart de Lullius, comme abus et vanitez ». (II, 8.)
La Pantagruéline prognostication est une pi-
(t) Château du grand-duché de Saxe, où Frédéric le Sage, électeur de Saxe, recueillit Luther (1521), qui y travailla à la traduction allemande de la Bible. (Note des Éditeurs,)
quante parodie des prédictions que font les Astrophiles, Hypernéphélistes, Anémophylaces, Uranopètes et Ombrophores :
« Qaelque chose que vous disent ces folz astrologues de Lovain, de Nurnberg, de Tubinge et de Lyon, ne croyez pas que ceste année y aie aultre gouverneur de l'universel monde que Dieu le Créateur. •
Rabelais écrivait de Rome^ en i 535, à Tévêque de Maillezais :
« Je vous envoie un livre de prognostics duquel toute ceste ville est embesongnée, intitulé : De Eversione Europœ, De ma part je n'y ajouste foy aucune ; mais on ne veit oncques Rome tant adonnée à ces vanitez et divinations comme elle est de présent. » (Tome YI de Tédit. Jannet, p. 7 et 68.)
C*est en vain que Her Trippa énumère pompeusement^ en présence de Panurge et d'Epistémon, les mille sortilèges des sciences occultes»
a comment par art de astrologie, geomantie/chiromantie, metopomantie, et aultres de pareille farine, il praedict toutes choses futures. . •
« Gela faict, demanda à Panurge Thoroscope de sa nativité. Panurge luy ayant baillé, il fabrica promptement sa maison du ciel en toutes ses parties, et consyderant Tassiéte et les aspectz en leurs triplicitez, jecta un grand
soupir...
« Voulez-vous (dist Her Trippa) savoir plus amplement la vérité par Pyromantie, par Aëromantie, célébrée par Aristophanes en ses Nuées ; par Hydromantie, par Lecanomantie, tant jadis célébrée par les Assyriens et exprovée par Hermolaus Barbarus ? Dedans un bassin plein d'eau je te montreray ta femme future... — Par Catoptromantie
(dist Her Trippa continuant), moyennant laquelle Didius Julianus, empereur de Rome, praevoyoit tout ce que luy doibvoit advenir ; il ne te fauldra poinct de lunettes. Tu la voyras en un mirovoir... Par Coscinomantie, jadis ta,nt religieusement observée entre les cerimonies des Romains : ayons un crible et des forcettes ; tu voyras diables. Par Alphitomantie, designée parTheocriteen sa Pharmaceutrie, et par Aleuromantie, meslant du froment avecques de la farine. Par Astragalomantie : j*ay céans les projectz tous prestz. Par Tyromantie : j'ay un fromaige de Brehemont à proupous... Par Gastromantie, de laquelle en Ferrare longuement usa la dame Jacoba Rhodogine engaslrimythe. Par Cephaleonomantie, de laquelle user souloient les Ailemandsy routissans la teste d*un asne sur des charbons ardens. Par Ceromantie : là par la cire fondue en eaue tu
voiras la figure de ta femme Ou bien par Necromantie ?
Je vous feroy soubdain ressusciter quelqu'un peu cy devant mort, comme feist Apollonius de Tyane envers Achilles, comme feist la Phitonisse en praesence de Saul... ou si avez paour des mors,... je useray seulement de Sciomantie. »
Et Panurge, furieux, Panurge, à qui le vieux rêvasseur prédit, en cent expériences magiques, toujours la même misère conjugale, lui jette à la face toutes les superstitions de nourrices, qui valent bien les sorcelleries de Trippa :
« Diable, que ne me conseillez aussi bien tenir une esmeraulde, ou la pierre de hyène, soubs la langue ? ou me munir de langues de puputz (huppes) et de cœurs de ranes verdes : ou manger du cœur et du foye de quelque dracon, pour, à lavoixetau chant des cycnes et oiseaulx, entendre mes destinées, comme faisoient jadis les Arabes on pays de Mésopotamie ? A trente diables soit... le marrane, sorcier au diable, enchanteur de TAntichrist !... Yrav Dieu t comme il m'a perfumé de fascherie et diablerie, de charme et de sorcellerie ! Le diable le puisse emporter I Dictez Amen^ et
allons boyre. Je ne feray bonne chere de deux, non de quatre jours. » (111,25.)
Si Rabelaifl se rit de l'impudence des faux prophètes, il prend aussi en pitié la crédulité des simples qu'épouvantent les apparitions de l'autre monde. Pour lui, les possédés, en qui s*agite et vocifère le démon, ne sont que € abuseurs de simple peuple >• Il cite l'exemple d'une femme de Ferrare qui, en 1513, portait dans ses flancs <c la voix de l'esprit immonde » ; celui-ci, quand on l'in* terrogeait sur les choses futures^
« tousjoursmentoitjamaisn'en disoit la vérité, et souvent sembloit confesser son ignorance... marmonnant quelques motznoninteUigib]e<( et de barbare termination. » (lY, 58.]
La religion du diable semblait grandir alors à mesure que baissait la foi religieuse. Panurge, chrétien très médiocre, demeure fidèle aux enseignements du d révérend Père en diable Picatris, docteur de la Faculté diabolologicque » de Tolède ; il raisonne doctement sur la nature subtile et aérienne des esprits infernaux, « qui craignent la splendeur des espées aussi bien que la lueur du soleil » ; quand on demande aux cabalistes,
« pourquoy les diables n^entrent jamais en paradis terrestre, ilz ne donnent autre raison sinon que à la porte est un Chérubin tenenten main une espée flambante. Car, parlant en vraye diabolologie de Tolède» je confesse que les diables vrayement ne peuvent par coups d^espée mourir ; mais je maintiens, scelon la dicte diabolologie, qu'ilz peuvent patir solution de continuité... Et crient comme diaj)lesàce
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sentement de solution, laquelle leur est doloreuse en diable. » (III, 23.)
Rabelais n'était point de l'école de Tolède. Il a rangé ironiquement, sur les rayons de la bibliothèque de Saint-Victor, quelques ouvrages de littérature occulte et diabolique^ dont les titres sont fort édifiants :
U Apparition desaincte Gelirudeà une nonnain de. Poissy ; Le Boutavent des alchymistes ;
Ingeniositas invocandi diabolos et diabolas per M. Guin^ guotfum ; Le Ramonneur d'astrologie ; Merlinus Coccaius de Patria diabolorum. (II, 7.)
Mais déjà nous sommes en vue d'une question capitale. Quelles furent, du côté des choses religieuses, les limites de sa liberté d'esprit ? Quelle place le christianisme occupa-t-il dans sa conscience ? Quelle relation peut-on marquer entre l'humaniste de la Renaissance française et le contemporain de la Réforme ?