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CHAPITRE VIL

Après la comédie, la satire. Mettre en scène, avec leur langage professionnel, leurs ridicules et leurs qualités, les saillies et les contradictions de leurs caractères, des personnages bien vivants, cela est une œuvre d'artiste. Passons maintenant à Tétude du philosophe qui appliqua son merveilleux génie d'observation aux grandes réalités abstraites, la nature humaine, la science, la société politique,rEglise. L'expérience morale de Rabelais, telle que son livre la présente, ne se porte point de préférence vers l'analyse subtile ou complaisante de sa propre vie intérieure. Ce moine, que la paix du cloître a si vite lassé, regarde au dehors, non au dedans de lui-même. Il se tient à mille lieues de Montaigne. Mais ce savant n'abandonne jamais la méthode des sciences de la nature. Il a recueilli des faits si nombreux et si précis qu'il pourra, au delà de son œuvre de critique, édifier une théorie de l'éducation, et esquisser une doctrine de la sagesse et du bonheur, moelle substantificque de Vos médullaire que maintenant nous pouvons briser.

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LA NATURE HUMAINE ET L'eNFANT.

(c A boire I » crie Gargantua en venant au monde. L'impérieux appétit s'impose à l'enfant qui, rassa- &iéf reprend sa bonté native et rit :

< Car s'il advenoit qu'il feust despit, courroussé, faschéou marry, s'il Irepignoit, s'il pleuroit, s'il crioit, luy apportant à boyre, Von le remettoit en nature^ et soubdaia demeuroit coy et joyeulx. » (I, 7.)

Les vêtements blancs dont il fut revêtu signifiaient « joye^liesse, soûlas, plaisir et délectation. • Les vêtements bleu de ciel étaient le symbole de la béatitude candide de l'enfance. La pensée de Rabelais sur les commencements de la vie humaine est tout à fait opposée à celle de Lucrèce. Pour l'écrivain français, la nature n'est pas une marâtre qui rejette l'enfant nu et pleurant sur un rivage hostile^ mais une mère indulgente qui allaite abondamment son petit, et lui cachera longtemps, sous un voile d'illusions, les sévères réalités du monde. L'instinct satisfait n'est pas alors la cause unique du bonheur ; ni le raisonnement, ni la pudeur, ni l'orgueil, ni le repentir n'entravent encore la liberté de l'enfant ; il peut, sans rougir, se livrer à mille plaisirs inoffensifs ou absurdes :

c Gargantua, depuis les trois jusques à cinq ans, feut

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nourry et institué en toute discipline convenente, par le commandement de son père, et celluy temps passa comme les petitz enfans du pays, c'est assavoir: à boyre, manger et dormir ; à manger, dormir et boyre ; à dormir, boyre et manger.

« Tousjours se vaultroit par les fanges, se mascaroyt le nez, se chauffouroit (s'égratignait) le visaige, aculoyt ses souliers, baisloit souvent aux mouches, et couroit voulentiers après les parpaillons, desquelz son père tenoit l'empire... Il se mouschoit à ses manches... etbeuvoiten sa pantoufle, et se frottoil ordinairement le ventre d'un panier. Ses dens aguysoit d'un sabot, ses mains la voit de potaige, se pignoyt d'un goubelet... se couvroyt d'un sac mouillé... beuvoyt en mangeant sa souppe, mangeoit sa fouace (gâteau) sans pain, mordoyt en riant, rioyt en mordant... se cachoyt en l'eau pour la pluye, battoyt à froid, songeoyt creux... retournoit à ses moutons... ferroyt les cigalles... croyoit que nues feussent pailles d'arain, et que vessies feussent lanternes... Les petitz chiens de son père mangeoient en son escuelle: luy de mesmes mangeoit avecques eux. Il leurs mordoit les aureilles, ilz luy graphinoient le nez,... ilz luy leschoient les badigoinces (les lèvres). » (I, 11.)

Tout ceci, c'est la naïveté de la petite enfance. Mais Tadolescent ne fait que changer de fantaisie. Le rêve^ en lui, revêt des formes plus nettes et plus durables : enthousiasmes généreux, projets d'héroïsme, espérances sans limites^ il chevauche sans cesse quelqu'un des coursiers factices de Gargantua, les caresse tendrement, les emporte avec soi au plus haut du logis, dans sa chambrette toute peuplée de songes étincelants.

« Luy mesmes d'une grosse traine (soliveau) fist un cheval pour la chasse ; un aultre d'un fust (bois) de pressouer

à tous les jours, et d*un grand chaisne une mulle avecques la housse pour la chambre. Encores en eut il dix ou douze à relays, et sept pour la poste ; et tous mettoit coucher auprès de soy. » (I, 12.)

Les sageSi tels que le duc de Francrepas et le comte de Mouillevent,se gaussent et rient, <r comme un tas de mousches >, de la simplicité du jeune homme. Les sages ont peut-être raison : l'heure 1 est bientôt venue de régler une imagination vagabonde, de cultiver l'esprit, d'assouplir le corps de l'enfant.

c Son entendement, dit son père Grandgousier, participe de quelque divinité, tant je le voy agu, subtil, profund et serain. Et parviendra à degré souverain de sapience, s'il est bien institué. » (I, 14.)

Les dispositions de l'élève sont excellentes : le tout est de le confier « à quelque homme sçavant, pour Tendoctriner selon sa capacité >'• On appelle donc « un grand docteur sophiste » (théologien t portent les premières éditions du Gargantua), maitre Thubal Holopherne, et le jeune géant s'engage dans les sentiers rocailleux de la scolastique.

Lk VIEILLE ÉDUCATION SCOLASTIQUE.

Il y perdra de longues et belles années. On le met au régime de l'étudiant du moyen âge qui, le lourd écritoire et Tétui à plumes attachés à la

ceinture, écrit encore c gottîcquement. j> On lui bourre la cervelle du fatras pédagogique dont la Renaissance commencera de délivrer l'esprit humain. Il s'exerce laborieusement à la vaine gymnastique qui s'applique aux formes de la pensée, mais néglige l'objet de la pensée. Il étudie le syllogisme, et demeure étranger aux notions sur lesquelles s'emploie le raisonnement. Il se nourrit des grammairiens latins de la décadence, du Doctrinal d'Alexandre de Villedieu et du Graecismus d'Evrard de Béthune, et ne lit pas un seul des écrivains de l'antiquité. De plats aphorismes de sagesse, des paraboles enfantines, de fades homélies sont pour lui toute la science morale de l'âme et la discipline de la vie. De tous ces traités médiocres de rhétorique et de logique, encombrés de commentaires, quelquefois rédigés par demandes et réponses et qu'il s'est appropriés au point de les réciter par cœur « à revers j>, le pauvre écolier ne tire aucun profit ni pour le développement viril de sa raison, ni pour la culture des facultés délicates de son esprit. Gargantua << en devenoit fou, niays, tout resveux et rassoté » (imbécile). Don Philippe des Marays, consulté par Grandgousier, répond que le savoir de tels précepteurs

« n'estoit que besterie, et leur sapieace n'esloit que moufles (balivernes), abastardissant les bons et nobles esperitz, et corrompent toute fleur de jeunesse. « Qu'ainsi soit, prenez (dist il) quelc'un de ces jeunes gens du temps

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présent, qui ait seulement estudié deux ans : en cas qu'il ne ait meilleur jugement, meilleures paroUes, meilleur propos que Yostre filz, et meilleur entretien et honnesteté entre le monde, reputez moy à jamais un taillebacon (charcutier) de la Brene. • (I, 15.)

Le jeune géant, enlevé à temps au (c vieux tousseux » Jobelin Bridé, est confié au grave Ponocrates, qui représente la fécondité du travail méthodique établi sur un objet sérieux. Le maître et rélève se rendent à Paris où ils verront à son foyer la science « des resveurs mateologiens du temps jadis. » Mais Ponocrates, avant de réformer le régime intellectuel et moral de Gargantua, abandonne encore quelques jours celui-ci

c à sa manière accoustumée, afïin d'entendre par quel moyen, en si longtemps, ses antiques précepteurs Favoient rendu tant fat, niays et ignorant. » (I, 21. j

Le spectacle auquel il assiste est assez triste. Tandis que Tesprit de Técolier s'éteignait lentement dans Tennui d'études toutes mécaniques, son corps s'habituait à une sensualité lourde. Il s'éveille tard, car, disent ses <r regens antiques >, Vanum est vobis ante lucem surgere. Il gambade

« parmy le lict quelque temps pour mieulx esbaudir ses esperitz animaulx » ; s'enveloppe d'une robe de fourrures, évite de se laver et déjeune amplement; puis il va à l'église, « et luy pourloit on dedans un grand panier un gros bréviaire empantophlé (emmaillotté), pesant, tant en gresse que en fremoirs et parchemin, poy plus poy moins, unze quintaûlx six livres; là oyoit vingt et six ou trente messes... et marmonnoit toutes ses Kyrielles, et tant curieusement les épluschoit, qu'il n'en tomboit un seul grain en terre.»

II 66 promène le long des cloîtres, traînant un chapelet dont il égrène plus de patenôtres que seize ermites. Il ouvre un livre et paraît y étudier « quelque meschantedemye heure... mais son âme estoit en lacuysine». Le dîner l'appelle; il engloutit des monceaux de viandes épaisses, arrosées de vin à flots. On apporte les cartes et les dés et Gar* gantua repu, bientôt fatigué de jouer à Pille-moutarde , à Coquinbert qui gaxgne perd, à Je te pinse sans rire, kSainct-Trouvé, Compèreprestezmoyvostresac, èLColin-Maillard^h, Laverla coiffe madame, au Pourceau mory et à la Tirelitantaine, s'étend sur un banc ou dans son lit, et dort deux ou trois heures, « sans mal penser ny mal dire » . Réveillé, il court à la cuisine^ « pour sçavoir quel roust estoit en broche. >

Tel est le plus clair résultat d'une éducation qui avait commencé par les préceptes de Domat, le traité De quatuor virtutibus cardinalibus et les mystères du syllogisme en Baralipton.

LA SORBONNE. — LES SCIENCES SGOLASTIQUEd.

C'est entre les murs de la Sorbonne que triomphent les Maîtres sophistes, c'est-à-dire les théologiens. Là, règne sans partage la méthode déductive, dont le joug pèse sur les connaissances

les plus rebelles au raisonnement a priori. De vastes provinces, l'Université, les turbulentes écoles de la rue du Pouarre, les collèges, les abbayes savantes, toute la montagne latine relèvent de son empire^ se révoltent parfois contre son despotisme. Depuis trois siècles, on y dispute de omni re scibiliy et la science y languit toujours dans une éternelle enfance. Pantagruel y soutient des thèses devant les théologiens « par l'espace de six sepmaines, depuis le matin quatre heures jusques à six heures du soir ». (II, 10.) Â la fin du xiv* siècle, l'argumentation, dans cette Faculté, durait encore douze heures, pendant deux ou trois semaines. De cet exercice continuel de la dispute qui s'identifia tellement avec TÉcole que l'École lui a donné son nom, naquit l'art de parler à l'infini sur tous les sujets ; <K les qualités oratoires de l'esprit français — argute loqui — s'y déployaient largement : la véritable science en souffrait. La primauté de la Sorbonne apparaît jusque dans les méthodes d'enseignement de la Faculté des Arts. Celle-ci, aux études du Trivium^ réservait tout son zèle pour la dialectique^ négligeant les exercices grammaticaux et littéraires qui devaient y préparer ; et la dialectique, qui dominait sur les sciences duQuadrivium, relevait docilement de la théologie. Les bacheliers, durant leur noviciat de trois ans pour le professe- s rat, ne commentaient guère que les livres des Sentences, immense arsenal de thèses théoiogiques. Le latin, traité par eux comme une langue vivante,

altéré, rajeuni, renouvelé, apprenait à dire ce qu'il n'avait jamais pu dire aux temps de Cicéron et de ^Sénèque. Sans doute, les beaux monuments des lit- I tératures classiques étaient fort mal habilement explorés jusqu'à la fin du xv* siècle. Mais le dédain de l'expérience, l'ignorance obstinée des faits égarèrent pareillement les scolastiques dans toutes les directions. D'une erreur de méthode sortirent une philosophie subtile et vide, une science verbeuse, une éducation stérile ou dangereuse. L'Ecole soumit à l'a priori mathématique et théologique la morale comme la physique ; alors même que les savants expérimentaient véritablement, comme dans les essais d'alchimie, de chimériques hypothèses altéraient la sincérité de leurs recherches. Ainsi furent gâtées toutes les branches de la culture intellectuelle. Marot disait, en 1535 :

En effecl, c'estoient de grands bestes^ Que les régens du temps jadis :

Jamais je n'entre en paradis S'ils ne m'ont perdu ma jeunesse.

On a vu plus haut que Panurge, c'est-à-dire Rabelais, ne fut point tendre pour la Faculté des Arts. Mais la satire rabelaisienne porte jusqu'aux sophistes, jusqu'k \b. Sorbonne elle-même : c'est un sorboniste que l'on députe à Gargantua après le rapt des cloches, en dépit de l'Université, qui présentait un orateur. Maitre Janotus de Rragmardo ne se contente pas de raisonner à contre-temps par

François Rabelais.

heproiJiicliaii du Musti; de Verti

argument démonstratif ; il nous dit, en outre : ceci est un syllogisme, et des plus purs. Il enlève sept aunes de drap à la barbe des maitres es arts, qu'il cloue net par sa logique. Ceux-ci, qui ne savent point conclure in modo et figura^ n'auront aucune part à l'aubaine. « Pa,nnus pro quo supponit ? — Confuse (distBandouille)etdisfnbutit;e.>(I^20.) Ja* notus, qui est docteur, chanoine et pourvu de bons bénéfices, n'a point encore perdu, malgré son excessive logique, la vue juste des choses temporelles, j'entends de celles qui lui sont profitables. Il tient encore, par ses petits intérêts, au monde des vivants.

C'est parmi les sujets de la Quinte Essence que Rabelais nous montre les dernières extrémités de Tesprit scolastique. Le royaume d'Entéléchie était encore de ce monde au commencement du xvi* siècle. Le long du ruisseau de la rue Saint- Jacques, passaient, revêtus de la robe noire des CsLpets, les étudiants vieillis dans les luttes de l'École, parfaitement aveugles pour toute espèce de réalité, convaincus que toute chose pensée se classe ce dans les entités de la substance >, et qui, à la suite de Raymond Lulle et de Scott, la tête gonflée (Varguments cornus^ retrouvèrent la métaphysique bizarre des gnostiques d'Alexandrie.

Le catalogue dérisoire de la Librairie de Saint- Victor est un chapitre décisif de la critique instituée par Rabelais contre la vieille science. Nous y avons relevé précédemment plus d'un titre sati-

rique à l'adresse de la philosophie du moyen âge. Mais les Barbouillamenta Scoti ne touchent qu'un docteur, le Docteur subtil^ et sa famille scolastique. Les titres suivants sont la parodie de toute la tradition doctrinale de l'École :

« Badinatorium sorboniformium. — Question très difficile : on demande si la Chimère^ bourdonnant dans le vide^ peut dévorer les intentions secondes ? Sujet débattu pendant dix semaines au concile de Constance. Quaestio subtilissima, utrum Chimera^ in vacuo bombinans, possit comedere secundas intentiones et fuit debatuta per decem hebdomadas in concilio Constantiensi. »

A leur tour enfin, les moralistes comparaissent :

Le Moustardier de pénitence.

Le Culot de discipline.

La Savate de humilité.

Le Tripier de bon pensement .

Le Chaulderon de magnanimité.

Puis d'étonnants ouvrages de casuistique

Les Hanicrochemens des confesseurs,

Lyrippii Sorbonicimoralisat\ones per M. Lupoldum.

Le Ravasseur des cas de conscience,

et tout un fatras ecclésiastique^ monacal, liturgique:

Le Peloton de théologie.

La Cornemuse des prélats.

La Profiterolle des indulgences.

La Retepenade des cardinaulx.

La Ratouere des théologiens.

Les Brimborions des padres célestins.

La Marmite des Quatre^ Temps.

Le Trictrac des frères Frapars. (II, 7.)

Rabelais avait sans doute remué, dans l'abbaye de Fontenay-le-Comte, toute une montagne poudreuse de ces livres scolastiques, dont quelquesuns étaient sortis des cellules de Saint- Victor. Le côté faible de toute cette science morale^ dialectique ou mystique, aux yeux d'un homme du xvr siècle, était de n'être point vivante, d'envisager l'homme comme un être abstrait, de l'étudier en dehors de la complexité et du mouvement de la vie, d'écarter a priori la passion de son âme, de lui proposer uniquement un idéal d'ascétisme bon pour des moines, dangereux pour une société politique. Le renoncement aux choses terrestres est, en effet, pour les rêveurs du cloître, le premier degré de la perfection, puis la fuite du monde, le détachement de tout amour. L'homme s'élevait ainsi, dès cette vie, à la dignité de l'ange, et l'humanité s'assoupissait doucement en une sorte de torpeur monacale. Le xvi^^ siècle, qu'entraînait la passion d'agir, jugea incomplète une morale qui rendait si difficile l'héroïsme, contrariait plusieurs des tendances supérieures de n^tre nature et ne répondait pas plus aux besoins du cœur que la sagesse de l'Ecole ne satisfaisait aux exigences de la raison.

Rabelais observa l'état du droit civil et de la médecine, études favorites de sa jeunesse. Le droit français ne fut enseigné publiquement qu'à partir

de 1679. Auxvi* siècle, les travaux des jurisconsultes n'embrassaient donc quele droit romain. Celuici, longtemps proscrit par F Eglise, interdit au clergé au xii' siècle, jusqu'à la découvertedes Pandectes d'Amalfî, exclu au xnr de l'Université de Paris par Honorius III, et, par Innocent IV, de l'Europe presque entière, était rentré dans nos écoles au temps des savants papes d'Avignon. Mais là aussi la méthode scolastique ne tarda pas à corrompre la science. Les commentaires étouffèrent le texte, recouvrirent d'un amas de distinguo les simples et grands principes des lois romaines. Ce sont les Fariboles de droict de la bibliothèque de Saint-Victor. Il n'y a, disait Pantagruel,

« livres taat beaulx, tant aornés, tant elegans, comme sont les textes des Pandectes ; mais la brodured'iceulx, c'est assavoir la Glose de Accurse, est tant salle, tant infâme et punaise, que ce n'est que ordure et villenle. » (II, 5.)

Rabelais fut peut-être trop sévère pour les commentateurs, tels que Accurse, Balde,Barthole, qu'il met en tête d'une liste de jurisconsultes obscurs,

a vieulx mastins, qui jamais n'entendirent la moindre loi des Pandectes, et n'estoyent que gros veaulx de disme, ignorans de toul ce qu'est nécessaire àTintelligence des lois: car (comme il est tout certain) ils n'avoyent congnoissance de langue ny grecque ny latine, mais seullement de gothique et barbare. .. Comment doncques eussent peu entendre ces vieulx resveurs le texte des loix, qui jamais ne virent bon livre de langue latine, comme manifestement appert à leur stile, qui est stilede ramonneur de cheminée ou decuysinier et marmiteux, non de jurisconsulte? Davantaige, veu que

les loix sont extirpées du mylieu de philosophie moralle et naturelle, comment l'entendront ces folz qui ont, par Dieu ^ moins estudié en philosophie que ma mulle?Âu regard des lettres de humanité et congnoissance des antiquitez et histoire, ilz en estoient chargez comme un crapault de plumes, dont toutesfois les droictz sont tous pleins, et sans ce ne peuvent estre entenduz, comme quelque jour je montreray plus apertement par escript. » (II, 10.)

C'était là, en matière de bonne éducation juridique, le sentiment des humanistes de la Renaissance. Gargantua, dans sa lettre à son fils, n'avait point oublié le droit de Rome :

(c Du droict civil, je veulx que saiche par cueur les beaulx textes et me les confère avecques philosophie. » (II, 8.)

Rabelais étudia la médecine selon la méthode expérimentale que les docteurs arabes avaient fondée en Europe dès le temps de Frédéric II : il recueillit en Italie les traditions et les doctrines des écoles de Ferrare, de Padoue, de Bologne et de Pise, alors maîtresses de la science, qui possédèrent, dans la première moitié du xvi« siècle, Luigi Anguillara, le chirurgien Berengario da Carpi, Vésale, Fallope, Manardi, Thomas de Ra venue, Francazano, Girolamo Mercuriale. Une telle éducation, affermie encore par des recherches personnelles sur la botanique et l'anatomie^ peut-être même sur les drogues et les poisons — science éminemment italienne à cette époque, — donna au médecin de THôtel-Dieu de Lyon d'abondantes lumières sur l'ignorance ou le charlatanisme de

ses confrères. La médecine française, au moyen âge, avait été gâtée par trois illusions : l'astrologie» la magie, Talchimie ; elle mérita même, grâce à TeiTronterie de quelques-uns de ses docteurs, les reproches dont Gerson accabla Técole de Montpellier, c Le poumon ! le poumon ! i> répond Toinette à tous les aveux pathologiques d'Argan. « Cela vient du foie »j devait toujours affirmer le médecin, suivant le conseil d'Arnauld de Villeneuve, quels que fussent d'ailleurs les symptômes du mal. Au xvi* siècle, si la médecine se compromet moins ouvertement avec les sciences occultes^ elle se condamne cependant à l'impuissance par Tabus des hypothèses non vérifiées, par le préjugé dasaffînités symboliques entre le corps humain et certaines drogues, ou même par la croyance, si commune chez les humanistes, aux influences sidérales. Paracelse, au temps de Rabelais, ne fit que réduire en théorie les singularités etles vues fausses d'une science que la scolastique retardait obstinément, comme elle faisait la physique, l'astronomie et la chimie. L'auteur du Pantagruel nous avait montré déjà, dans le personnage de Rondibilis, un médecin simplement rhéteur et raisonneur, au fond peu charlatan, et fort brave homme : mais il réservait, pour le tableau des régions de la Quinte Essence, un aperçu de critique plus sérieuse. Tandis que la reine, Métaphysique sublime, guérit les incurables, ses gentilshommmes,a68h'acteurs etremueurs de cendresy soignent les maladies moins graves.

LA SATIHE PHILOSOPHIQUE 177

Ils frappent neu/" coups sur le ventre des hydropîques, attachent à la ceinture des fiévreux^ du côté gauche, une queue de renard :

« Un guarissoit du mal des dents, seulement lavant par trois fois la racine de la dent affligée avecques vinaigre suzat^ et au soleil par demye heure la laissant desseicher.

« Un autre toute espèce de goutte fust chaude, fust froide... seulement faisant es goutteux clorre la bouche et ouvrir les yeulx.

< Un autre guarissoit toutes les trois manières d'hetiques» atrophes, tabides, emaciez, sans bains, sans laict tabian, sans dropace, pication, n'autre médicament, seulement les rendant moines par trois mois. » (V, 21.)

Ces métaphysiciens, qui n'ont jamais scruté ni un cadavre ni une plante, consultent les analogies et les sympathies mystérieuses, les affinités de couleurs ou de formes, emploient les formules et les nombres cabalistiques. Rabelais comprit à quel point la logique à outrance de l'École et l'usage indiscret de la déduction égaraient la médecine. Ce curieux phénomène se reproduira encore au xviie siècle sous Tempirede la philosophie cartésienne. Alors, la théorie des Esprits animaux régentera jusqu'au Codex pharmaceuticus, et Fagon purgera Louis XIV pour la plus grande gloire des rêveries de Descartes.

Une science erronée étend ses ravages en dehors de l'esprit : elle atteint l'homme tout entier. L'intelligence, faussée, désaccoutumée du vrai, n'aperçoit plus la vie qu'à travers une vision trouble :

les réalités de Tordre moral lui échappent comme celles de Tordre scientifique. Nous avons vu déjà Thonnête Gargantua, si naïf et si joyeux dans son enfance^ s'abêtissant peu à peu, grâce à ses premiers maîtres. Les natures légères, étourdies, que Tapparence captive, que tourmente le désir de briller, s'arrêteront au pédantisme bavard, à Tirritante affectation du bel esprit. Tel Técolier limousin, disciple de ce Talme, inclyte et célèbre académie que Ton vocite Lutece ». Celui-ci fonde la tradition des virtuoses et des raffinés que Textravagance enchante et que l'absurdité réjouit:

« Je révère les olimpieoles, je venere latrialement le supernel astripolenl, je dilige et redame mes proximes, je serve les prescriptz decalogicques, et, seloolafacultatulede mes vires, n'en discede le laie unguicule. Bien est veriforme que à cause que Mammone ne supergurgite goutte en mes locules, je suis quelque peu rare et lent à supereroger les eleemosynes de ces egenes queritans leur stipe hostiatement. — Et bren ! bren ! dist Pantagruel, qu'est ce que veut dire ce fol ? Je croys qu'il nous forge icy quelque langaige diabolicque... » (II, 6.)

Mais dans ces milliers d'étudiants pauvres qui fourmillent sur la montagne Sainte-Geneviève, il s'en trouvera souvent un supérieur à ses maîtres, qui, tout en méprisant la science des docteurs patentés, recevra avidement, au pied de leurs chaires, Tart du sophisme, si utile aux déshérités pour se frayer un chemin oblique à travers le monde. Celui-là sera Vhomme aux mille ressources, Panurge. Il a mesuré le vide des doctrines dont

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on Ta nourri. Son scepticisme est tout pénétré de cynisme. Aucune passion noble n*a grandi dans son âme; pour lui, Porgueil, l'ambition, l'honneur croissent en des régions trop hautes. Au fond, Panurge est un révolté, qui n apporte au combat de la vie que des armes déloyales. Est-il donc» pour une société civilisée, un plus grave problème à résoudre que celui de l'éducation ?

l'ordre politique. — LES INSTITUTIONS. — L'ÉGLISE.

Il importe^ en effet, de déposer dans Tintelligence humaine, à l'abri du sophisme et des préjugés, la notion de justice, qui est le principe de vie des sociétés politiques. Les sages, que préoccupe' uniquement la recherche de l'absolu, forment leur république d'après un type de justice idéale d'une beauté trop pure, et l'histoire, artiste moins heureuse que la philosophie, ne le réalisera point. Il faut nous résigner à n'habiter jamais dans la Cité de Platon, la bonne ville de Salente, V Utopie de Morus. Gargantua et Pantagruel sont, eux aussi, princes d'Utopie. Nous entrevoyons bien, autour d'eux, quelques traits d'un gouvernement parfait, d'une monarchie patriarcale et indulgente, convenable pour un peuple très jeune et très candide« Mais Rabelais, qui n'était encore, sur ce

point, comme ses contemporains^ qu'au début de Texpérience, avait un sens critique trop exercé pour agrandir et achever le tableau. Son projet ne fut pas d'élever un édifice social nouveau de •la base au faite, ^mais de signaler les parties du monument ancien que devait remanier l'architecte. Il dénoncera donc les plus regrettables abus de la royauté, les excès de la guerre, les vices de quelques institutions, l'afTaiblissement des traditions et de la discipline dans TËglise. Toutefois, il ne nous rendra pas l'écho de l'opinion sur les événements contemporains, et rien ne rappelle moins que son livre les passions et les idées qui, grandissant jusqu'à la fin du siècle, aboutiront à la Satire Ménippée. De loin en loin, quelques paroles tantôt graves, tantôt voilées d'ironie, mais toujours rapides, font allusion au fait capital de son temps, à la lutte de la foi nouvelle contre l'Eglise, à Taction tragique du bras séculier. Il était homme de paix, ami de l'ordre établi, peu favorable aux agitations populaires et parisiennes. Mais, s'il fut partisan de l'autorité des princes et profita de leur patronage, il jouit aussi des humiliations de leur orgueil. Le verset du Psalmiste^ qu'il avait tant de fois chanté dans son église: Deposuit patentes de sede^ pourrait servir d'épigraphe à cet enfer satirique que nous avons entrevu plus haut, où les maîtres du monde, empereurs, papes et capitaines, se livrent à des travaux grotesques. Cependant, il ne faudrait point conclure du

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récit d'Epistémon que Rabelais fût, à ses heures, un révolutionnaire. Les esprit modérés, formés par la pratique des lettres et l'expérience de la vie, transportent dans la politique les lois de la nature, qui procède par transitions insensibles et ne fait pas de sauts brusques ; ils se contentent de réformer ; ils émondent Tarbre et ne le déracinent point. Ponocrates, établi par Gargantua régent du royaume de Picrochole et gouverneur du fils du roi vaincu, reçoit de pleins pouvoirs pour réprimer

« la convoytise et avarice des administrateurs d'iceluy... Je considère que facilité trop énervée et dissolue de pardonner es malfaisans leur ^st occasion de plus legierement derechef mal faire par ceste pernicieuse confiance de grâce. » (I, 50.)

Mais entre un gouvernement fort et un régime de despotisme arbitraire, il y a un abime. Le roi Anarche est durement puni pour les folies aventureuses de son règne. Panurge, dont il est le prisonnier, lui réserve le métier de crieur de sauce verte :

« Je le veulx faire homme de bien ; ces diables de roys icy ne sont que veaulx et ne sçavent ny ne valent rien, sinon à faire des maulx es pauvres subjectz, et à troubler tout le monde par guerre pour leur inique et détestable plaisir... Ainsi fut Anarche bon cryeur de saulce verte. Deux jours après Panurge le maria avecques une vieille lanternière. » (II, 31.)

La guerre et ses violences, la conquête et

ses

nécessités iniques ont occupé la pensée de Rabelais. Il proteste contre ces conquérants

c( les pe^ples pillant, forçant, angariant, ruynant, mal vexant et régissant avecques verges de fer, brief les peuples mangeant et dévorant. » (III, 1.)

Et il ajoutait : Rappelez-vous seulement <e ce qu'en ont veu vos pères et vous mesmes, si trop jeunes n'estez d. L'Europe, en effet, avait assisté, depuis la fin du xv^ siècle, à de singulières entreprises, l'expédition de Charles VIII, la France, l'Empire et l'Espagne se disputant le Milanais, le brigandage du sac de Rome, le monstrueux royaume de Charles-Quint. Rabelais, dans sa correspondance datée de Rome, avait déjà témoigné du désarroi général de la chrétienté ; il tente, en ses premiers livres, de tracer quelques lignes d'un droit des gens plus précis que les notions d'Erasme sur le même objet. « Je n'entreprendray guerre que je n'aye essayé tous les ars et moyens de paix », dit Grandgousier injustement provoqué. (I, 28.) Son envoyé reproche à Picrochole, égaré par le point d'honneur, l'infatuation, les flatteries de ses courtisans, d'avoir rompu, sans grief sérieux, l'antique alliance de deux royaumes, d'avoir envahi, « tout droict très passé », les provinces d'un voisin pacifique, c Où est foy ? où est loy ? où est raison ? où est humanité ? où est crainte de Dieu ? » Que si Grandgousier ou ses sujets avaient commis quelque tort, Picrochole devait d'abord

Là Satire philosophique 183

a enquérir de la vérité, puis nous en admonester et nous eussions tant à ton gré satisfaict que eusse eu occasion de toy contenter. » (I, 31.)

Gargantua révèle aux capitaines qu'il vient de battre un droit de la guerre assez nouveau, imaginé, hélas ! par un prince d'î/topie, selon lequel le vainqueur se concilie à force de générosité les cœurs du peuple vaincu. Grandgousier avait défait sur mer le roi Alpharbal :

« Au cas que les aultres rois et empereurs, voire qui se font nommer catholicques, l'eussent misérablement traicté, durement emprisonné et rançonné extrêmement, il le traicta courtoisement, amiablement, le logea avecques soy en son palays, et par incroyable debonnaireté le renvoya en sauf conduyt, chargé de dons, chargé de grâces, chargé de tous offices d'amytié, » (I, 50.)

Alpharbal reconnaissant assembla ses Etats, qui résolurent d'offrir le royaume entier à Grandgousier. Celui-ci, touché de tant de simplicité, pleura copieusement, et n'accepta qu'un tribut de deux millions d'or par an.

Avec un peu de bon vouloir et de loyauté, deux princes peuvent toujours accommoder leurs différends, sans massacrer des foules humaines. L'arbitrage diplomatique doit toujours précéder et peut souvent prévenir la déclaration de guerre :

t Nul de nous n'est oullraigé en son honneur, et n'est question, en somme totale, que de rabiller quelque faute commise par nos gens. » (1, 31.)

Tout ceci n'est-il que vaine chimère ? C'est le

secret d'un avenir encore bien lointain, dont il faut toujours espérer la venue, même contre toute espérance.

Rabelais partage les vues de ses contemporains sur cet art de la guerre dont les Italiens avaient commencé la théorie dès le milieu du xv* siècle. L'usage des armes à feu avait bouleversé l'ancienne tactique : l'infanterie et l'artillerie reléguèrent à un rang secondaire la gendarmerie qui, aux armées féodales, jouait le premier rôle. A Fornoue, à Ravenne, à Marignan, le canon et l'arquebuse décidèrent de la bataille. Machiavel regrette presque que l'invention de la poudre diminue l'effet du courage individuel. Rabelais avance un jugement à peu près semblable sur cette a pouldre horrifîcque, de laquelle nature même s'est esbahie, et s'est confessée vaincue par art ». (IV, 61.) Mais enfin, il fallait bien opposer un plan stratégique aux ravages des nouvelles armes ; il fallait aussi, pour les Italiens, résister par la discipline à la furie frsinçaise. Notre impétuosité cédait, il est vrai, au premier échec, ou s'énervait par l'attente du combat. Sur ce point, Rabelais semble traduire le passage même de Machiavel commentant une opinion de Tite-Lîve :

« Telle est la nature et complexfon des Françoys, que ils ne valent que à la première pointe. Lors ils sont pires que diables; mais s'ilz séjournent, ilz sont moins que femmes. »

L'élan désordonné des armées du moyen âge

OU des bandes de mercenaires devait faire place à une ordonnance savante, à des évolutions méthodiques. Les tableaux d'ordres de batailles figurés par Machiavel marquent un grand progrès dans Fart militaire, malgré la notion fausse de cet historien sur le rôle de l'artillerie. En vérité, Grandgousier a passé par l'école du secrétaire d'Etat florentin. Il organise son armée, infanterie, artillerie, pionniers, chevau-légers, en attachant à chaque corps des trésoriers, vivandiers, maréchaux^ armuriers. Une discipline exacte a façonné ses soldats

« tant bien instruictz en art militaire, tant bien armez, tant bien recongnoissans et suivans leurs enseignes, tant soubdains à entendre et obéir à leurs capitaines, tant expédiez à courir, tant fors à chocquer, tant prudens à l'advenlure, quemieulx ressembloientune harmonie d'orgues et concordante d'horologe qu'une armée ou gensdarmerie. » (I, -47.)

Assiégé dans la Roche-Clermaud, Picrochole, qui se bat encore comme aux temps chevaleresques, se jette confusément sur les divisions de Gargantua. Celles-ci, fidèles à la tactique de Marignan, s'abritent derrière les volées de l'artillerie :

« Ceulx de la ville defendoient le mieulx que povoient, mais les traictz passoient oultre par dessus sans nul ferir. Aulcunsde la bande, saulvez de Tartillerye. donnèrent fièrement sus nos gens ; mais peu profitèrent, car tous feurent repceuz entre les ordres, et là ruez par terre. Ce que voyans se vouloient retirer ; mais ce pendent le moyneavoit occupé le passaige, par quoy se mirent en fuite sans ordre ny

maintien. Aulcuns vouloient leur donner la chasse ; mais le moyne les retint, craignant que suivans les fuyans perdissent leurs rancz, et que sur ce poinct ceulx de la ville chargeassent sur eulx. » (I, 48.)

Gargantua détache quatre légiona, pour arrêter la retraite de Picrochole vers la Roche-Ciermaud. Mais la victoire une fois gagnée, l'œuvre d'un bon général n'est point encore accomplie. Il se gardera bien de pousser Tennemi au désespoir, d'enfermer, par exemple, dans un cercle de mort, l'armée en déroute qui cherche à fuir :

a Selon vraye discipline militaire, jamais ne fault mettre son ennemy en liou de desespoir, parce que telle nécessité luy multiplie sa force et accroist le couraige qui jà estoit deject et faibly, et n'y a meilleur remède de salut à gens estommiz et recreuz (étourdis, fatigués) que de ne espérer salut aulcun Quantes victoires ont esté tollues de» mains des vaincqueurs par les vaincus, quand ilz ne se sont contentez de raison, mais ont attempté du tout mettre à internition et destruire tolallement leurs ennemys, sans en vouloir laisser un seul pour en porter les nouvelles ! Ouvrez tousjours à vos ennemys toutes les portes et chemins, et plustost leurs faictes un pont d'argent affm de les ren* voyer. » (I, 43.)

Une bonne armée, un général au courant de tous les <c stratagemates et prouesses des vaillans capitaines et champions du temps passé, et toutes les ruses et finesses de discipline militaire d, (II, 24), sont une garantie contre les violences de l'étranger. Mais qui défendra le faible contre les violences du dedans, contre l'oppression et la

malice des forts ? Le roi a créé jadis le légiste pour protéger le manant pillé, outragé, torturé par le seigneur féodal. Aujourd'hui, qui sauvera le misérable des griffes du légiste ? Contre le mauvais juge qui vend la justice, le jurisconsulte qui trouble la claire notion du droit, le procureur et l'huissier qui dévorent le pauvre et insultent au noble, Rabelais n'a pas assez de traits vengeurs. Cependant^ nous sommes au siècle de la jurisprudence, dans l'âge de Dumoulin et de Cujas. Mais, avait dit Gargantua, « science sans conscience n'est que ruyne de l'âme •. Depuis longtemps, dans les contrées du Nord, les théologiens et les moines détestaient les légistes qui opposaient la lettre étroite et dure du droit écrit aux ardeurs de la foi. aux effusions de la mysticité. Luther écrivait à Mélanchthon : « Nous sommes redevables aux juristes d'avoir enseigné au monde tant d'équivoques, de chicanes, de calomnies, que le langage est devenu plus confus que dans une Babel... sycophantes, ô sophistes, peste du genre humain I »

En France, à la même époque, il s'éleva comme une clameur contre le mauvais état de la justice. Un prédicateur populaire osa comparer le Parlement de Paris à une rose superbe, tout empourprée du sang des pauvres, tincta sanguine pauperum clamantium et plorantium hodie post eos. Il montrait les plaideurs sollicitant pendant dix années pour un procès qu'on pouvait dépêcher

ig8 RABELAIS

en huit jours, et les malheureux, désespérant d'obtenir sentence, s'en allant nus avec un bâton blanc. Mais il y a plus d'un cercle dans cette cité dolente de la justice humaine où Rabelais nous promène à plusieurs reprises. Le Chicanons, bas officier de la loi, qui s'engraisse de procédure, n'est qu'un plat coquin, auquel le gentilhomme doit

a donner bastonnades et coups d'espée sus la teste, ou la belle jarretade (le jarret coupé), ou mieulx le jecter par les creneaulx et fenestresdeson chasteau. »

Plaisir féodal, très doux à l'âme du seigneur, que l'autre, envoyé par quelque prêtre, usurier ou avocat, avait osé citer, ajourner, injurier, avec une intolérable insolence; mais aubaine excellente pour le Chicanous, dont la sacro-sainte personne est inviolable :

« Cela faict, voilà Chiquanous riche pour quatre moys, comme si coups de baston feussent ses naïfves moissons. Car il aura du moins de Tusurier ou advocat salaire bien bon, et réparation du gentilhomme aulcune fois si grande et excessive, que le gentilhomme y perdra tout son avoir, avecques dangier de misérablement pourrir en prison t comme s'il eust frappé le roy. » (IV, 12.)

Plus ils ôont battus, plus ils sont contents :

« Monsieur frère Diable, disent-ils à frère Jean, s'il vous plaist encore quelques uns battre pour moins d'argent, nous sommes tous avons. Monsieur le Diable, nous sommes très tous à vous, sacs, papiers, plumes et tout.» (IV, i6.)

C'est déjà le cri de Tlntimé^ souriant sous le bâton du plaideur adverse :

Tôt donc, Frappez: j'ai quatre enfants à nourrir.

Monté sur « sa meschante jument, un sac de toille plein d'informations attaché à sa ceincture », avec son gros anneau d'argent au pouce gauche, le « viel, gros et rouge Chiquanous » est encore un personnage de comédie. Bridoye, lui aussi, est plus comique que malfaisant. Il représente une magistrature d'ordre inférieur, la juridiction civile ; son crime est de trop aimer l'argent, de juger en faveur du plaideur le plus généreux, de suivre dévotement une procédure surannée, d'embrouiller par l'application pédantesque du droit romain des coutumes déjà bien confuses. Mais si le juge est naïvement prévaricateur, trop docte et ridicule, l'institution n'est point mauvaise^ on peut la relever en la rajeunissant. Pantagruel pardonne beaucoup à Bridoye en considération de sa vieillesse et de sa sîmpiesse. Il songe à lui adjoindre un assesseur. Il sollicite lui-même l'indulgence de ses officiers en faveur du vieux juge simoniaque^ à la condition que Bridoye indemnise d'abord <( la partie condamnée » et^ en second lieu,

« qu'en subside de son office vous lui baillez quelqu'un plus jeune, docte, prudent, périt et vertueux conseiller, à l'advis duquel dorénavant fera ses procédures judiciaires. En cas que le voulussiez totalement de son ofUce déposer, je vous

priray bien fort me en faire un présent et pur don. Je trouveray par mes royaulmes lieux assez et estatz pour remployer et me en servir. » (IV, 43.)

Mais avec Grippeminaud et les Chats-fourrés nous pénétrons en pleine tragédie. C'est la région des pleurs et du sang, le tribunal du grand criminel, où Ton procède par la question, où grincent les engins de torture:

Quivi sospirij pianti ed alti guai,

€ Ils bruslent, escartelent, décapitent, meurdrissent, emprisonnent, ruinent et minent tout sans discrétion de bien et de mal. . . Le tout font avec souveraine et irréfragable authorité. »

« — Or ça, hurle le monstre, je te montreray, or ça, que meilleur te seroit estre tombé entre les pattes de Lucifer, or ça, et de tous les diables, or ça, qu'entre nos gryphes... Malautru, nous allègues tu innocence, or ça, comme chose digne d'eschapper nos tortures? Or ça, nos loix; sont comme toilles d'araignes, or ça ; les simples mouscherons et petitz papillons y sont prins, or çà ; les gros taons malfaisans les rompent, or ça, et passent à travers, or ça. >' (V, 11, 12.)

Rabelais en a tant vu, de ces moucherons^ se débattant, mourant dans Thorrible toile ! En 1529, Berquin avait été condamné à finir ses jours dans un in pace, au pain et à Teau. Le Parlement, irrité de rappel du roi, revint tout à coup sur sa sentence et décida que Berquin mourrait dans deux heures. Il était dix heures du matin. A midi, on l'étrangla, puis on le brûla. Ces lois féroces, un si cruel arbitraire, n'avaient d'autre effet que de provo-

quer, par la terreur, au mensonge et à la calomnie : cette justice si riche en supplices est impuissante à saisir la vérité.

« Icy on respond categoricquement de ce que Ton ignore, or ça; on confesse avoir faict, or ça, ce qu'on nefîst oncques, or ça ; on proteste sçavoir ce que jamais on n'apprint. »

Le juge frappé au hasard et dans l'ombre ; il ne s'attendrit qu'à la vue de l'or ; aujourd'hui bourreau, usurier demain. Au son de la bourse que leur jette dédaigneusement Panurge^ tous les C/iat5-/burr^5 jouent des griffes,

« comme si fussent violons démanchez, et tous s'escrierent à haulte voix, disans : « Ce sont les espices ; le procès fut « bien bon, bien friant etbienespicé. Ils sont gens de bien. » (V, 13.)

Des salles du Parlement» l'âpre clameur retentit jusqu'aux bureaux de la Cour des Comptes, jusqu'au fond du « maistre pressouer », « auquel on monte près de cinquante degrez ]». Là, à l'ombre de la Sainte-Chapelle, se traitent les affaires de finances publiques. C'était, selon Etienne Pasquier, le bras « senestre i» de la justice, dont « la cour de Parlement étoit estimée le bras dextre. » On comprend qu'elle ait partagé les critiques prodiguées par Rabelais à la juridiction criminelle et que l'écrivain ait placé, au péristyle de la Cour des Comptes,

« en paysaige les ruines presque de tout le monde, tant de

potences de grands larrons, tant de gibets, de questions, que cela nous feit peur. » (V, 16.)

Cependant, à partir de Louis XII, Messieurs des Comptes ne conservèrent plus de leurs pouvoirs primitifs que l'enregistrement des actes royaux. Mais au temps où nous sommes, dans une France épuisée par les guerres d'Italie et les prodigalités de François I*' et de ses favoris, cette cour semblait toujours remplir un office odieux. Les lois financières opéraient à l'aide d'un mécanisme d'impôts et d'actes aussi multiple et aussi dur que celui de la procédure criminelle. Les Apaedeftes, — les gens mal élevés — courbés sur leurs pressoirs, expriment les dernières gouttes des grappes vermeilles et des grappes desséchées : ils écrasent encore le marc déjà broyé; la précieuse liqueur coule et tombe en mille ustensiles, qui sont les innombrables redevances et aussi les épices et droits particuliers de Messieurs, aux dénominations bizarres. Aussi Panurge s'écrie-t-il : « Toutes les hierogliphiques d'Egypte n'approcheront jamais de ce jargon. » Mais ici, la satire atteint, au delà de la Cour des Comptes, les plus tristes abus de la couronne ; elle dénonce les souffrances les plus cuisantes du peuple et se joint au long cri de colère que les moines prêcheurs jetèrent alors au nom de tant d'opprimés. « Le peuple meurt de faim, disait le Frère Ménot ; il succombe sous la taille et la gabelle ; on le déchire tout vivant ; il ne lui reste plus qu'à dépouiller sa peau. »

LA SATIRE PHILOSOPHIQUE i93

Rabelais setourne alor s vers rEglise. Celle-ci, en face des violences du siècle^ est-elle encore le bouclier des faibles, Tabri pacifique des âmes délicates ? Il importe, ici, de dégager les vues très graves de Rabelais. Il y a, dans ses critiques, autre chose que l'ironie d'un moine en rupture de cloîtrey Les mythes des Papimanes et de Vlsle Sonnante reproduisent les objections opposées, depuis plusieurs siècles, à la constitution politique et à Tétat moral de l'Eglise . Que les papes se soient arrogé une domination absolue sur la communauté chrétienne, qu'ils aient fondé leurs prétentions sur des titres historiques ou des pièces doctrinales d'une authenticité douteuse, telles que furent les Décrétales, cela n'est encore qu'un point secondaire, et comme un lieu commun familier aux esprits libres, ranimé sans doute à l'occasion de chaque concile œcuménique. Mais une notion plus , importante ressort des tableaux du Pantagruel. ^L'Eglise n'est plus, comme à son origine, simplement un corps mystique : elle est devenue un établissement politique. De la retraite où se cache V Unique, de l'île chantante où trône le Papegaut, partent d'innombrables liens qui enlacent le reste du monde, gênent la liberté des princes et des cités, entravent étroitement les peuples. Le droit de répression, de réprimande, le droit de délier les sujets du devoir d'obéissance, les annates et les dimes sont autant de chaînes qui rattachent à Rome toute la chrétienté. Là est véritablement la

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question du pouvoir temporel, que les modernes ont entendue en un sens bien différent, et qu'ils ont cru résoudre par la conquête d'une ville et de quelques vallées dépeuplées par la maVaria. Lorsque Dante maudit la donation de Constantin^ il ne voit encore dans le pape qu'un seigneur italien , chef du parti guelfe et promoteur d'une politique inquiétante pour l'Italie : ce n'est pas à l'héritier des traditions théocratiques de Grégoire VII que vont ses invectives. Pour les ultramontains, surtout à partir des grands conciles du xv' siècle, le point de vue changeait tout à fait. Ce n'était plus seulement de la péninsule, mais de l'Europe ellemême que le Saint-Siège prétendait régler souverainement les destinées. Les troubles causés par les antipapes, aux xiv* et xv» siècles, et les agitations religieuses qui provoquèrent la Réforme mirent en première ligne des préoccupations générales la primauté du Souverain Pontife.

« Vray est qu'il y a environ deux mil sept cens soixante lunes que furent en nature deux Papegaux produits ; mais ce fut la plus grande calamité qu'on vit oncques en ceste Isle. « Car, disoit iEditue, tous ces oiseaulx icy se pillèrent lesuns les aultres et s'eotreplauderent si bien ce temps durant, que Tlsle périclita d'estre spoliée de ses habitans. Part d'iceulx adheroit à un et le soustenoit : part à Taultre, et le defendoit : demeurèrent part d'iceulx muts comme poissons, et oncques ne chantèrent, et part de ces cloches, comme interdicte, coup ne sonna. Ce séditieux temps durant, à leur secours évoquèrent empereur, roys, ducs, monarques, comtes, barons et communautez du monde qui habite «n continent et terre ferme, et n'eustOn c«

schisme et cette sédition qu'an d'iceulx ne fui tollu de vie, et la pluralité reduicte en unité. » (V, 3.)

N'oublions pas que l'histoire de la première moitié du xvi« siècle dut à la cour de Rome ses directions principales, et que le système d'alliances capricieuses, formées pour l'intérêt du moment et presque aussitôt rompues, qui attira sur les champs de bataille de l'Italie les armées de l'Europe^ avait commencé par les plans d'Alexandre VI et la Ligue de Cambrai, La papauté de la Renaissance, parmi de si fréquentes évolutions de politique, n'eut guère de fixité que dans ses menées hostiles à la France, sous Charles VIII, Louis XII et François P'- Mais le Saint-Siège était militairement très faible, ruiné par les dilapidations folles des neveux et des favoris, obligé de s'appuyer à un patron très puissant, l'Empire ou le roi d'Espagne ; et ce protectorat valait la plus humiliante servitude. Ces pontifes, qui croyaient mener le monde, mendiaient sans cesse des subsides en argent ou en soldats, se jetaient éperdument entre les bras de l'Empereur, subissaient de lamentables aventures. Vainement les foudres du Vatican tonnèrent pour le maintien des droits que consacrent les déifiques Décrétales ; ils n'ont point arrêté, sur la route de PapimaLuiey les lansquenets de Frondsberg, les brigands de Bourbon. Les oiseaux au plumage de pourpre sommeillent découragés sous les frais ombrages de Vlsle Sonnante.

Pâpegaut dort au fond de sa cage dorée. N'a-t-il paSf d'ailleurs, goûté une captivité plus amère encore, au château Saint- Ange, sous la garde de Charles-Quint ? « Il semble une duppe t, dit Panurge, qui propose de faire chanter sur l'heure et de force l'oiseau merveilleux, ^ditue s'indigne d'un si libre propos tenu près de la cage même de Pâpegaut :

« Parlez bas, de par Dieu ; il a aureille, comme sagement dénota Michael de Matiscones, — Si a bien une duppe, dist Panurge. — Si une fois il vous entend ainsi blasphemans, vous estes perdus, bonnes gens : voyez vous là dedans sa cage un bassin ? D'iceluy sortira foudre, tonnoirre, esclairs, diables et tempestes, par lesquels en un moment serez cent pieds sous terre abismez. — Mieulx seroit, dit Frère Jean, boire et banqueter. » (V, 8.)

Cette Eglise temporelle du xvi* siècle, entreprenante, avide et magnifique» cause permanente d'agitation pt)ur la chrétienté, met en mouvement toute une armée de {moines, qui sont la force véritable, souvent indocile, du Saint-Siège. Elle se recrute dans le monde entier, reçoit les cadets des grandes familles :

« Quand en quelque noble maison de ceste contrée dernière y a trop d'enfants. . . , de sorte que qui à tous part feroit de l'héritage, comme raison le veut^ nature Vordonne et Dieu le commande, la maison seroit dissipée, c'est Toccasion pourquoy les parens s'en deschargent en ceste islc. » (V, 4.)

Les criminels eux-mêmes, qui fuient l'atteinte delà loi,

« icy ont leur vie assignée, icy soudain deviennent gras comme glirons (loirs), quiparavant estoîent maigres comme pies; icy ont parfaicte seureté, indemnité et franchise. »

Evidemment, Rabelais ne consentit jamais à se réconcilier avec le monachisme*. Ici, sa critique est tout à fait radicale. C'est la règle elle-même^ ce sont les trois vœux de chasteté, pauvreté et obéissance qu'il rejette ; Gargantua disait :

« La plus grande resverie du monde estoit soy gouverner au son d'une cloche, et non au dicté de bon senset entendement. » (I, 52.)

Rabelais touche un instant, mais dans un simple apologue, à la question délicate du célibat ecclésiastique. Il est impitoyable à regard des « moynes ocieux. »/

Mais voici, contre le monachisme, deux objections autrement importantes, qu'il faut accepter, si l'on veut comprendre la crise religieuse du xvp siècle. II signale l'ignorance et la cupidité des ordres monastiques :

<c Je n'estudie point de ma part, dit Frère Jean. En notre abbaye nous ne estudions jamais, de peur des auripeaux fmaux d'oreilles). Nostre feu abbé disoitque c'est chose monstrueuse veoir un moyne sçavant. Pardieu I monsieur mon amy, magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes. » (I, 39.)

Ainsi pensaient jadis ces religieux du Mont-Cas- ^sin, dont Boccace vit, en pleurant, la bibliothèque ravagée ouverte aux vents et à la pluie, et les manuscrits mutilés et vendus aux femmes comme amu-

198 RABELA)S

lettes. Au temps de Mabillon encore, ces bénédictins enfouirent leurs manuscrits grecs pour les soustraire à la curiosité des visiteurs. N'oublions pas enfin que Rabelais n'étudia le grec qu'en dépit des franciscains de Fontenay-le-Comte, et qu'il assista, dans sa jeunesse, à Tétonnante querelle [es dominicains de Cologne contre Reuchlin (1). L'avidité des moines mendiants attira l'attention d'un siècle qui ne fut point tendre au trafic des indulgences et aux prodigalités de la cour romaine. , La soif des biens temporels marquait une décadence nouvelle de l'esprit apostolique ; l'avarice étouffait la charité dans l'àme des bons Pères de Religion. Ils ne voyaient plus trop souvent, dans le mourant* qu'un donateur. Raminagrobis a chassé de son chevet c un tas de villaines, immondes et pestilentes bestes 2> qui le tourmentaient d'importunités € forgées dans l'officine de ne sçay quelle insatiabilité ». (III, 21.) Pourquoi, dit le pieux Panurge, refuse-t-il d'ordonner

f par tous les couvens de ceste province aux bons pères religieux force bribes, force messes, force obitz et anniversaires? »(III, 23.)

Aussi ni carme, ni capucin, ni minime n'assis-

(1) Célèbre humaniste allemand. Il est fait allusion à une polémique engagée à propos de livres hébreux qu'un Juif converti, Blefferkon, avait présentés à l'empereur Maximilien comme pernicieux. Les dominicains de Cologne étaient d'avis qu*il fallait détruire ces ouvrages. Reuchlin protesta énergie quement. (Note des Éditeurs.)

tera à son enterrement « S'il est damné, à son dam. » Remarquons bien cette singulière menace. Au delà de la discipline altérée, du vœu de pauvreté violé, on découvre une doctrine sur le salut contraire à la tradition des grands docteurs de la Grâce : la justification par les œuvres, exagérée par les prêcheurs dMndulgences, avait été le point de départ du schisme de Luther. La simplicité populaire pouvait ignorer les subtilités d'une théologie transcendante : elle retrouvait ce sentiment confus d'un déclin de l'Eglise, qui remplissait alors les consciences, dans les railleries de Rabelais comme dans les sévères maximes de Luther. { «Il faut enseigner aux chrétiens, disait celui-ci, que si le pape connaissait les exactions des prêcheurs de pardon^ il aimerait mieux que la basilique de Saint-Pierre tombât en cendres, plutôt que de la construire avec la chair, la peau et les os de ses brebis. » , ' - .

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