IV
Homenaz exalte en paroles attendries ceux de ces actes dont Tauthenticito est la plus douteuse^ la Seraphicque Sixiesme,leQ Cheruhicques Clément Unes, les Extravaguantes angelicques. (IV, 51.) Ne sont-elles pas la source de toute prospérité pour les peuples, de toute sagesse pour les princes, de toute abondance pour les couvents ? Par elles le patrimoine de saint Pierre s'enrichit chaque jour des épargnes de la chrétienté :
« Qui faict le sainct siège apostolicque en Rome de tous temps etaujourd'huy tant redoutable en Tunivers, qu il faut ribon ribaine que tous roys, empereurs, potenlatz et seigneurs pendent de luy, tieignent de luy, par luy soyent couronnez^ confirmez, authorisez, vieignent là boucquer, et se prosterner à la mirificque pantophie, de laquelle avez veu le pourtraict ? Belles Décrétâtes de Dieu. » [Ibid.)
« Les conseillers du Parlement, écrit Paolo Sarpi dans son Histoire du concile de Trente^ déclaraient que priver les princes de leurs Etats et les autres seigneurs de leurs fiefs, confisquer les biens des particuliers, était usurper sur l'autorité temporelle, Tautorité donnée par le Christ à TEglise ne s'étendant point aux choses de cet ordre. >
Rabelais souhaitait donc avec les gallicans et le Parlement de Paris que le régime politique de TEglise fût tempéré, et que le pouvoir des papes en matière temporelle reçût des limites. Rien de plus. Les ennemis de Rabelais attribuèrent cer-
tainement à la timidité, à Tégoîsme, le désaveu qu'il fit de ses sympathies juvéniles pour le protestantisme. On put démontrer, à l'aide de plus d*une preuve, qu'il n'eut aucun goût pour le martyre : son attachement aux grandes familles ecclésiastique de France, sa fuite précipitée à Metz, en 1547,
les corrections de l'édition de 1542, où il effaça, dans ses deux premiers livres, beaucoup de traits satiriques à l'adresse des théologiens et de la Sorbonne. C'est ainsi que, à partir de 1542, il nous fît lire:
Nesle,
Sophiste,
L'antique,
Rustrement,
Aullres maistres,
Magistres,
Escholes... où...
au lieu de
Oignit... en sorte .. —
Maraulx sophistes, —
Belles besoignes, —
Sorbonne.
théologien.
la théologale.
théologalement.
sorbonistes.
sorbonicoles.
Escholes de Sorbonne, en face de tous les théologiens, où...
Oignit théologalement tout le treillis de Sorbonne, en sorte...
Maraulx sophistes, sorbillans, sorbonnagres, sorbonnigenes^sorbonicoles, sorboniformes, sorbonisecques , niborcisans , bordonisans , saniborsans.
Beaux textes d'Evangiles en français.
J'avoue volontiers qu'il n'eut pas l'âme héroïque
de Jean Hussou de Savonarole. Mais il faut négliger les raisons superficielles et toutes d'apparence, dès qu'il suffit, pour expliquer l'évolution d'une conscience, d'une raison profonde et souveraine. Or, la Réforme, dès qu'elle fut constituée en sectes, et qu'elle eut organisé ses croyances, présentait à Rabelais deux objets de répugnance : la négation de la liberté humaine et le fanatisme. Il n'était pas possible que l'un des esprits les plus indépendants de la Renaissance, dont la vie fut un long effort, que Técrivain qui plaça sur la porte de Thélème, séjour des sages, cette maxime:
Fay ce que vouldras^
acceptât la théorie de Luther sur le Serf arbitre, la désolante doctrine de Calvin sur la Prédestination. Il était disciple trop éclairé d'Aristote pour ne point savoir que la droite raison est, comme la vertu, un juste milieu entre deux, excès. S'il hésitait encore, quelques années après le mémorable débat où Erasme soutint contre Luther le libre arbitre (1527), les horreurs du soulèvement anabaptiste (1533) et la dureté croissante de Genève, qui répondait par la proscription à la persécution, achevèrent de le détourner pour toujours des docteurs evangéliques, Genève est probablement cette Isle farouche^ entre laquelle et Quaresmeprenant, « leur maling et antique ennemy , est guerre mortelle de long temps ». (IV, 36.) II finit par haïr les calvinistes avec passion; il leur assigna, en un
mythe digne de Platon, pour mère^ Antiphysie :
« Physis (c'est nature) enfanta Beaulté et Harmonie comme de soy mesmes est grandement féconde et fertile. Antiphysis, laquelle de tout temps est partie adverse do nature, .. au rebours enfanta Amoduni {contre-mesure) et Discordance. Hz avoient la teste sphaericque et ronde entièrement comme un ballon, non doulcement comprimée des deux coustez, comme est la forme humaine. Les aureilles avoient hault enlevéest grandes comme aureilles d'asnes... Et cheminoient sur leurs testes... Antiphysis louoit et s'efiForçoit prouver que la forme de ses enfants plus belle estoit etadvenante que des enfans de Physis... Depuys elle engendra les Matagotz, Cagotz et Papelars; les maniacles Pistoletz, les démoniacles Calvins imposteurs de Genève ; les enraigez Pulherbes (Puits-Herbault), Briffaulx (frères lais quêteurs), Caphars (hypocrites), Chattemites, Canibales et aultres monstres difformes et contrefaicts en despit de Nature. » (IV, 32.)
Plus d'un esprit généreux abandonna de bonne heure, comme fit Rabelais, les espérances que la Réforme avait données aux lettrés du xvi* siècle. Guillaume Budé, dans la préface de son Passage de Vhellénisme au christianisme y montre ce que le schisme a fait perdre aux libertés religieuses. Les variations de conscience d'Erasme éclairent singulièrement l'état intérieur de Rabelais luimême. En 1520, Erasme avait adressé au cardinal archevêque de Mayence, marquis de Brandebourg, prince Electeur^un mémoire où il défendait Luther contre Rome, rappelait le souvenir de Savonarole, montrait dans les Pères et les docteurs de l'Eglise les points de doctrine communs avec la théorie du réformateur, invitait les théologiens catholi-
ques à quitter leurs allures c de bourreaux », à convertir et non à persécuter, à s*occuper des Juifs et des mauvais chrétiens autant que des luthériens, à purifier c les mœurs chrétiennes, plus rcorompues aujourd'hui que celles de Turcs. ^ Plus tard, répondant aux Eclaboussures d'Ulrich de Hutten par son Coup (Tépongey Erasme déplorait que les luthériens, par leurs exagérations, aient dépassé les réformes légitimes réclamées par les chrétiens modérés, c Que ne souhaitaientils seulement de renverser les comptoirs des marchands du Temple, de réfréner l'insupportable impudence des vendeurs d'indulgences? » Il con* damne la tyrannie des sectaires et leur impiété, aussi contraire au christianisme que la licence des papistes. Il consent à demeurer l'ami à la fois des protestants et des catholiques purs de tout fanatisme. Il ne s'est jamais livré aux partisans de Rome, mais que peut-il attendre du côté des schismatiques ?
c Je n'ai d'autre souci que celui de mon repos ; je désire sincèrement le triomphe de TEvangile; je n'espère plus grande joie en cette vie; je mourrai du moins tranquille si je vois la victoire du Christ. Cependant je reviens au Pontife romain (Clément YII), au sujet duquel on m'accuse de penser autrement aujourd'hui qu'autrefois. Je le loue sans doute, mais avec bien des réserves. Et tamen laudo parcissime. »
Rabelais dut dire, à l'exemple d'Erasme : Consulo quieti me». Entendons par ces mots non seu-
lement la sécurité temporelle que souhaitent surtout les âmes médiocres, mais aussi la paix intime d'un esprit qui a renoncé aux controverses irritantes. Que, dans les matériaux de ce temple serein où s'abritent les sages, il n'entre pas un élément d'indifférence, il est difficile de le nier. Mais la critique manque d'instruments précis pour en mesurer les proportions. Rabelais fut un jour sceptique, au sens étroit du mot : des doctrines diverses se partagèrent tour à tour son âme et sollicitèrent l'examen de sa raison. Que vaut, au vrai, l'adhésion extérieure qu'il rendit plus tard à la religion de son enfance? C'est là un Grand Peutêtre qu'on ne peut résoudre. Le dernier fond d'une conscience, souvent obscur pour celui même qui la porte, est impénétrable à l'œil d'autrui. Pour les sectaires eux-mêmes, il n'y a guère, en dehors du martyre, de preuve rigoureuse de leur sincérité. La même question appliquée à Erasme, à Léon X, à Montaigne, n'amènera jamais qu'une réponse incertaine. Les écrivains d'un esprit essentiellement modéré, plus avides de science et d'observation que de poésie, doués de plus de bon sens que d'enthousiasme, ont souvent, dans les choses religieuses, une apparence indécise et fuyante ; l'expérience de la vie les désenchante de la foi comme de l'action ; ils se résignent à ne point se placer parmi les héros et les saints, et demeurent paisiblement au milieu des hommes de bonne volonté.