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CHAPITRE VL

Chez Rabelais, l'art d'écrire et de décrire s'est porté avec prédilection du côté de la satire joyeuse. Il est à son aise dans la comédie, il rit naturellement et à pleines joues. Nulle trace en lui de Tamertume ni de la recherche voulue de Tironie que l'on remarque dans la Ménippée, A la vérité, tous ses personnages et tous ses épisodes ne sont pas également dramatiques. L'action est souvent confuse, à force d'être abondante et pressée, les caractères vagues ou*efTacés. Pantagruel et ses amis, au cours de leur navigation fantastique, rencontrent bien des figures nébuleuses, insaisissables comme les âmes mortes des Champs-Elysées virgiliens. Ce sont d'indécis fantômes qui ne laissent en notre souvenir aucune impression plastique. A travers le brouillard des régions cimmériennes où passent les aventuriers, murmurent les paroles dégelées qui se fondent telles que des flocons de neige, mais qu'aucune bouche vivante n'a prononcées.

Parfois aussi trop do mouvement nuit à la

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franche impression comique. Ses propos de buveurs bourdonnent tumultueusement, comme sous la voûte basse d'une taverne ; ils crient tous : <c A boire ! » Ça et là, des groupes trop serrés pour qu'on y distingue les attitudes et les visages, s'élance quelque trait d'effronterie : c J'ay la parole de Dieu en bouche : Sitio > (1, 5.) Les treize mille hommes de Picrochole, déconfits par Frère Jean, assommés, décousus, éventrés, roulent pêlemêle en un effroyable désordre, hurlant, priant, pleurant, invoquant les saints du Paradis :

« Les ungs mouroient sans parler, les aultres parloient sans mourir; les ungs mouroient en parlant, les aultres parloient en mourant.

« Les aultres crioient à haulte voix : a Confession ! confession I Confiteor ! Miserere ! In manus !

« Tant fut grand le cris des navrez, que le prieur de Tabbaye avec tous ses moines sortirent, lesquelz, quand apperceurent ces pauvres gens ainsi ruez parmy la vigne et blessez à mort, en confessèrent quelques ungs. » (1, 27.)

Ici, une multitude d'images s'amassent à la fois sous le pinceau de l'artiste, et l'action disparaît dans un chaos bruyant. Elle languit, au contraire, autour des personnages secondaires qui se meuvent vaguement dans le clair-obscur de l'abstraction. Grandgousîer et Gargantua eux-mêmes sont à peine des caractères. Ils dépassent trop la commune mesure de l'humanité : on ne voit en eux ni une passion dominante, ni cette complexité des convoitises et des faiblesses, des qualités et

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des vices, qui est la vie des masques comiques. Ils ne tiennent à notre monde que par des appétits grandioses qui émerveillent plutôt qu'ils ne prêtent à rire : leur force, comme leur sagesse, les emporte bientôt dans le monde inaccessible des héros quasi mythologiques. Cependant, Grandgousier, par sa bonhomie gauloise, sa gentilhommerie campagnarde, se rapproche encore plus de nous que ne fait Gargantua par les fantaisies colossales de son adolescence. Pantagruel, doué de la profonde bonté de son père et de son aïeul, n'est pluft qu'une âme éminente, sans peur ni reproche, un symbole de raison et d'impeccable justice, et, en sa présence, les plus sages parmi ses amis semblent bien petits.

Néanmoins les figures et les scènes plaisantes abondent dans l'œuvre de Rabelais. Il eut au plus haut point l'art de prêter à ses personnages un langage conforme à leur caractère naturel ou professionnel. Le maître sophiste (lisez le théologien sorbonniste), Janotus de Bragmardo, tousse, crache, argumente tout à la fois : il nage en pleine scolastique ténébreuse et scotiste : il parle de la substantificque qualité et de la nature quidditative de ses cloches : il violente outrageusement la langue latine. Mais qu'on lui rende les cloches: le bras séculier n'est pas loin, et le roi très chrétien fera brûler vifs les larrons, comme hérétiques, « ennemis de Dieu et de vertus. » (1,19,20.)

Le bon Père Hippothadée procède à l'égard de Panurge avec la sollicitude discrète d'un directeur de conscience :

« Le Père Hippothadée, à la semonce de Pantagruel et révérence de tous les assistans, respondit en modestie incroyable : « Mon amy, vous nous demandez conseil, mais premier fault que vous mesmes vous conseillez. Sentez-vous importunement en vostre corps les aiguillons de la chair ? — Bien fort (respondit Panurge), ne vous desplaise, nostre Père. — Non, faict il (dist Hippothadée), monamy. Mais, en cestuy estrif, avez vous de Dieu le don et grâce spéciale de continence? — Ma foy non, respondit Panurge. — Mariez vous donc, mon amy, dist Hippothadée ; car trop meilleur est soy marier que ardre on feu de concupiscence.

« Serai-je un mari malheureux? insiste Panurge.

« Nenny dea, mon amy (respondit Hippothadée), si Dieu plaist. •

Panurge juge que la réponse est bien équivoque, conditionnelle et inquiétante. Mais le bon Père tient ferme pour son distinguo :

« Mon amy (dist Hippothadée), prenez bien mes paroUes, je vous en prie. Quand je vous diz: s'il plaist k Dieu, vous fays je tort? Est ce mal parlé ? Est ce condition blasphème ou scandaleuse ? N'est ce honorer le Seigneur créateur, protecteur, servateur? N'est ce le recongnoistre unique dateur de tout bien? N'est ce nous declairer tous dépendre de sa bénignité? Rien sans luy n'estre, rien ne valoir, rien ne povoir, si sa saincte grâce n'est sur nous infuse? N'est ce mettre exception canonique à toutes nos entreprinses, et tout ce que proposons remettre à ce que sera disposé par sa saincte volunté, tant es cieulx comme en la terre? N'est ce véritablement sanctifier son benoist nom?...

t ... Jamais vostre femme ne sera ribaulde, si la prenez issue de gens de bien, instruicte en vertus et honnesteté,

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non ayaot hanté ne fréquenté compaignie que de bonnes meurs, aymant et craignant Dieu, aymant complaire à Dieu par foy et observation de ses sainctz commandemens, craignant rofif&nser et perdre sa grâce par défault de foy et transgression de sa divine loy, en laquelle est rigoureusement défendu adultère, etcommendé adhaerer unicquement à son mary, le chérir, le servir totalement, Taymer après Dieu... Voyez comment la Lune ne prent lumière ne de Mercure, ne de Juppiter, ne de Mars, ne d'autre planette ou estoille qui soyt ou ciel : elle n'en reçoit que du Soleil son mary... Ainsi serez vous à vostre femme en patron et exemplaire de vertus et honnesteté, et continuement implorerez la grâce de Dieu à vostre protection. » (ï, 31.)

Le vieil évêque Homenaz, que la contemplation des Décrétales entretient dans une sorte de fièvre oratoire, ne parle qu'en style d'homélie : l'onction attendrie est la qualité de son éloquence ; l'interrogation et l'exclamation en sont les plus fréquentes figures : une notion, une seule, réside en sa cervelle enfantine, la sacro-sainte eflicacité des Décrétales, et, par elle^ il explique les lois du monde, le jeu de l'histoire, les mystères de l'âme* Après boire, il prêche encore les Décrétales, riant et suant, jouant sur les mots, promettant le Paradis aux dévots du divin livre :

(( Je disois doncques que, ainsi vous adonnansàTestude unique des sacres Décrétâtes, vous serez riches et honorez en ce monde. Je dis consequemment qu'en Taultre vous serez infailliblement saulvez on benoistroyaulmedescieulx, duquel sont les clefz baillées â, nostre bon Dieu decretaliarche. Omon bon Dieu, lequeljeadoreetne veidsoncques, de grâce spéciale ouvre nous en l'article de la mort, pour le moins, ce tressacré thesaur de nostre mère sainte Ecclise.

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daquel tu es protecteur, conservateur, administrateur, dispensateur. Et donne ordre que ces précieux œuvres de supererogation, ces beaulx pardons au besoing ne nous faillent, à ce que les diables ne trouvent que mordre sur nos paouvres âmes, que la gueule horrificque d'enfer ne nous engloutisse. Si passer nous fault par purgatoire, patience ! En ton povoir et arbitre est nous en délivrer quand vouldras. » Icy commença Homenaz jecter grosses et chauldes larmes, battre sa poitrine, baiser ses poulces en croix. » (IV, 53.)

Le médecin Rondibilis disserte amplement sur la théorie des esprits vitaux, que le xvii* siècle cartésien renouvellera pour la joie des Purgon et des Diafoirus, père et fils : les drogues de sa pharmacopée seront plus tard au Codex de M. Fleurant :

« Nymphaea heraclia, amerine, saule, chenevè, periclymenos, tamarix, vitex, mandragore, cigtle, orchis le petit, la peau d'un hippopotame...

A l'entendre raisonner sur certaines humeurs :

« Salses, nitreuses, bauractneuses, acres, mordicantes, lancinantes, chatouillantes amèrement... sur lipothymie, syncope, epilepsie, apoplexie et vraye ressemblance de mort,

le Malade imaginaire eût pleuré de félicité. — Et quelle saveur en cette archaïque physiologie :

a Contemplez, dit Rondibilis, la forme d*un homme attentif à quelque estude : vous voyrez en lui toutes les artères du cerveau bendées comme la chorde d'une arbaleste, pour luy fournir dextrement espritz suffisans à emplir les ventricules du sens commun, de l'imagination et appréhension,

de la ratiocination et resolution, de la mémoire et recordation et agilement courir de Tun à l^aultre par les conduitz manifestes en anatomie sur la fin du retz admirable onquel se terminent les artères, les quelles de la senestre armoire du cœur prenoient leur origine, et les espritz vitaulx affinoient en longs ambages pour estre faictz animaulx. »

La docte consultation finît plaisamment. Panurgea mis dans la main du grand médecin quatre nobles k la rose :

c Rondibilis les print très bien, puis luy dist en effroy, comme indigné: « Hé, hé, hé. Monsieur, il nefailloit rien. Grand mercy toutes foys. Des meschantes gens jamais je ne prens rien. Rien jamais des gens de bien je ne refuse. Je suys tousjours à vostre commendement. — En poyant, dist Panurge. — Cela s'entend, respondit Rondibilis. » (III, 31, 33, 34.)

Bridoye le légiste est dans son genre aussi un fort habile homme : il est, dans Tart de s'approprier rhuitre,en abandonnant Técaille aux parties, un virtuose sans pareil. Bridoye» bourré de droit romain mal digéré, hérissé de citations latines, de commentaires et de gloses, explique, avec un cynisme charmant, le grand mystère de sa profession, la culture du procès, planté, abrité, arrosé, sarclé, patiemment nourri et caressé jusqu'au jour de la pleine maturité : c Comme vous aultres, Messieurs ! )» Il se croit en son tribunal, devant les plaideurs : il fait sonner amoureusement les termes de l'antique procédure :

Complainctes, adjournemens, comparitions, commissions, informations, avant procédez, productions, allégations, in-

tendictz, contredictz, requestes, enquestes, répliques, dupliques, tripiicques, escriptures, reproches, griefz, salvatioas, recollemeus, confroutations, acarations, libelles, apostoles, lettres royaulx, compulsoires, déclinatoires, anticipatoires, évocations, envoyz, renvoyz, conclusions, fins de non procéder, apoinctemens, reliefz, confessions, exploictzetaultres telles dragées et espisseries d'une part et d'aultre, comme doibt faire le bon juge...»

Puis il dévoile le procédé très simple qui lui permet de fixer son jugement et d'incliner sa sentence :

t Je pose sus le bout de table, en mon cabinet, tous les sacs du défendeur, et luy livre chanse premièrement, comme vous aultres, Messieurs... Cela faict, je pose les sacs du demandeur, comme vous aultres, Messieurs, sus Faultre bout, visum visu. Pareillement et quant et quant je luy livre chanse.

o Mais (demandoit Trinquamelle), mon amy, à quoy congnoissez vous l'obscurité des droictz praetendus par les parties playdoiantes? — Comme vous aultres, Messieurs (respondit Bridoye), sçavoir est, quand il y a beaucoup de sacs d'une part etdeaultre. El lors je use de mes petitz dez, comme vous aultres. Messieurs, suyvant la loy Semper in stipulationibus^ ff, de reg, jur. et la loi versale versifiée q. eod, tit. Semper in obscuris quod minimum est sequimur,.. J'ay d'auUres gros dez bien beaulx et harmonieux, desquelz je use, comme vous aultres, Messieurs, quand la matière est plus liquide, c'est à dire quand il y a moins de sacs.

c — Cela faict (demandoit Trinquamelle), comment sententiez vous, mon amy? — Comme vous aultres. Messieurs, respondit Bridoye : pour celluy je donne sentence duquel la chanse livrée par le sort du dez judiciaire, tribunian, praetorial, premier advient. »

Mais Trinquamelle voudrait savoir à quoi bon

tant de cérémonies préliminaires, « escriptures et aultres procédures contenues dedans les sacs », et de si longs et coûteux détours, pour aboutir à un coup de dés, terme dernier de toute opération judiciaire. Bridoye répond : à trois choses

<c exquises, requises et authentiques. » Premièrement, pour la forme (Bridoison dira la fo-orme}, a en omission de laquelle ce qu'on n'a faict n'estre valable prouve très bien Spec. lit. de instr. edi, et lit, de rescript, praesent. » Secondement, pour « exercice honneste et salutaire. » Le procès n'est il pas la santé du juge? «Or, resoluiorie loquendo, je diroys, comme vous aultres. Messieurs, qu'il n'est exercice tel, ne plus aromatisant en ce monde Palatin, que vuider sacs, feuilleter papiers, quotter cayers, emplir paniers et visiter procès. »

Troisièmement, comme le temps est le père de la vérité et met toutes choses en leur vraie lumière,

« je sursoye, délaye et diffère le jugement, affln que le procès, bien ventilé, grabelé et débattu, vieigne par succession de temps à sa maturité, et le sort par après advenant soit plus doulcettement porté des parties condemnées.

t ... Le jugeant crud, verdet au commencement, dangier seroit de l'inconvénient que disent les medicins advenir quand on perse un aposteme avant qu'il soyt meur, quand on purge du corps humain quelque humeur nuysant avant saconcoction. »

L'admirable légiste temporise donc, attendant « la maturité du procès et sa perfection en tous membres >, c'est-à-dire qu'il soit dûment muni de toutes ses écritures, et de tous ses sacs. A sa naissance, un procès est informe et imparfait :

« Comme un ours naissant n'a pieds ne mains, peau, poil, ne teste ; ce n'est qu'une pièce de chair rude et informe ; Vourse à force de leicher la mect en perfection de membres. . . Ainsi voy je, comme vous aultres, Messieurs, naistre les procès, à leurs commencemens, informes et sans membres; ilz n*ont qu'une pièce ou deux : c'est pour Lors une laide beste. Mais, lorsqu'ilz sont bien entassez, enchâssez et ensachez, on les peut vrayment dire membres et formez...

« ... Semblablement les sergens, huissiers, appariteurs, chiquaneurs, procureurs, commissaires, advocatz, enquesleurs, tabellions, notaires, grephiers et juges pedanées (ambulants), sugsants bien fort et continuellement les bourses des parties, engendrent à leurs procès teste, pieds, gryphes, bec, dents, mains, venes, artères, nerfz, muscles, humeurs: ce sont les sacs. » (III, 39-42.)

Déjà les gestes et grimaces des personnages, « en simplicité et affection sincère », la réplique des interlocuteurs, le jeu de la scène nous donnent l'impression du drame. Le dialogue comique prend enfin sa forme propre dans l'entrevue de Panurge et du philosophe pyrrhonien Trouillogan :

t Panurge. — Or çà, de par Dieu, me doibz je marier ?

Trouillogan. — Il y a de Tapparence.

Pan. — Et si je ne me marie poinct?

Trouil. —Je n'y voy inconvénient aulcun.

Pan. — Vous n'y en voyez poinct?

Trouil. — Nul, ou la veue me déçoit.

Pan. — Je y en trouve plus de cinq cens.

Trouil. — Comptez les.

Pan. — Je dis improprement parlant et prenant nombre certain pour incertain, déterminé pour indéterminé; c'est à dire beaucoup.

Trouil — J'escoute . .

Pan. — Doncques, me marirayje?

TftouiL. — Par adventure.

Pan. — M'en trouveray je bien?

Trouil. — Scelon la rencontre.

Pan. — Aussi, si je rencontre bien, seray je heureux î Trouil. — Assez.

Pan. — Tournons à contrepoil. Et si rencontre mal ? Trouil. — Je m'en excuse.

Pan. — Mais conseillez moy, de grâce: que doibs je faire? Trouil. — Ce que vouldrez.

Pan. — Tarabin Tarabas.

Trouil. — Ne invoquez rien, je vous prie.

Pan. — On nom de Dieu soit. Je ne veulx sinon ce que me conseillerez. Que m'en conseillez vous ?

Trouil. — Rien.

Pan. — Me mariray je ?

Trouil. — Je n'y estois pas.

Pan. — Je ne me mariray doncques poinct.

Trouil. — Je n'en peu mais...

Pan. — Mettons le cas que je soys marié.. .

Trouil. — Je suys d^ailleurs empesché... »

Molière découpera la page et la glissera dans son Mariage forcée négligeant toutefois Tun des traits les plus plaisants de Rabelais. Sganarelle dit : « J'enrage», etbâtonne Marphurius. Panurge n'enrage pas moins, mais, appelant son page et lui prêtant son bonnet :

« Paige, mon mignon, tien icy mon bonnet : je te le donne saulveles lunettes, et va en la basse court jurer une petite demie heure pour moy; je jureray pour toy quand tu vouldras. » (111,36.)

L'entretien de Panurge et de Dindenaut rappelle la verve des meilleurs passages de maUtre

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Pathelin^ avec cette différence qu'ici le marchand de moutons se croit bien finaud et se berce de Tespoir de duper son acheteur, tandis que Panurge fait le bon apôtre et s'achemine sournoisement à ce plaisir très délectable : faire sauter à la mer le troupeau entier.

« Panurge dis! secreiemeot à Epistemon et à Frère Jean : Retirez-vous icy un peu à Tescart et joyeusement passez temps à ce que verrez. Il y aura bien beau jeu si la corde ne rompt. Puis s'adressa au marchant et derechef beut à luy plein hanap de bon vin Lanternois... Cela fait, Panurge dévotement le prioit luy vouloir de grâce vendre un de ses moulons. Le marchant lui respondit : Halas, halas, mon amy, nostre voisin, comment vous savez bien trupher (tromper) des pauvres gens. Yrayement vous êtes un gentil chalant. le vaillant*achapteur de moutons. Vraybis, vous portez le minois non mie d'un achapteur de moutons, mais bien d*un coupeur de bourses...

« Patience, dist Panurge. Mais a propos, de grâce spéciale, vendez moy un de vos moutons. Combien ? — Comment, respondit le marchant, Tenlendez-vous, nostre amy, mon voisin? Ce sont moulons a la grande laine. Moutons de Levant, moutons de haute fustaye, moutons de haute gresse. — Soit, dist Panurge, mais de grâce vendez m'en un, et pour cause : bien et promptement vous payant en monnoye de ponant, de taillis, et de basse gresse. Combien?... — Nostre amy, respondit le marchant, mon voisin, de la toison de ces moutons seront faits les fins draps de Rouen... De la peau seront faits les beaux marroquins, lesquelz on vendra pour marroquins Turquins, ou de Montelimart, ou de Espagne pour le pire.

« Des boyaulx, on fera cordes de violons et harpes lesquelles tant eherement on vendra comme si fussent cordes de municans (Munich). Que pensez-vous? — S'il vous plaist, dist Panurge, m'en vendrez un... Voyez cy argent content. Combien ? — Nostre amy, dist le marchant, mon voisin, con-

sidérez un peu les merveilles de nature consistans en ces animaux que voyez... Prenez moy ces cornes-là... — Patience, respondit Panurge. Mais expédions...

a Bien, bien, dit le patron de la nauf (du navire) au marchant, c'est trop icy barguigné. Vends luy si tu veulx ; si tu ne veulx, ne Tamuse plus. — Je le veulx, respondit le marchant, pour Tamour de vous. Mais il en payera trois livres tournois delà pièce en choisissant. — C'est beaucoup, dist Panurge. En nos pays j'en aurois bien cinq, voire six pour telle somme de deniers. Advisez que ne soit trop. Vous n'estes le premier de ma cognoissance qui, trop tost voulant riche devenir et parvenir, est à l'envers tombé en pauvreté, voire quelquefois s'est rompu le coul. — Les fortes fiebvres quartaines, dist le marchant, lourdault sot que tu es !... — Benoist monsieur, dist Panurge, vous eschaufiFez en vostre harnois, a ce que je voy et cognois. Bien tenez, voyez là vostre argent.

« Panurge, ayant payé le marchant, choisit de tout le troupeau un beau et grand mouton, et Temportoit criant et bellant, voyans tous les autres et ensemblement bellans et regardans quelle part on menoit leur compagnon. Cependant le marchant disoit à ses moutonniers : qu'il a bien sceu choisir, lechallant 1 il s'y entend...

« Soudain, Panurge, sans autre chose dire, jette en pleine mer son mouton criant et bellant. Tous les autres moutons crians et bellans en pareille intonation, commencèrent soy jetter et saulter en mer après à la file. La foulle estoit aqui premier y saulteroit après leur compagnon. Possible n'estoit les en garder. Comme vous sçavez estre du mouton le naturel, toujours suivre le premier, quelque part qu'il aille. Aussi le dit Aristoteles, lib. IX de hist, animal.^ estre le plus sot et inepte animant du monde.

Le marchant, tout effrayé de ce que devant ses yeulx périr voyoit et noyer ses moutons, s'efforçoit lesempescher et retenir de tout son pouvoir. Mais c'estoit en vain. Tous a la file saulloient dedans la mer, et perissoient. Finalement, il, en prit un grand et fort par la toison sur le tiilac de la nauf, cuidant ainsi le retenir et saulver le reste aussi consequem-

ment. Le moutoo fut si puissant qu'il emporta en mer avec soyle marchant, et fut noyé... Autant en firent les autres bergers et moutonniers, les prenans uns par les cornes, autres par les jambes, autres par la toison. Lesqueiz tous furent pareillement en mer portés et noyés misérablement. « Panurge, acousté du fougou (foyer), tenant un aviron en main, non pour aider les moutonniers, mais pour les en garder de grimper sur la nauf, et évader le naufrage, les preschoit eloquentement... leur remonstrant par lieux de rhétorique les misères de ce monde, le bien et Theur de Fautre vie, affermant plus heureux estre les trespassés que les vivans en ceste vallée de misère, et à un chascun d'eux promettant ériger un beau cénotaphe. ^ (IV, 6, 7 et 8.)

Le conseil de guerre de Picrochole est un acte de comédie héroïque. A mesure que Ton déroule sous les yeux du prince la carte de ses conquêtes futures, l'illusion envahit son cerveau. Déjà il se croit le maître delaTouraîne, royaume deGrandgousier, de l'Aunis, de la Saintonge, de TAngoumois, de la Gascogne, du Périgord, du Médoc, de Bayonne, de Pontarabie, de la Galice, du Portugal, de l'Espagne, du détroit de Gibraltar.

«El sera nommé cestuy destroict la mer Picrocholine, Passée la mer Picrocholine, voicy Barberousse qui se rend vostre esclave. — Je (dist Picrochole) le prendray àmercy. — Voyre (dirent-ilz), pourveu qu'il se fasse baptiser. Et oppugnerez les royaulmes de Tunic, de Hippes, Ârgière, Bone, Corone, hardiment toute Barbarie. Passant oultre, retiendrez en vostre main Majorque, Minorque, Sardaine, Corsicque et aultres isles de la mer Ligusticque et Baleare. Coustoyantà gauche, dominerez toute la Gaule narbonicque, Provence et Allobroges, Gènes, Florence, Lucques et à Dieu seas Rome. — Prinze Italie, voy là Naples,Calabre, Appoulle

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et Sicile toutes à sac, et Malthe avec. — Je irois (dist Picrochole) voluntiers àLaurette. — Rien, rien, dirent ilx, ce sera au retour. De là prendrons Candie, Cypre, Rhodes et les isles Cyclades, et donnerons sus la Morée. Nous la tenons. Sainct Treignan, Dieu gard Hierusalem ! car le Soubdan n'est comparable àvostre puissance. — Je {dist il) feray doncques bastir le temple de Salomon. — Non, dirent ilz encore; attendez un peu. Ne soyez jamais tant soubdain à voz entreprinses. >

Et Picrochole, plus qu'à demi fou, emporte l'Asie Mineure, demande s'il verra Babylone et le mont Sinai. On le rejette sur les deux Arménies et les trois Arables.

« Par ma foy 1 dist-il, nous sommes affolez. Ha I pauvres gens I — Quoy 1 dirent-ilz. — Que boirons nous par ces désers î Car Julien Auguste et tout- son oust (armée) y moururent de soif, comme l'on dict. »

Mais les conseillers du roi ont pourvu à tout. Us ont dirigé sur Jafîa 9014 grands navires chargés des meilleurs vins du monde, que prendront 200020 chameaux et 1600 éléphants capturés là-bas à la chasse. A ce moment précis, le charme du rêve possède Picrochole, Ne vient-il pas d'enlever la caravane de la Mecque ? Il a même gardé de cet exploit un souvenir fâcheux. « Voire mais nous ne beusmes poinct frais. ^ La Fontaine recueillera le mot, avec la fable du Pot au l&it^ qu'un vieux gentilhomme, c esprouvé en divers bazars, et vray routier de guerre », oppose aux chimères des conquérants en cabinet :

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« J'ay grand peur que toute ceste entreprinse sera semblable à la farce du pot au lait, duquel un cordouannier se faisoit riche par resverie, puis, le pot cassé, n'eut de quoy disner. Que prétendez tous par ces belles conquestes? Quelle sera la fin de tant de travaulx et de traverses ? — Ce sera, dist Picrochole, que, nous retournez, repouserons à noz aises. » Dont dist Echephron : « Et si par cas jamais n'en retournez ? Car le voyage est long et pereilleux. N'est le mieulx que dès maintenant nous repousons, sans nous mettre en ces bazars ? » (I, 33.)

Cependant tous ces personnages, pédants jusqu'au bout des ongles, d'une si divertissante figure, ne sont encore qu^au second plan sur le théâtre de Rabelais : à Panurge, à Frère Jean des Entommeures, est réservé le premier rang de la

scène. Panurge est si alerte, il représente d'une façon si vivante Pun des caractères favoris du moyen âge, la finesse, la ruse et la malice aux prises avec la société, qu'on est tenté de chercher en lui un portrait historique. J'ai fait voir plus haut que plusieurs des traits originaux du poète Villon et, en général, des joyeux écoliers du vieux temps, se retrouvent en Panurge.

Panurge aime à rire, à se moquer. Il est éminemment

c malfaisant, pipeur, beuveur, bateur de pavez, ribleur s^il en estoit à Paris. > {Ibid.)

Nous connaissons déjà plusieurs de ses mauvais tours. Son portrait répond bien à sa moralité : c'est un être souple, alerte, félin, assez chétiC, de

physionomie impertinente et quelque peu trouble, inquiétant et amusant à considérer, pour les personnes qui n'ont jamais affaire à lui,

« de stature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit le nez un peu aquiilin, faiet à manche de rasouer, et pour lors estoit de Teage de trente et cinq ans ou environ, fin à dorer comme une dague de plomb^ bien galant homme de sa personne. > (I, 33.)

La vie vagabonde, sans foyer, douloureusement solitaire, Tétat de défense illégitime où il s'est placé en face de la loi, la maladie « qu'on appeloit en ce temps là faulte d'argent », l'angoisse incessante du lendemain, ont émoussé en lui toute délicatesse, mais aiguisé aussi l'esprit de prudence, et cette sagesse des petites âmes dont la peur est le commencement. Sa lutte prolongée contre le monde a faussé en lui plus d*un ressort ; son courage et sa volonté ont bien des défaillances ; il ne se présente pas à nous de face et franchement, avec l'entrain bruyant de Palstaff, la vaillante insolence de Scapin : son pâle et fin profil a quelque chose de louche et de fuyant. Il est, je le veux, « le meilleur fils du monde » ; mai^ on ne se repentira jamais de s'être méfié de lui. ^ Frère Jean des Entommeures, toujours « en alaigresse d'esprit », « l'esprit moult limpide et serain » (III, 5J6), s'oppose franchement, en pleine lumière, au lettré corrompu et timide, son inséparable ami. C'est, à la vérité, le moins mystique des moines.

« jeune, guallant, frisque, délibéré, hault, maigre, bien fendu de gueule, bien advantagé en nez, beau depescheur d'heures, beau desbrideur de messes, beau descroleur de vigiles ; pour tout dire sommairement, vray moyne, si oncques feust depuis que le monde moynantmoyna de moynerie. Au reste clerc jusques es dents en matière de bréviaire. » (I, 27.)

Il prend ses ébats le plus loin possible du couvent, avec la gaité ironique d^un écolier, moine errant, mais non pas mendiant. II a gardé de la vie monacale Tinsouciance du jour présent, la confiance enfantine dans le lendemain. Il discourt encore quelquefois avec les mots et l'intonation des prédicateurs, mais en riant :

c Sçais tu pas bien que la fln du monde approche ? Nous en sommes huy plus près de deux trabutz et demie toise que n^estions avant hier. L'Antichrist est desjà né, ce m'a Ton dict. Vray est que il ne faict encores que esgratigner sa nourrisse et ses gouvernantes, et ne monstre encore les thesaurs : car il est encores petit. Crescite. Nos qui vivimus multiplicamini ; il est escript. C'est matière de bréviaire, s (111, 26.)

Au fond, il n'est pas vicieux ; l'âme en lui est saine, le tempérament vigoureux ; mais le jeûne, la soif et la faim sont l'abstinence dont il pâtit le plus cruellement.

a Beuvons, amis I il fait certes huy beau boire, aussi fait-il tous les jours. Beuvons ! Je boy de bien bon cueur à vous, et soyez les très bien venus... Beuvons ensemble par accord en charité. »(V, 6.)

Pourvu qu'il s'agite, dépense ses forces, qu'il

entomme { taille en pièces ) et frappe à tours de bras quelque part, n'importe où, Frère Jean est heureux. « l^'avez vous veu ? » crient les Papimanes, qui ne songent qu'à leur pape, et montent tout effarés sur le vaisseau de Pantagruel. < Qui est-il ? y> demande le fougueux moine, sans autre explication ; « par la mort beuf, je l'assommeray de coups ». (IV,48.) Un pareil homme est évidemment fait pour l'action plutôt que pour la méditation et la prière, et la cuirasse lui siérait mieux que le capuchon. Son caractère tient dans le dis* cours qu'il adresse aux aventuriers, en vue de rile des ChsitS'fourrés :

« Vertus de froc, quel voyage icy faisons-nous 7... Nous ne faisons que... ravasser, que rien faire. Cordieu, ce n'est pas mon naturel; si tousjoursquelque acte héroïque ne faist, la nuictje ne peux dormir. Doncques vous m^avezen compaignon prins pour en cestuy voyage messe chanter et confesser ? Pasques de soies ! le premier qui y viendra, il aura en pénitence soy comme lasche et meschant jecteraufond de la mer, en déduction des peines de purgatoire, je dis la teste la première. >

Il rappelle les travaux et les bienfaits d'Hercule,

les brigands, monstres et serpents massacrés parle dieu :

« A son imitation défaisons et mettons à sac les Chatsfourrez, ce sont tierceletz de diables, et délierons ce paYs do tyrannie. Je renie Mahon. Si j'estois aussi fort et aussi puissant qu*il estoit, je ne vous demanderoys n'ayde ne conseil; ça, irons-nous? » (V, 15.)

Il eût fait merveille dans Tétat-major de Tarche-

vêque Turpin. C'est lui seul qui sauve les précieuses vignes de son couvent de Seuillé, envahies, ravagées, hachées, brûlées parles bandes du roi Picrochole :

« Escoutez, Messieurs : vous aultres qui aymez le yin, le corps Dieu, sy me suyvez. Car, hardiment, que sainct Antoine me arde sy ceulx tastent du pyot qui n'auront secouru la vigne...

« Ce disant, mist bas son grand habit, et se saisist du baston de la croix, qui estoit de cueur de cormier, long comme une lance, rond à plain poing, et quelque peu semé de fleurs de lys, toutes presque effacées. Ainsi sortit en beau sayon, mist son froc en escharpe, et de son baston de la croix donna sy brusquement sus les ennemys, qui sans ordre ne enseigne, ne trompette ne tambourin, parmy le clos vendangeoient. Il chocqua doncques si roydement sur eulx sans dyre guare qu'il les renversoyt comme porcs, frapant à tors et à travers à la vieille escrime.

c Es uns escarbouilloyt la cervelle, es aultres rompoyt oras etjambes, es aultres deslochoyt les spondyles du coul, es aultres demouUoyt les reins, avalloyt le nez, poschoyt les yeulx, fendoyt les mandibules, enfonçoyt les dans, descrouUoyt les omoplates...

« Si quelcq'un se vouloyt cascher entre les sepes plus espès, à icelluy freussoit toute Tareste du douz, et Tesrenoit comme un chien

<c Si quelqu'un de sa vieille congnoissance luy crioit : < Ha ! frère Jean, mon amy, frère Jean, je me rend I » — Il t'est (disoyt il) bien force, m£s ensemble tu rendras Tame à tous les diables

« Les uns cryoient saincte Barbe ;

« Les aultres, sainct George ;

€ Les aultres, saincte Ny touche

c Les uns mouroient sans parler, les aultres parloient sans mourir, les ungs mouroient en parlant, les aultres parloient en mourant.

i52 RABELAIS

« Les aultres cryoienl à haulte voix : « Confession I confession ! Confiteor ! Miserere ! In manus !

a Tant fut grand les crys des navrez, que le prieur de Tabbaye avec tous ses moines sortirent, lesquelz, quand apperceurent ces pauvres gens ainsi tuez parmi la vigne et blessez à mort, en confessèrent quelques ungs. Mais ce pendant que les prebstres se amusoient à confesser, les petits moinetons coururent au lieu où estoit frère Jean, et luy demandèrent enquoy il vouloit qu'ilz luy aydassent.

« A quoy respondit qu*ilz esguorgetassent ceulx qui estoient portez par terre

« Ainsi, par sa prouesse, furent desconfiz tous ceulx de Tarmée qui estoient entrez dedans le clous (clos), jusques au nombre de treze mille six cens vingt et deux, sans les femmes et petitz enfans, cela s'entend tousjours. i» (1, 28.)

Une autre occasion d'héroïsme se présente à lui, qui fera éclater en même temps la pusillani* mité de Panurge, et, par le rapprochement et Topposition flagrante du caractère des deux person* nages, produira la scène la plus vivante et la plus comique du Pantagruel. C'est le grand épisode de la tempête.

Nos voyageurs se trouvaient en pleine mer, très loin de toute terre réelle, quittant à peine l'ile de TohU'Bohu. Le temps était beau. Mais voilà qu'ils rencontrent à leur droite

« neuf orques chargées d'une moinerie multicolore, jacobins, jésuites, capucins, ermites, augustins, bernar. dins, célestins, théatins, cordeliers, carmes, minimes, et aultres sainctz religieux , lesquelz alloient au concile de Chevil (astre des tempêtes pour les Juifs) pour grabeler les articles de la foy contre les nouveaux haereticques. »

LMmprudent Panurge entre tout d'abord « en excès de joye », assuré qu'il est d'une mer clémente, grâce à cette rencontre. Il salue courtoisement « les beatz pères », recommande son âme à leurs prières, et leur fait jeter 78 douzaines de jambons, des monceaux de victuailles et deux mille beaux angelots, pour les âmes des trépassés.

Pantagruel, cependant, « restoit tout pensif et mélancholique »• Frère Jean lui demande la cause de cette sombre humeur ; mais déjà les moines produisaient leur inévitable effet maritime : « un tyrannicque grain et fortunal nouveau > secouait le navire pantagruélique.

«Soubdainlamer commeDças*enQer et tumultuer du bas abyme, les fortes vagues battre les flans de nos vaisseaulx, le maistral, accompaigné d'un cole (tourmente) effréné, de noires grappades, de terribles sions (tourbillons), de mortellesbourrasques,sifflerà travers nos antenones. Le ciel tonner du hault, fouldroyer, esclairer, pluvoir, gresler, Tair perdre sa transparence, devenir opacque, ténébreux et obscurci, si que aultre lumière ne nous apparoissolt que des fouldres, esclaires et infractions des flambantes nuées... Croyez que ce nous sembloit estre Tantique chaos, on quel estoit feu, air, mer, tous les elemens en refraictaire confusion. »

Panurge, accroupi sur letillac, à demi-mort de peur et l'estomac bouleversé, redevient subitement dévot :

« Invocquatous lesbenoistz sainctsetsainctesàson ayde, protesta de soy confesser en temps et lieu, puys s'escria en grand effroy : t ... Pleust à Dieu et à la benoiste, digne et

154 BABELAIS

sacrée Vierge que maintenant, je diz tout à ceste heure, je feusse en terre ferme bien à mon aise !

« que troys et quatre foys heureulx sont ceulx qui plantent chous I Parces, que ne me fillastes-vous pour planteur de chous ! que petit est le nombre de ceulx à qui Juppiter a telle faveurporté, qui les a destinez à planter chous! Carilz ont tousjours en terre un pied : Taultre n'en est pas loing... Haï pour manoir deiGcque et seigneurial il n'est que le plancher des vaches I Ceste vague nous emportera, Dieu servateur ! mes amys, un peu de vinaigre ! Je tressue de grand ahan ! »

Dans son angoisse, il signale aux matelots, l'une après l'autre, les avaries du navire ; d'une voix lamentable, il indique des manœuvres qu'il croit utiles :

« Voyez à la calamité de vostre boussole, de grâce, maistre Astrophile, dont nous vient ce fortunal. Par ma foy,j'ay belle paour... C'est faict de moy . . Bou, bou, bou, bou I... Je naye, je naye, je meurs 1 Bonnes gens, jenaye 1 »

Pantagruel, après avoir fait la prière à haute voix et imploré l'aide <i: du grand Dieu servateur >, tenait le gouvernail «c fort et ferme >. Frère Jean, en simple pourpoint, venait en aide aux matelots, ainsi qu'Epistémon, Ponocrates, tous les compagnons raisonnables du géant. Panurge, sur son tillac, pleurait et se lamentait toujours : le moine s'indigne :

« Par Dieu, Panurgeleveau, Panurge lepleurart, Panurge le criart, tu ferays beaucoup mieulx nous aydant ici, que la pleurant comme une vache. • • »

« Frère Jan, mon amy, mon bon père, je naye, je naye,

LA COMÉDIE RÀBBLAISIBNNE 155

mon amy, je naye. C'est faictde moy, mon père spirituel^ mon amy, c'en est faict. . . Ha ! mon père, mon oncle, mon tout, Teau est entrée en mes souliers par le collet. . . Pleust à Dieu que praesentement je feusse dedans la orque des bons et beatz pères concilipetes les quelz ce matin nous rencontrâmes, tant devotz, tant gras, tant joyeulx, tant douilletz et de bonne grâce !... Zalas, Zalas I ceste vague de tous les diables {meaculpa^ Deus)/}e diz ceste vague de Dieu enfondreranostre nauf. — Zalas ! frère Jan, mon père, mon amy, confession ! Me voyez cy à genoulx. Confiteor^ vostre saincte bénédiction 1 >

Mais le moine a bien d'autres affaires, et envoie son pitoyable ami à tous les diables.

< Ne jurons poinct (dist Panurge), mon père, mon amy, pour ceste heure. Demain tant que vouldrez... »

Il commence à perdre réellement la tête, promet dix-huit cent mille écus, d'un seul paiement, à qui le mettra à terre. Il revient au Confiteor^ demande à faire son testament. Frère Jean^ commandant la manœuvre, l'invite avec force gros mots, mais en vain, à se joindre à lui. ConsummaL" tum est, clame Panurge. « De par le diable », répond l'homme d'Eglise.

t Ha ! frère Jan (dist Panurge), mon père spirituel, mon amy, ne jurons poinct. Vous péchez. . . Je meurs, mes amys. Je pardonne à tout le monde. Adieu. In manus.,. Sainct Michel d'Âure, sainct Nicolas, à ceste foys, et jamais plus I Je vous foys icy bon veu, et à nostre Seigneur, que si ce coup m'estez aydant, j*entends que me mettez en terre hors ce dangier icy, je vous edifieray une belle grande petite chappelle, ou deux, entre Quande et Monssoreau, et n^y paistra vache ne veau. »

Et d'une voix éteinte, il reprend à l'adresse de

Frère Jean, son « amy douIx3>, une homélie entrecoupée de hoquets, contre le péché de blasphème; il essaye de se persuader, d'après les témoignages d'Orphée, de Phérécydes, de Strabon, de Pausanias, d'Hérodote, qu'un navire portant quelque ministre « des dieux » ne pouvait faire naufrage.

« Il radote, dist frère Jan, le paouvre diable. — Teste Dieu plene de reliques I quelle patenostre de cinge est-ce que tu marmottes là entre les dens ? Ce diable de fol marin est cause de la tempeste, et il seul ne ayde k la chorme (chiourme). »

La voix du moine éclate, retentissante, à travers le grondement de la foudre et la clameur sifflante des vagues. Déjà le fanal est éteint, la proue mise en pièces; le vaisseau semble perdu. Panurge se reporte mélancoliquement, en esprit, au clos de Seuillé, où il aimerait d'être présentement, et chez Innocent, le pâtissier, devant la C&ve peinte, à Chinon. Etre à terre ! il a comme l'hallucination d'un débarquement aussi facile que désirable :

« Dea»beaulx amys, puysque surgir ne povons àbon port, mettons-nous à la rade, je nesçay^ù. Plongez toutes vos ancres. Soyons hors de cedangier, je vous en prie. Nostre ami, plongez le scandai et les bolides (la sonde) , de grâce* Sçaichonslahaulteur du profond. Sondez, nostre amé, mon amy, de par nostre Seigneur. Sçaichons si l'on boiroit icy aisément debout, sans soy besser. J'en croy quelque chose. »

Mais le pilote, à son tour, jette, à grands cris.

des commandements dont la signification est fort sinistre. Evidemment, on est sur le point de couler à pic.

<i En sommes nous là ? dist Pantagruel. Le bon Dieu servateur nous soy t en ay de 1 »

Et Jamet Brahier, maître pilote, semble sonner la cloche d^agonie :

• Chacun pense de son ame et se mette en dévotion, n*esperans ayde que par miracle des cieulx. » « Accapaye, au nom de Dieu I » (tends les cordages)

clame le vaillant moine. Il ne compte plus que par millions les diables contre qui il lutte désespérément. Entre deux jurons, ildemandeson bréviaire. Il voit, lui aussi, la fin très prochaine. Mais, jusqu'au bout, il tiendra tête à l'orage, aux flots déchaînés et à tous les diables d*enfer.

€ Helas ! (dist Panurge) frère Jan se damne bien à crédit. que je y perds un bon amy 1... Deux motz de testament. Tenez, icy sur ce transpontin. »

Mais à quoi bon tester, disent très sensément ses amis. Le naufrage engloutira à la fois le testateur et le testament. Il ne reste plus qu'à attendre la vague suprême, qui ne tardera guère. Frère Jean lui-même, mais le dernier, désespère du salut.

« AUors feut ouye une piteuse exclamation de Pantagruel, disant àhaulte voix: « Seigneur Dieu, saulve nous : nous périssons. Non toutesfoys advieigne scelon nos affections, mais ta saincte volunté soit faicte. — Dieu \^dist Panurge) et la benoiste Vierge soient avecques nous. »

Ils y étaient, en effet. Tout à coup Pantagruel crie: Terre I • terre ! Un port est en vue, d'où sortent des bâtiments de toutes tailles qui vont vers les aventuriers, pour leur porter secours. Ils approchent de Tile ombreuse des bons immortels Macraeons. Et Panurge, rassuré, allègre, retourne brusquement son caractère et change d'état d'âme :

« Ha I Ha ! tout va bien. L*oraige est passée. Je vous prie, de grâce, que je descende le premier. Je vouldrois fort aller un peu à mes affaires. »

Des paroles sublimes tombent de ses lèvres :

« Vous ayderay je encores là ? Baillez que je vrilonne cesle chorde. J'ay du couraige prou, voire. De paour bien peu. Baillez ça, mon amy. Non, non, pas maille de craincte... Voile bas. C'est bien dict Comment^ vous nef aidez rien^ frère Jan ? Est-il bien temps de boire à ceste heure ? que sçavons nous si Testafiier de sainct Martin nous brasse encores quelque nouvelle oraige ? Vous iray je encore ayder de là? Vertus guoy î je me repens bien, mais c'est à tard, que n'ay suivy la doctrine des bons philosophes, qui disent soy pourmener près la mer et navigerprès la terre estre chose moult seure et délectable, comme aller à pied quand l'on tient son cheval par la bride. Ha, ha, ha! par Dieu, tout va bien. Vous ayderay-je encores là? Baillez ça ; je feray bien cela, ou le diable y sera... Frère Jan ne faictrien là, il se appelle frère Jan faictnéant, et me regarde icy suant et travaillant pour ayder à cestuy homme de bien matelot premier de ce nom...

€ Enfans, avez vous encores affaire de mon ayde ? N'espargnez la sueur de mon corps, pour Tamour de Dieu... Nostre Seigneur veult, entendez vous bien ? que nous mangeons nostre pain en la sueur de nos corps, non pas rien ne faisans, comme ce penaillon de moyne que voyez, frère Jan, qui boyt et meurt de paour. »

LA COHÈDIK BABBLAISIENNB 159

Aussitôt Tancre jetée, Panurge annule, en l'expliquant, son vœu d'une chapelle à bâtir « à Monsieur sainct Nicolas » :

«J'entends que sera une chappelle d'eau rose, en laquelle ne paistra vache ne veau, car je la jecteray au fond de Teau. — Voylà,di8t Eusthenes,legualiant. Voilà leguallant, guallant et demy I C'est vérifier le proverbe lombardicque :

<c Passato el pericolo, gabato el santo. »

(IV, 18 à 24.)

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