CHAPITRE V
Il était jeune encore, lorsque le cri de guerre de Luther ébranla la chrétienté. Combien de moines alors, que tourmentait Tennui du cloitre, furent tentés sans doute de renier leurs vœux^ et de répondre à la voix du frère Martin ! La passion de l'étude, que gênait la règle de saint François, fut pour Rabelais, comme elle l'avait été pour Erasme, la cause apparente de la rupture avec son Ordre. En vérité, il n'eut jamais du moine que l'habit, car il était également rebelle aux entraînements mystiques et aux mortifications de l'ascétisme.
c Poinct souper (respondit Pantagruel) seroit le meilleur... Amphiaraus, vaticinateur antique, vouloit ceulx qui par^ songes recepvoient ses oracles rien tout celluy jour ne manger, et vin ne boyre troys jours d'avant. Nous ne userons de tant extrême et riguoreuse diaete. Bien croy je Thomme replet de viandes et crapule difficilement concepvoir notice des choses spirituelles ; ne suis toutesfois en Topinion de ceulx qui aprAs longs et obstinez jeusnes çuydent plus avant entrer en contemplation des choses célestes. Souvenir assez vous peult comment Gargantua mon père (lequel par hon-
neur je nomme) nous a souvent dict les escriptz de ces hermites jeusneurs aultant estre iades jejunes et de maulvaise salive, comme esioient leurs corps lorsqu'ilz composoient ; et difficile chose estre, bons et serains rester les espritz, estant le corps en inanition... Médiocrité est en tous cas louée, et icy la maintiendrez. » (111,13.)
L'abstinence était odieuse à Rabelais et Téternelle solitude du couvent, et les pratiques liturgiques, et les longues rêveries de la cellule, si douces aux moines du moyen âge. Le portrait de Quaresmeprensint n'est point flatteur :
« Confalonnier des ichthyophages, dictateur des Moustardois, fouetteur de petitz enfans, calcineur de cendres, père et nourrisson des medicins, foisonnant aux pardons, indulgences et stations ; home de bien, bon calholic et de grande dévotion. Il pleure les troys pars du jour. Jamais ne se trouve aux nopces. » (IV, 29.)
Le symbolique personnage avait
i le cœur comme une chasuble, le sens commun comme un bourdon, l'imagination comme un quarillonnement de cloches, les pensées comme un vol d*estourneaulx, la volunté comme troys noix en une escuelle. • (IV, 30.)
Plongé dans le vide de ses songes, le malheureux
« travailloit ne rien ne faisant ; rien ne faisoit travaillant... Rien ne mangeoit jeusnant , jeusnoit rien ne mangeant. . . Beuvoit par imagination. Se baignoit dessus les haulx clochers, se seichoit dedans les estangs et rivières. Peschoit en Tair et y prenoit escrevisses deoumanes... Rien ne craignoit que son umbre... Escrivoit sus parchemins velus... prognostications et almanachz. » (IV, 32.)
Plaisanteries de couvent, si Ton veut, mais inquiétantes par leur accumulation même. Les confrères du jeune Rabelais durent avoir bien de Tennui. Il y eut sans doute une grande joie parmi les disciples du pénitent d'Assise, le jour où ce loup s'enfuit de leur bercail.
Il sortit donc à trente-quatre ans de l'Ordre des Mineurs^ emportant en soi^ avec le ressentiment de ses griefs contre les moines, l'hostilité sourde que l'institut franciscain nourrissait contre Rome et la domination temporelle de la papauté. Deux groupes de la société religieuse s'ouvraient alors à lui, où il pouvait abriter ce qui lui restait de christianisme, celui des mécontents et celui des révoltés, le parti de la réformation catholique de l'Eglise et celui de la Réforme par le schisme.
Le premier de ces deux partis était aussi ancien que les abus qu'il s'efforçait de corriger. Il avait été représenté par des moines indomptables, tels que Jacopone de Todi, des poètes, tels que Dante et Pétrarque, par un docteur mystique, Gerson, par une sainte, Catherine de Sienne, par un artiste Michel-Ange, par un martyr, Savonarole. Toutes ces grandes âmes avaient prié, lutté et souffert pour la dignité et la pureté de l'Eglise. Elles ne demandaient qu'une chose, le retour à l'antique discipline. Les plus téméraires parmi ces chrétiens expriment, il est vrai, parfois des idées dont ils ne semblent pas mesurer la gravité et qui seront les doctrines du schisme à venir. Dante
maudit la prétendue donation de Constantin et la primauté politique du siège de saint Pierre. Jourdain de Rival ta exalte la foi au détriment des œuvres. Savonarolô contemple dans ses rêves une croix noire dressée sur Rome, comme un signe do mort pour la papauté. Les fondateurs du protestantisme eux-mêmes, au début de la. crise religieuse, parurent moins hostiles à la foi catholique. Luther semblait tout prêt à s'entendre avec Léon X. Ulrich de Hutten écrivait : € II n'est pas nécessaire d'enlever la tête de la chrétienté, il faut seulement en détruire les vices ; cette tête se peut encore guérir, mais au prix d'une grande souffrance, j> Mais l'obstination de Rome dans la vente des indulgences exaspéra les réformateurs allemands qui s'attachèrent plus fortement encore au dogme de la justification par la foi, tandis que les politiques, impatients de secouer le joug pontifical, réveillaient dans l'Empire les passions violentes de la querelle des investitures. « Salut, ô liberté, s'écrie Hutten au lendemain de la bulle Exsurge ; gloire à toi, Luther, qu'ils ont excommunié I Quod si Deus pro nobis^ quis contra nos ? >
Rabelais n'a pas mentionné une seule fois le nom de Luther ou celui de Melanchthon, mais il cite à deux reprises maître Ortuinus, ce théologien de Cologne que les Obscuri Viri de Hutten interrogent sur les cas douteux de leur conscience. (II, 7; III, 16.) Il fut donc au courant de l'histoire,
lli RABELAIS
des doctrines et de la littérature satirique de la Réforme allemande. Il vit naître la Réforme française parmi les hôtes lettrés de Tévêque de Maillezais. En 1533, Calvin avait jeté déjà les fondements de son Eglise, lorsque parurent les deux premiers livres du GargantusL et du Pantagruel. A ce moment, Rabelais, qui traversait la période la plus indépendante de sa vie, incline véritablement au protestantisme. Le bûcher de Berquin (1) était à peine refroidi : il prévoyait de nouvelles violences et n'hésita pas à proclamer sa pitié pour les victimes ; après avoir lu l'énigme menaçante écrite sur les murs de l'abbaye de Thélème, « Gargantua souspira profondement :
« Ce n'est de maiotenani que les gens reduitz à la créance evangelique sont persécutez ; mais bien heureux est celluy qui ne sera scandalizé, et qui tousjours tendra au but, au blanc que Dieu, par son cher filz, nous a prefix, sans par ses affections charnelles estre distraict ny diverty ». Le moyne dist : « Que pensez-vous, en vostre entendement, estre par cest énigme designé et signifié ? — Quoy ? dist Gargantua ; le decours (cours) et maintien de vérité divine. » (I, 58.)
Dans l'Enfer comique dont Epistémon rapporte des nouvelles, les papes qui travaillèrent avec une incomparable ambition à la grandeur temporelle du Saint-Siège, sont condamnés aux plus ridicules métiers.
Aux pèlerins qui croient bonnement, sur la foi
(1) Brûlé comme hérétique en 1529. (iVo«edc« Éditeura.)
de leurs prédicateurs, que saint Sébastien donne la peste :
« Ouy (dist Grandgousier), les faulx prophètes vous anaoncent ilz telz abus ? Blasphèment ilz en ceste façon les justes et saintz de Dieu, qu'ilz les font semblables aux diables... Et m*esbahis si vostre roy les laisse prescher par son royaulme telz scandales. Car plus sont à punir que ceulxqui par art magicque ou aultre engin auroient mis la peste par le pays. La peste ne tue que le corps, mais telz imposteurs empoisonnent les âmes. »
Et le géant les renvoie avec ces graves paroles :
« Allez vous en, pauvres gens, au nom de Dieu le créateur, lequel vous soit en guide perpétuelle. Et dorénavant ne soyez faciles à ces otieux et inutilles voyages. Entretenez vos familles, travaillez chascun en sa vacation, instruez vos enfans, et vivez comme vous enseigne le bon apostre sainct Paoul. Ce faisans, vous aurez la garde de Dieu, des anges et des sainctz avecques vous, et n'y aura peste ny mal qui vous porte nuysance. i> Puis les mena Gargantua prendre leur réfection en la salle ; mais les pèlerins ne faisoient que souspirer et dirent à Gargantua : « que heureux est le pays qui a pour seigneur un tel homme ! Nous sommes plus édifiez et inslruictz en ces propos qu'il nous a tenu qu'en tous les sermons que jamais nous feurent preschez en nostre ville. — C'est (dist Gargantua) ce que dict Platon, Lib. V, de Repuh.^ que lors les Republicques seroient heureuses quand les roys philosopheroient ou les philosophes regneroient. » Puis leur feist emplir leurs bezaces de vivres, leurs bouteilles de vin, et à chascun donna cheval pour soy soulager au reste du chemin, et quelques carolus pour vivre. » (I, 45.)
Gargantua écolier à Paris, aux jours de pluie, ouït c les plaidoyez des gentilz avocatz, les con-
cions des prescheurs evangelicques d. (I, 24.) rPantagruel reçoit Téducation toute laïque d'un I humaniste et d'un réformé ; il lit en grec
^« le Nouveau Testament et Epistres des apostres, et puis en hebrieu le Yieulx Testament. » (II, 8.)
Il promet solennellement do faire prêcher TEvangile dans ses Etats d'Utopie :
c Seigneur Dieu, qui tousjours as esté mon protecteur et mon servateur, tu vois la détresse en laquelle je suis maintenant... Doncques, s'il te plaist à ceste heure me estre en ayde, comme en toy seul est ma totale confiance et espoir, je le fais veu que par toutes contrées, tant de ce pays de Utopie que d'ailleurs, où je auray puissance et auctorité, je feray prescher ton sainct Evangile, purement, simplement et entièrement, si que les abus d'un tas de faulx prophètes, qui ont par constitutions humaines et inventions dépravées envenimé tout le monde, seront d'entour moy exterminez ». Alors feut ouye une voix du ciel, disant : « Hoc fac et vinces », c'est-à-dire : Pays ainsi, et tu auras victoire. » (II, 29 )
Au fond, Pantagruel ne songeait guère à établir en son royaume la rigueur intolérante d'un gouvernement calviniste. Rabelais conduit à trois reprises dans Rome par un prélat libéral, présenté àUlément VU et à Paul III, caressé par les cardinaux, et résolu à reprendre ses fonctions de clerc, se rapprocha décidément du parti des modérés. Il parut satisfait d'être sorti, grâce à la bienveillance de deux papes, de Tétat irrégulier où il avait vécu plusieurs années. Ses lettres de Rome à
SA RELIGION Il7
Mgr d'Estissac sont irréprochables au point de vue ecclésiastique. Il y blâme les princes
4 qui mettent les décimes sur T Eglise, eo prœtextu qu'ils se veulent fortiffier pour la venue du Turcq. »> (T. VI, p. 66.)
Rome fit sur cet esprit tempéré une impression très différente de celle que Luther en avait reçue. Les temps d'ailleurs étaient bien changés. Au scepticisme frivole des cours de Jules II et de Léon X avaient succédé la gravité, le désir sincère d'une amélioration morale, l'étude des hautes doctrines. Les désastres du pontificat de Clément YII, la faveur intelligente que Paul III accorda à la Réforme orthodoxe, étaient autant de causes de rénovation pour l'Eglise. Les cardinaux dont s'entourait ce pape éclairé, Contarini, Polus, Sadolet, Caraffa, Giberti, Fregoso, avaient provoqué naguère en Italie, sous Léon X, un mouvement religieux qui n'était pas sans analogie avec la théorie protestante. D'une chapelle du Transtévère où ils se réunissaient, sortit une doctrine de la justification et de la grâce parallèle à celle de Luther, qui, reproduite vers 1540 par l'espagnol Juan Valdez, eut^ même dans le royaume de Naples, un profond retentissement. € Elle rabaissait les œuvres et les mérites, dit un rapport de l'Inquisition, attribuait tout à la foi seule. ï> Un grand nombre d'âmes pieuses se rallièrent à cette vue nouvelle du
christianisme, des femmes éminentes, telles que Vittoria Colonna et Julie de Gonzague, des professeurs, des académies, des évêques, tels que celui de Modène, Morone. Le plus distingué de tous ces novateurs prudents, le cardinal Contarini, fut choisi par le pape pour négocier, en 1541, la conciliation avec les protestants. Cette tentative échoua par la méfiance et la roideur de ceux-ci et la subtilité métaphysique des théologiens de Rome. Elle montre néanmoins le progrès des idées de réforme et la largeur d'esprit en matière dogmatique que Rabelais trouva, à la même époque, dans la capitale de la chrétienté.
Il y rencontra pareillement la ferme intention de redresser plus d*un excès de l'autorité pontificale. Le projet élaboré par le Sacré-Collège, d'après Tordre de Paul III, et les écrits de Contarini, avaient dénoncé toutes les formes de la simonie, le trafic des indulgences, Tabus des dispenses, la prétention du Saint-Siège à fonder ou à abolir, sans Taveu de F Eglise, le droit canonique, c La loi du Christ, disait ce grand prélat, est une loi de liberté et elle défend une servitude aussi grossière, que les luthériens avaient raison de comparer à la captivité de Babylone. Et peuton appeler un gouvernement celui. dont la règle est la volonté d'un homme que meuvent d'innombrables affections ? » Ces idées pénétraient peu à peu l'Eglise entière et préoccupaient le monde chrétien. Les conciles du xv* siècle, qui déposé^
rent des antipapes, n'avaient pas jugé nécessaire de trancher par un dogme la question de la suprématie pontificale. La fraction libérale du concile de Trente en compromit longtemps la solution par son attitude soumise à l'égard de l'Empereur. On sait combien la politique troubla les délibérations de cette grande assemblée. Aux dernières sessions^ le cardinal de Lorraine tenta vainement de défendre contre le parti-pris des prélats italiens les vœux de TEglise gallicane :
« Je ne puis nier, disait-il, que je suis François, nourry en l'Université de Paris, en laquelle on tient lauctorité du concile par dessus le pape, et sont censurés comme hérétiques ceulx qui pensent le contraire ; qu'en France, on tient le concile de Basle pour général en toutes ses parties, que Ton suit celuy de Basle, et tient-on celuy de Florence pour non légitime en général, et, pour ce, Ton fera plustot mourir les François que d'aller au contraire. »
Ces doctrines étaient, depuis Gerson, le patrimoine de l'Eglise de France, qui les relèvera encore, au xvii* siècle, sous l'inspiration de Bossuet. Jusqu'à la fin de sa vie, Rabelais fut fidèle à ce parti des modérés. Dès le m* livre du Pantagruel (1546), la tendance protestante, très visible aux deux premiers, disparait. On n'y retrouve plus trace de cette notion que la prédication évangélique des Réformés satisfait seule la conscience religieuse, en dépit des affirmations contraires de l'Eglise catholique :
« Cy entrez, vous qui le sainct Evangile
En sens agile annoncez, quoy qu'on gronde. » (I, 34.)
Il emploie toute sa critique à signaler les membres malades delà hiérarchie ecclésiastique, ce que sainte Catherine appelait « arracher les fleurs empoisonnées dujardin de l'Eglise». Une porte la main sur aucun dogme, il épargne la dévotion minutieuse et les œuvres des simples, respecte le symbole de foi dont les Réformés déchiraient chaque jour un lambeau. Il ne vise aucun abus qui n'ait été, au concile de Trente, l'objet de quelque amélioration dans la discipline. Même sur les points où il se rencontre encore un instant avec les protestants^ il se tient fort loin de leur âpreté et de leur violence :
« Entrons, dit l'évéque Homenaz, en Tecclise, et nous pardonnez si praesenlement ne vous chantons la belle messe de Dieu. L'heure de my jour est passée, après laquelle nous défendent nos sacrez décrétâtes messe chanter, messe, dis-je, haulle et légitime. Mais je vous en diray une basse et seiche. — J'en aimeroys mieulx (dist Panurge) une mouillée de quelque bon vin d'Anjou. — Verd et bleu (dist Frère Jan), il me desplait grandement qu'encores est mon estomach jeun, car ayant très bien desjeuné et repeu à usaige monachal, si dadventure il nous chante de Requiem^ je y eusse porté pain et vin pour les traictz passez. • (IV, 49.)
Ici la raillerie, si peu délicate qu'on la juge, ne froisse en rien l'orthodoxie. Qu'on la compare au chapitre d'Henri Estienne sur les messes
« grandes, petites, hautes, basses ; messes à la soupe au mn, messes sèches; i/^m, messes pour les vivans, messes pour les trespassez. » [Apolo, p, Uérod, ch. 39.)
L'hérétique se montre bien vite dans Timpi-
toyable dureté de la satire, les cruelles anecdotes sur le Dieu de paste^ et la haine du sacrement. Tous les traits de Rabelais sont pour le monachisme et la papauté. Les fabliaux et les contes de notre moyen âge, la sculpture impudente des cathédrales gothiques s'étaient joués des moines avec une malice que lui-même n'a pas dépassée. Les Pères du concile de Trente, émus par les clameurs des Réformés, furent, à leur tour, rigoureux à l'égard des ordres religieux. Le cardinal de Lorraine « veult qu'on réforme sévèrement la moinerie, qu'on en réduise le nombre, et qu'on instruise bien ce qui reste ; qu'aulcun ne demeure oisif et inutile, comme ils sont presque tous maintenant. » Rabelais épargne le clergé séculier, mais il se moque des vices qui altéraient la pureté de l'institution monacale et que les papes rigides de la fin du siècle, Pie V, Sixte-Quint, tentèrent de réprimer. Il fut l'ennemi des moines ocieux qui
« marmonnent grand renfort de légendes et pseaulmes nullement par eulx entendus; ils content force palenoslres entrelardées de longs Ave Mariaz^ sans y penser ny entendre. Et ce je appelle mocque Dieu, non oraison. Mais ainsi leurs ayde Dieu s'ilz prient pour nous, et non par paour de perdre leurs miches et souppes grasses. Tous vrays christians, de tous estatz, en tous lieux, en tous temps, prient Dieu, et l'esperit prie et interpelle pour iceulx, et Dieu les prend en grâce. » (I, 40.)
Frère Jean des Entommeuros, qui se mêle à la vie active du monde, est moine selon le cœur de Rabelais :
c II n'est point bigot..., il est honnestejoyeulx, délibéré, bon compaignon.
« Il travaille, il labeure, il defent les opprimez, il conforte les affligez, il subvient es souffreteux, il garde les clous (les clôtures) de Tabbaye. » (I, 40.)
Dans ce chapitre, qui est du premier livre, Rabelais opposait encore au moine inutile qui « ne presche ny endoctrine le monde », le « bon docteur evangelicque ». Mais jamais, en ses pages les plus mordantes, ni au Gargantua^ ni au Pantagruel, il ne nous donne la sensation d'hostilité doctrinale^ si visible en toute la littérature protestante, dans les pamphlets de Hutten, les Propos de table de hulher y V Institution chrétienne de Calvin.
Rabelais n'avait pas touché à la papauté dans ses deux premiers livres. Il lui consacra, dans les deux derniers, les mythes de l'ile des Papimanes et de r/die «Sonnante. Les premières sessions du concile (1547) avaient attiré Tattention de la chrétienté sur Tomnipotence du Saint-Siège. « Le pape, écrit Paolo Sarpi, considérait que toutes les réformes tendaient à diminuer son autorité et à étendre celle des évoques. > Rabelais se mit du côté des princes qui prétendaient à l'indépendance politique et des évêques qui souhaitaient l'autonomie des Eglises nationales. Il regrettait, avec les gallicans, les libertés religieuses delà Pragmatique de Bourges, que sacrifia le concordat de François I*' ; il condamnait ce règlement des Annates qui tire, par la vertu des ûécrétales^
SA REUGIOM 123
« par chascun an de France en Rome quatre cens mille ducatz etdavantaige. — Est-ce rien cela ? dist Homenaz, me semble toutesfoy estre peu, veu que France la ires christiane est unicque nourrisse de la court romaine. Mais trouvez moy livres on mondes, soient de philosophie, de medicine, des loigs, des mathematicques, des lettres humaines, voyre (par le mien Dieu) de lasaincte Escripture, qui en puissent autant tirer ? Poinct I Nargues ! nargues! Vous n'en trouverez point de ceste auriOue énergie, je vous en asseure. Encore ces diables haereticques ne les voulent aprendre et sçavoir. » (IV, 53.)
Frère Jean interroge ^di tue, le gardien deVIsle Sonnante :
<« En ceste isle, vous n*avez que cages et oiseaulx ; ils ne labourent ne cultivent la terre ; toute leur occupation est gaudir, gazouiller et chanter. De quel pays vous vient ceste corne d'abondance, et copie de tant de bien et frians morceaulx? — De tout Taultre monde, respondit ^Editue, exceptez moy quelques contrées de régions aquilonnaires, lesquelles depuis certaines années ont meu la camerime (remué leur bourbier). Chou, ils s'en repentiront, dondaine : ils s'en repentiront, dondon. Beuvons, amis. Mais de quel pays estes-vous ? — De Touraine, respondit Panurge. — Vrayement, dist yEditue, vous ne fustes onques de mauvaise pie couvez, puisque vous estes de la benoiste Touraine. De Touraine tant et tant de biens annuellement nous viennent, que nous fut dit un jour par gens du lieu, par cy passans, que le duc de Touraine n^a en tout son revenu de quoy son saoul de lard manger, par l'excessive largesse que ses prédécesseurs ont fait à ces sacro-saincts oiseaulx, pour icy de faisans nous saouler, deperdriaux, de gelinotes, poulies dinde, gras chappons du Loudunois, venaison de toutes sortes, et toutes sortes de gibier. Beuvons, amis !...
«... Diables I s'écria Panurge, tant vous avez d*aises en ce monde l — En Tautre^ respondit iËditue, en aurons-nous
bien davantage. Les Champs Elisiens ne nous manqueront pour le moins. Beuvons, amis. » (V,6.)
Quand les armées catholiques eurent détruit, en 1546, la Ligue de Smalkade, le moment parut propice aux évêques d'Allemagne, de France et d'Espagne, appuyés par l'Empereur victorieux, pour diminuer la toute-puissance politique des papes. Le concile était alors sur le point de renouveler la constitution de l'Eglise par des réformes plus profondes que celles dont Paul III lui-même avait été le promoteur. C'est à ces espérances de l'épiscopat que se rapporte exactement la satire de Rabelais contre ÏUnicque, le Dieu en terre^ dont Homenaz dévoile l'archétype et Ticone cachée sous un rideau de satin cramoisi :
c La messe parachevée, Homenaz tira d'un coffre près le grand aultel un gros faralz de clefz des quelles il ouvrit à trente et deux claveures et quatorze cathenalz une fenestre de fer bien barrée au dessus du dict aultel, puys par grand mystère se couvrit d'un sac mouillé, et, tirant un rideau de satin cramoisy, nous monstra une imaige paincte assez mal, selon mon advis, y toucha un baston longuet, et nous feist à tous baiser la touche. Puys nous demanda : a Que vous semble de ceste imaige ? — C'est (respondit Pantagruel) la ressemblance d'un pape. Je le congnois à la thiare, à Taumusse, au rochet, à la pantophle. — Vous dictes bien (dist Homenaz), c'est Tidée de celluy Dieu de bien en terre, la venue duquel nous attendons dévotement, et lequel espérons une foysveoir en ce pays. » (IV, 50.)
Mais Panurgeenavu biend*autres/le belliqueux Jules II, par exemple, qui n'avaient point la mine aussi hiératique et débonnaire :