‹ RabelaisChapitre 20 sur 21 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Rabelais nous a montré tour à tour comment les Maîtres sophistes ont appesanti Tâme de Gargantua ; comment l'homme de son temps, gâté par une science vaine^ bercé d'illusions, ou corrompu et irrité à la façon de Panurge, est jeté dans un monde où régnent la violence et l'arbitraire, la sottise et l'avarice. Il juge que le plus sûr moyen de réformer la société et de guérir Tesprit humain serait de tirer enfin l'homme de cette caverne de Platon que hantent de si fâcheux fantômes. La théorie de l'éducation domine de très haut son œuvre entière ; en elle il a su mettre toute son expérience des livres el de la vie : elle restera comme l'une des plus généreuses conceptions du xvi* siècle et de l'esprit français.

Il présente aux précepteurs de la jeunesse une formule très simple et féconde : retournez à l'antiquité, mais demeurez en même temps fidèles à la nature. Etudiez, semble-t-ildire, les ouvrages des Grecs et des Romains, moins pour les imiter docilement que pour apprendre à sentir et à pen-

ser comme eux, à juger droitement des choses, à maintenir, à leur exemple, dans le développement de l'âme et du corps du jeune homme, une équitable harmonie. Demandez aux anciens des modèles de noblesse et de grâce ; mais n'oubliez point qu'il ne suffit pas d'orner les jeunes esprits déformes oratoires ou poétiques ; s'il est beau de porter des pensées hautes, il est bon aussi de s'engager dans la vie avec un corps robuste et alerte, une intelligence ouverte à toutes les connaissances et que ne déconcerteront ni les phénomènes inattendus de la nature, ni les accidents de l'histoire, ni les sophismes des méchants. Vous serez, en vérité, ' ainsi les fils et les disciples des anciens.JIls ne séparèrent point, durant leurs plus beaux siècles, la gymnastique de la musique ^ et le chef-d'œuvre de l'éducation leur paraissait être l'adolescent en qui ils voyaient éclore à la fois, pour la force et la parure de la cité, un poète, un sage, un orateur, un soldat. Le prince de leurs philosophes, Aristote, fut aussi le plus grand des éducateurs. Ses élèves parcouraient le cycle entier des connaissances humaines. Comme lui, dirigez les vôtres à travers toutes les sciences de l'esprit, de la politique et de la nature. Qu'ils assouplissent chaque jour leurs membres par ces luttes et ces jeux où les jeunes gens de Platon mêlaient encore sans embarras les plus graves entretiens; qu'ils visitent enfin, comme mon Pantagruel, les peuples étrangers, afin d'accroître, par le spectacle de

mœurs nouvelles, l'expérience que vos leçons et vos observations premières ont commencée en eux sur le monde, l'homme et la société.

Cette éducation complète de l'âme et du corps est ménagée à l'aide de la pédagogie la plus simple. Nul appareil dogmatique : l'enseignement adopte pour méthode Tordre naturel de la vie ; il se sert familièrement des incidents variés du jour, il se conforme à la saison présente, à l'état même du ciel. Gargantua a le bonheur d'être prince et l'élève unique d'un maître excellent : pour lui, la discipline est toute dans l'autorité presque paternelle de Ponocrates : ,<1 accorde allègrement à son ami tout ce que des écoliers nombreux, soumis à une règle nécessaire, n'abandonnent qu'à la contrainte. Education véritablement socratique, fondée sur la pénétration intime de l'intelligence du maître et de celle du disciple, qui se poursuit par de libres causeries, de longues promenades remplies d'observations et de réflexions utiles, par de fréquentes rencontres avec les « gens sçavans •, « à l'émulation desquelz luy creust l'esperit et le désir de estudier aultrement et se faire valoir i. (I, 23.)

La journée de Gargantua commence à quatre heures du matin :

« Ce pendant qu'on le frotoit luy estoit leue quelque pagine de la divine Escripture haultement et clerement avec pronunciation compétente à la matière, et à ce estoit commis un jeune paige natif de Basché, nommé Anagnostes. Selon le propos et argument de ceste leçon, souventesfoys se

adonnoît à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture monstroit la majesté et jugement meryeilleux...

< Eulx retornans considéroient Testât du ciel, si tel estoit comme Tavoient noté au soir précèdent, en quelz signes entroitle soleil, aussi la lune, pour icelle journée.

« Ce faict, estoit habillé, peigné, testonné, accoutré et parfumé, durant lequel temps on lui repetoit les leçons du jour d'avant. Luy-mesmes les disoit par cueur, et y fondoit quelques cas praticques et concernens Testât humain, lesquelz ilz entendoient aulcunes foys jusques deux ou troys heures, mais ordinairement cessoient lorsqu*il estoitdn tout habillé.

« Puis par trois bonnes heures luy estoit faicte lecture.

c Ce faict, issoient hors, tousjours conferens des propoz de la lecture, et se desportoient en Bracque, ou es prez, et jouoient à la balle, à la paulme, à la pile trigone, galentement se exercens les corps comme ilz avoient les Âmes auparavant exercé.

< Tout leur jeu n'estoit qu^en liberté, car ilz laissoient la partie quand leur plaisoit, et cessoient ordinairement lors que suoient parmy le corps, ou estoient aultrement las. Âdoncq estoient très bien essuez et frottez, changeoient de chemise, et doulcement se pourmenans alloient veoir si le disner estoit prest. Là attcndens recitoient cleremeni et éloquentement quelques sentences retenues de la leçon.

«,.. Au commencement du repas estoit leue quelque histoireplaisante des anciennes prouesses, jusques à ce qu'il eust prins son vin. Lors (si bon sembloit) on continuoit la lecture, ou commenceoient à deviser joyeusement ensemble, parlans pour les premiers moys de la vertus, propriété, efficace e\ nature de tout ce que leur estoit servy à table, du pain, du vin, de Teau, du sel, des viandes, poissons, fruictz, herbes, racines, et de Tapprest d'icelles. Ce que faisant, aprint en peu de te mps tous les passaiges à ce competens, en Pline, Athené, Dioscorides, Jullius Pollux, Galen, Porphyre, Opian, Polybe, Heliodore, Aristoteles, -^lian et

aultres. Iceulx propos tenus, faisoieni souvent, pour plus estreasseurez, apporter les livres susdiztz à table.

«... Après, devisoient des leçons leues au matin... se lavoit les mains et les yeulx de belle eaue fraische, et rendoient grâces à Dieu par quelques beaulx canticques faictzà la louange de la munificence et bénignité divine. Ce faict, on apportoit des chartes, non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles, lesquelles toutes estoient de arithmétique. »

Venaient ensuite des exercices de géométrie et d'astronomie, de chant et de musique. Gargantua reprenait ses livres et la leçon du matin jusqu'à l'heure des exercices de chevalerie. Sous les yeux de Técuyer Gymnaste, il chevauchait différentes montures, franchissait les fossés, tournait en cercle,'maniait la lance, la pique, toutes les armes offensives et défensives, chassait la bête fauve ou le petit gibier, luttait, sautait,

c non à cloche pied, non en sault d'alemant, car (disoît Gymnaste), telz saulx sont inutiles et de nul bien en guerre. »

Il nageait en diverses attitudes

« en pàrfonde eau, à Tendroict, à l'envers, de cousté, de tout le corps, des seulz pieds, une main en Tair, en laquelle tenant un livre transpassoit toute la rivière de Seine sans icelluy mouiller, comme faisoit Jules César. »

II gouvernait un bateau, et, au sortir du bain^ « roidement montoit encontre la montagne », bondissaitd'arbre en arbre, c< comme un escurieux yu lançait la pierre, la javeline, Tépieu, la hallebarde, tirait à l'arc, à l'arbalète, à l'arquebuse, grimpait

LA THÉORIE DE l'ÉDUCATION ET DU BONHEUR 205

à la corde jusqu'au sommet d'une tour, « et pour se exercer le thorax et pulmon, crioît comme tous les diables ». On le frottait de nouveau, on le revêtait d'habillements frais, et il rentrait lentement à travers les prairies, étudiant, recueillant les plantes et les <c conferens avec les livres des anciens qui en ont escript d. Le souper l'attendait, plus copieux que le dîner : il se passait encore « en bons propous, tous lettrez et utiles ». Il reprenait, aux heures de la veillée, ses divertissements musicaux sur tous les instruments connus, les cartes et les dés :

a et là demouroient faisans grand chère et s'esbaudîssans aulcunes foys jusques à l'heure de dormir ; quelque foys alloient visiter les compaignies des gens lettrez, ou de gens qui eussent veu pays estrangers.

c En pleine nuict, davant que soy retirer, alloient au lieu de leur logis le plus descouvert veoir la face du ciel, et là. notoient les comètes, sy aulcunes estoienl, les figures, situations, aspectz, oppositions et conjonctions des astres.

a Puis avec son précepteur recapituloit briefvement, à la mode des Pythagoricques, tout ce qu'il avoit leu, veu, sceu, faict et entendu au decours de toute la journée.

« Si prioient Dieu le créateur en Tadorant et ratifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa bonté immense, et luy rendant grâce de tout le temps passé, se recommandoient à sa divine clémence pour tout Tadvenir. Ce faict, entroient en leurrepoùs. » (1,23.)

Si le temps était pluvieux, Gargantua aiguisait ses forces à la maison en fendant du bois ou en battant du blé ; il s'amusait à peindre, à sculpter, à jouer aux osselets ; il visitait les fonderies et les

arsenaux^ les ateliers de lapidaires^ d'horlogers, d'imprimeurs; les laboratoires des alchimistes ; il assistait aux leçons publiques, aux actes solennels, aux plaidoyers, aux sermons des prêcheurs évangéliques, c'est à-dire des réformés. Je rappelle que ce premier livre date de la période quasi protestante de Rabelais. Gargantua entrait aux salles d'escrime, aux boutiques des droguistes et des apothicaires, aux théâtres des bateleurs. Ces jours-là, le souper était plus sobre, et composé

« de viandes dessicatives et exténuantes, afïin que Tintemperie humide de l'air... feust par ce moyen corrigée et ne leur feust incommode par ne soy estre exercitez comme avoient de coustume.

€ Ainsi fut gouverné Gargantua, et continuoit ce procès de jour en jour... en tel exercice ainsi continué. Le quel» combien que semblant pour le commencement diffîcile, en la continuation tant doulx fut, legier et délectable, que mieulx ressembloit un passe-temps de roy que l'estude d'un escholier.

« Toutesfoys, Ponocrates, pour le séjourner de cette véhémente intention des esperitz, advisoit une foysle moys quelque jour bien clair et serain, auquel bougeoient au matin de la ville, etalloient ou à Gentilly, ou à Boloigne, ou à Montrouge, ou au pont Gharanton, ou à Vanves, ou à Sainct Glou. Et là passoient toute la journée à faire la plus grande chère dont ilz se pouvoient adviser, raillans, gaudissans, beuvans d'auUant, jouans, chantans, dansans, se voytrans (vautrant) en quelque beau pré, deniceans de& passereaulx, prenans des cailles, peschans aux grenoilles et escrevisses.

<( Mais encores que icelle journée feust passée sans livres et lectures, poinct elle n'estoit passée sans profût, car en beau pré ilz recoloient par cueur quelques plaisans vers de Tagriculture de Virgile, de Hésiode, du Rusticque de Politian ; descripvoient quelques plaisans épigrammes en latin,

hd. THÉORIE DE l'ÉDUGATION ET DU BONHEUR 207

puis le mestoient par rondeaux et ballades en langue françoise.

« En banquetant, du vin aisgué separoient Teau, comme renseigne Cato» de Re rusUa/^i Pline, avecques un guobelet de lyerre... ; faisoient aller 1 eau d'un verre en aultre : bastissoient plusieurs petitz engins automates, c'est-à-dire soy mouvans eulx mesmes. » (1*^4.)

La lettre de Gargantua à son fils Pantagruel' achève le plan dVune éducation où ne se faisait pas encore assez sentir Tinfluence de la Renaissance. Avec Ponocrates, nous sortions à peine des. temps gothiques et scolastiques ; les œuvres les plus exquises des anciens ne sont pas encore entre les mains des écoliers ; les poètes et les moralistes de la Grèce et de Rome sont moins connus que les naturalistes, les médecins, les physiciens de l'antiquité ;. les G^orgigues et le De Re rustica charment au même titre le bon Gargantua : pour lui, Virgile n*est encore qu'un conseiller utile de l'art agricole. L'enseignement que reçoit notre héros est bien moins littéraire que scientifique. Les Humanités sont loin encore ; la grande érudition du xvi' siècle est à venir ; l'étude du grec, les langues et les antiquités de TGrient juif et arabe no seront abordées qu'au temps de Pantagruel. Gargantua déplorera d'une façon bien touchante de n'avoir pu goûter, en son adolescence, à ce <* s'çavoir libéral et honeste » qui ornera l'âme de son fils. L'aurore de l'âge nouveau réjouira cependant sa vieillesse. Il s'est mis au grec, comme Caton, sur le tard, et se délecte à la lecture de

Platon, des traités moraux de Plutarque, des Antiquités de Pausanias. Des livres charmants, où les anciens ont déposé le miel de leur sagesse, et si doux pour l'automne de la vie ! tels que le De Senectute^ sont devenus les familiers du vieux

) prince. Il les cite bonnement, à côté de la sainte Ecriture. Il répète à trois reprises, dans sa lettre» le nom auguste de Platon.

i ' Ce nom seul est le signe d'une évolution décisive^ non seulement dans l'éducation, mais dans le progrès même de l'esprit humain. Platon est sorti de l'imprimerie des Aides, à Venise, sous les boulets de Jules II. Désormais l'art de la composition, la beauté de la forme, le rythme et la grâce du style entrent dans la discipline des études. Pantagruel apprendra le grec d'abord, puis le latin, l'hébreu, le chaldaique, l'arabe. Mais il s'exercera aussi à écrire en langue grecque à l'imitation de Platon, en f langue latine à celle de Cicéron. A mesure que l'éducation s'est élevée plus haut, elle a découvert des directions nouvelles, où Gargantua ne s'était pas engagé : Thistoire, la géographie, le droit romain rattaché à la philosophie morale, Tanatomie agrandissant les sciences fondées par les médecins grecs, romains ou arabes. Telles connaissances,^ acquises autrefois par l'élève de Ponocrates d'une manière rapide et empirique, sont réglées par de& méthodes plus rigoureuses : il ne suffît plus d'observer chaque nuit l'état du ciel : il faut connaître tous les canons de l'astronomie. Les faictz de na-

LA THÉORIE DE l'ÉOUGATION ET DU BONHEUR 209

turoy complètement explorés, dénombrés et classés, ne sont plus seulement l'objet d'une recherche curieuse et divertissante, mais d'une science bien ordonnée, exacte, et qui ne néglige aucune forme f de la vie : ""^

a Qu'il n'y ayl mer, rivière ny fontaine dont tu ne connoisse les poissons, tous les oyseaulx de Tair, tous les arbres, arbustes et fructices des foretz, toutes les herbes de la terre, tous les metaulx cachez au ventre des abysmes, les pierreries de tout orient et midy : rien ne te soit incogneu. »

Les saintes lettres, dont l'importance n'a pas diminué, sont elles-mêmes étudiées méthodiquement : en première ligne, et dans le texte grec, le Nouveau Testament, et les Epitres des Apôtres, puis, en hébreu, la Bible. Ponocrates avait repre- ' sente la lutte difficile contre les routines du passé. Et, tout d'abord, il avait supprimé de son programme l'étude favorite du moyen âge, l'art du syllogisme, la dialectique. Epistémon, son continuateur, fera fleurir magnifiquement la science véritable, la science sereine, sur le champ où Ponocrates avait creusé les sillons de la moisson future.

Mais ni Gargantua, ni Pantagruel ne seront des savants de profession ou ne rechercheront la gloire littéraire. La discipline qui a réglé leur intelligence ne les dispose point aux œuvres de l'esprit : ils sortent des mains de leurs précepteurs riches de connaissances précises, bien exercés à l'observation, doués d'un jugement sain :

la théorie de Rabelais serait d'une valeur moindre s'ils remportaient de leurs années d'études autant de génie que de sagesse. Un système général d'éducation ne doit viser qu'indirectement et par l'emploi des bonnes méthodes à la vocation des écrivains ou des savants futurs. Ce qui importe, c'est que l'enseignement soit vraiment libéral^ et toujours digne du nom d'humanités ; c'est que l'élève s'y forme à la fois à la pratique des pensées justes et à l'amour des pensées nobles. Car l'œuvre des maîtres serait bien incomplète s'ils se contentaient de façonner des esprits droits ; leur tâche est aussi de cultiver cette politesse e t ces vertus délicates que notre bonne langue du xvii* siècle faisait entendre en un mot, l'/ionnête homme. Ajoutez un degré encore dans la perfection . morale, et vous aurez le sage, l'homme de bien. Cette fleur de généreuse culture, qui permet d'espérer des fruits de vertu, embellit déjà l'adolescence d'Eudémon. Il vient à nous avec la grâce^ attique d'un éphèbe de Xénophon :

« Eudemon, tant bien testonné, tant bien tiré, tant bien espousseté, tant honnesteen son maintien, que trop mieulx ressembloit quelque petit angelot qu'un homme...

« Alors Eudemon, demandant congié de ce faire audict viceroy son maistre, le bonnet au poing, la face ouverte, la bouche vermeille, les yeulx asseurez et le rcguard assis sur Gargantua avecques modestie juvénile se tint sur ses pieds, et commença à le louer et magnifier, premièrement de sa vertus et bonnes mœurs, secondement de son sçavoir, tier-

LA THÉORIE DE l'ÉDUCATION ET DU BONHEUR 211

cernent de sa noblesse, quartement de sa beaulté corporelle. Et pour le quint doulcement Texhortoit à révérer son père en toute observance, lequel tant s'estudioit à bien le faire instruire; enfin le prioit qu'il le vouloit retenir pour le moindre de ses serviteurs...

« Le tout feut par icelluy proféré a^vecques gestes tant propres, pronunciation tant distincte, voix tant éloquente et languaige tant aorné et bien latin, quemieulx ressembloit un Gracchus, un Ciceron ou un Emilius du temps passé qu'un jouvenceau de ce siècle. » (1,13.)

Le cours des années s'avance, les devoirs se multiplient, et ces âmes excellentes et raisonnables, dirigées par un instinct de bonté que ne gâtera jamais régoïsme, embrassent avec simplicité chacune des obligations de la vie morale. Comme elles appartiennent désormais à Télite de la famille humaine, elles élèvent à la dignité d'un sentinMiit grave et toujours aimable chacune des affections naturelles du cœur humain. La pensée la plus généreuse ou la plus tendre est toujours la première qui s'éveille en elles. Selon la parole de Gargantua, leur foi est formée de charité. (II, 8.) Celui-ci, en un siècle si sévère aux petits et impitoyable pour les vaincus, réconforte, console et délivre ses prisonniers de guerre, afin de ne point « dégénérer de la debonnaireté héréditaire » de ses aïeux. (1,50.) Il fait ensevelir religieusement ses ennemis, recueille et soigne leurs blessés, rembourse de leurs dommages les habitants de la Roche-Clermaud, « à leur confession et ser* ment ». Pantagruel élargit la fîère maxime de la

212 KABELÂIS

philosophie antique : Non nisi inter bonos amicitia. Non seulement il compatit aux misères de Panurge, mais c il Tayma toute sa vie. »

a Par foy, je vous ay jà prins en amour si grand que, si TOUS condescendez à mon vouloir, vous ne bougerez jamais de ma compaignie, et vous et moy ferons un nouveau pair d'amitié telle que feut entre Enée et Achates. » (11,9.)

Au plus fort de la tempête, tandis que Panurge pleure et déraisonne, Pantagruel, maître de luimême, s'assied au gouvernail et le tient « fort et ferme i>. Frère Jean ne manque ni de tête ni de courage, mais il blasphème terriblement : seul, Pantagruel fait entendre une parole religieuse : a Le bon Dieu servateur nous soyt en ayde ».

/~'(IV,20.) Mais la merveille du livre est peut-être ' Tamour si profond qui unit les deux géants, le père et le fils. A-t-on jamais célébré en termes plus beaux que ceux de la lettre de Gargantua cette perpétuité de la famille, symbole terrestre de Timmorfalité, qui soutiendra le genre humain jusqu'à l'heure où

« Jesu Christ aura rendu à Dieu le père son royaulme pacificque hors tout dangier et contamination de péché. . . Non doncques sans juste et équitable cause je rends grâces à Dieu, mon conservateur, de ce qu il m'a donné povoir veoir mon antiquité chanue refleurir en ta jeunesse : car, quand parle plaisir de luy, qui tout régit et modère, mon an^e laissera ceste habitation humaine, je ne me reputeray lotallement mourir, ains passer d'un lieu en aultre, attendu que en toy et par toy je demeure en mon image visible en ce

LA THlêORIE DE l'ÉDUCATION ET DU BONHEUR 213

monde vivant, voyant et conversant entre gens de honneur et mesamys comme je souloys. . .

« Parquoy, ainsi comme en toy demeure l'image de mon corps, si pareillement ne reluysoient les meurs de Tame, l'on ne te jugeroit estre garde et trésor de Timmortalité de nostre nom, et le plaisir que prendroys ce voyant seroyt petit, considérant que la moindre partie de moy, qui est le corps, demoureroit, et la meilleure, qui est Tame, et par laquelle demeure nostre nom en bénédiction entre les hommes, seroit dégénérante et abastardie... Et ee que présentement te escriz, n'est tant affm qu'en ce train vertueux tu vives, que de ainsi vivre et avoir vécu tu te resjouisses et te refraischisses en courage pareil pour Tadvenir. A laquelle entreprinse parfaire et consommer, il te peut assez souvenir comment je n'ay rien espargné ; mais ainsy y ay-je secouru comme si je n'eusse aultre thesor en ce monde que de te veoir une foys en ma vie absolu et parfaict, tant en vertu, honesteté et preudhommie comme en tout sçavoir libéral et honeste, et tel te laisser après ma mort comme un mirovoir représentant la personne de moy ton père, et sinon tant excellent, et tel de faict, comme je te souhaite, certes bien tel en desir. . .•

a ... Mais parce que, selon le saige Salomon, sapience n'entre point en ame malivole, et science sans conscience n'est que ruine de l'ame, il te convient servir, aymer et craindre Dieu, et en luy mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foy formée de charité estre à luy adjoinct, ensorle que jamaisn'en soys désamparé par péché. Aye suspectz les abus du monde. Ne metz ton cueur à vanité, car ceste vie est transitoire, mais laparolle de Dieu demeure éternellement. Soys serviableà tous tes prochains et les ayme comme toy mesmes. Révère tes précepteurs, fuis les compaignies de gens esquelz tu ne veulx poinct resembler, et les grâces que Dieu te a données, icelles ne reçoipz en vain. Et quand tu congnoistras que auras tout le sçavoir de pardelà acquis, retourne vers moy, afOn qut jt te voye et donne ma bénédiction devant que mourir.

« Mon filz,lapaix et grâce de Nostre Seigneur soit avecques toy ! Amen.

a De Utopie, cedixseptiesme jour du moys de mars.

« Ton père « Gargantua. » (11,8.)

Plus tard, au cours du long voyage de Pantagruel, il lui dépêche sonécuyer Malicorne afin que celui-ci rapporte des nouvelles fraîches de son fils.

« J'ay recouvert quelques livres joyeulx, lesquelz te seront par le présent porteur renduz. Tu les liras quand te vouldras refraischir de tes meilleures estudcs... La paix de TiEternel soyt avecques toy. Salue Panurge, Frère Jean, Epistémon, Xenomanes, Gymnaste et aultres tes domestiques mes bons amis. De ta maison paternelle, ce treziesme de juin.

« Ton père et amy.

« Gargantua. »

Et Pantagruel répond par une profession de tendresse et de respect que méritait bien un tel père. Il lui envoie, en même temps, quelques curiosités, un tarande de Scythie, « animal estrange et merveilleux à cause des variations de couleur en sa peau et poil 2> ; trois jeunes unicornes « plus * domesticques et apprivoisées que ne seroient de petits chattons. »

« Pareillement vous envoyé la vie et gestes d'Achilles, en tapisserie bien belle et industrieuse, vous asscurant que les nouveaultez d'animaulx, de plantes, d'oyseaulx, de pierreries, que trouver pourray, et recouvrer en toute nostre pérégrination, toutes je vous porteray, aydant Dieu nostre Seigneur, lequel je prie en sa saincte grâce vous conserver. » (IV, 4.)

LA THÉORIE DE l'ÉDUCATION ET DU BONHEUR 215

Quelques lignes de Montaigne me semblent un résumé excellent de plusieurs des vues de Rabelais sur l'éducation.

« Ce n*es( pas une âme, ce n'est pas an corps qu on dresse, c'est un homme, il n'en faut pas faire à deux. Et comme dit Platon, il ne faut pas dresser Tun sans Taultre, mais les conduire également, comme une couple de chevaux attelés à mesme timon...

a ... Ce grand monde... c'est le miroir où il nous faut regarder, pour nous cognoistre de bon biais. Somme, je veux que ce soit le livre de mon escolier...

« ... Je trouve ces ergotistes plus tristement encore inutiles. Nostre enfant est bien plus pressé: il ne doit au psedagogisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie : le demeurant est deu à Vaction, Employons un temps si court aux instructions nécessaires. Ce sont abus, ostez toutes ces subtilitez épineuses de la Dialectique, de quoy nostre vie ne se peut amander, prenez les simples discours de la philosophie, sçachez les choisir et traiter àpoinct ; ils sont plus aisez à concevoir qu'un conte de Boccace. » (1, 19.)

Ces vues communes à Rabelais et à Montaigne se retrouvent plus ou moins dans les doctrines de Fénelon, de Locke, de Rousseau. La théorie de [ Rabelais, fondée à propos de l'éducation de deux princes, convient aussi au fils d'un gentilhomme ; elle est également bonne pour celui d'un simple particulier. Il suffit, pour l'approprier à l'usage du plus grand nombre des enfants, d'en modifier la discipline et la pédagogie. On la peut reprendre entre les murs d'un collège comme au foyer de la famille, ou sous la direction isolée d'un précepteur. Quelles que soient les objections très sérieuses que Ton oppose encore au régime de la

communauté, ou plutôt de Vinternsit — la « geôle de jeunesse captive », — sinon pour renseignement, du moins pour la moralité et le caractère, nous sommes loin assurément des collèges du temps de Montaigne, où, <i: au lieu de convier les enfants aux lettres, on ne leur présente à la vérité qu'horreur et cruauté », où des maîtres, enivrés de colère, enseignent « d'une troigne effroyables, les mains armées de fouet ». On trouverait sans peine, en France et en Europe, plus d'une maison d'enseignement commun où la discipline morale répond aux vœux formés par Locke qui, partisan très décidé de l'éducation isolée, souhaite que l'on veille, dans les collèges, au progrès de la vertu aussi soigneusement qu'à l'étude des langues anciennes et des sciences. Ces questions de

' pédagogie sont, après tout, secondaires ; le développement de la civilisation générale et le dévouement ingénieux des maîtres en aplanissent chaque jour les difficultés.

! - Ce qui importe en première ligne, c'est la méthode même et l'esprit de l'éducation. Rabelais a rompu avec l'antique routine : il n'est guère d'utile innovation qu'il n'ait imaginée d'avance. Sans doute, il faut élaguer et modifier le programme qu'il propose. II n'indique pas clairement à quel moment précis de la jeunesse répond le cours d'études de Gargantua ou celui de Pantagruel. Peut-être exige-t-il de l'adolescence un trop grand nombre de données positives et ecienti-

LA THÉORIE DE l'ÉDUCATION ET DU BONHEUR 217

fiques. Locke ira plus loin, e^ sacrifiera, en vérita-^ ble Anglais baconien, l'éloqnence et la poésie aux leçons de rexpérience. Montaigne, qui sut tirer de Plutarque et de Sénèque un suc si riche de sagesse profane, a pénétré plus profondément dans Texcellence intime des lettres antiques. Sur ce point, il représente bien la tradition française. Comme Rabelais et Montaigne, Milton regrettera la perte de tant d'années précieuses à < ratisser autant de mauvais latin et de mauvais grec qu'on en pourrait apprendre de bon autrement et agréablement en une année. •

Mais Rabelais et Milton attendent des efforts del leurs disciples une érudition trop étendue. Ici, Montaigne, les maîtres de Port- Royal, Fénelon, Roilin ont une expérience plus juste des nécessités et des limites de l'enseignement. On approuvera ) Montaigne de réduire un peu la gymnastique véritablement cyclopéenne de Rabelais. Il y ajoute la danse, afin <i que la bienséance extérieure et l'antre gent et la disposition de la personne se façonnent quant et quant l'âme. » Mais, dans la direction générale de l'éducation, reconnaissons-le, personne, Locke excepté, n*a maintenu intacte l'idée essentielle de Rabelais, cette idée qu'un évêque moravo, Amos Comenius, exprime ainsi pour l'ordre des choses naturelles : «Cène sont pas les ombres des choses, ce sont les choses elles-mêmes qu'il faut présenter à la jeunesse. » « Il faut, dit le philosophe anglais, que le maître

apprenne à son élève à connaître les hommes, et qu'il enlève à ceux-ci le masque dont ils se couvrent, afin qu'il ne juge pas autrui sur le faux semblant extérieur. »

Port-Royal, Bossuet, Fénelon, Rollin enferment trop étroitement le jeune homme dans les livres, et ces livres eux-mêmes sont plus propres à développer les facultés littéraires ou dialectiques de l'esprit qu'à exercer le sens de l'observation et affermir l'expérience morale. Education délicate^ qui pourra produire parfois, en une âme éminente, un chrétien éclairé et austère, un prince libéral ou un lettré, mais qui relègue dans l'ombre la nature^ et prépare imparfaitement à la vie. fLa méthode vantée par Montaigne laissait déjà pénétrer l'artifice et l'illusion dans l'existence journalière de l'enfant : l'étude s'y dérobe trop adroitement sous les jeux : tout y est ménagé par des soins trop habiles^ pour que l'adolescent parvienne sans labeur à la science comme à la vertu (( par des routes ombrageuses, gazonnées et douxfleurantes ». L'élégance rafïinée, le bien-être continu favoriseront sans doute, dans l'intelligence du jeune homme, l'éclosion des belles pensées : mais il s'y mêlera bien des préjugés, et peut-être aussi quelque égoisme. Montaigne aurait utilement reçu des héros de Rabelais plus d'une leçon d'humanité. La recherche habituelle du plaisir n'est pas toujours bonne pour la fermeté et l'étendue de l'esprit. Celui-ci, sans cesse en quête d'un

objet aimable^ se forme un monde imaginaire où il se complaît, errant à l'aventure, où il oublie le monde réel dans la contemplation de rêves heureux. Un peu de scepticisme s'ajoutera bientôt à la grâce épicurienne : le gentilhomme valétudinaire à qui, tout enfant, un père trop tendre a effacé le froissement des plis de roses, ennuyé des déceptions de la vie, se retire au fond de sa librairie^ se souciant peu du reste du monde, suivant d'un sourire ironique et charmant le spectacle de son âme à travers ce crépuscule du doute où se dérobent si opportunément à ses yeux les grands problèmes et les grands devoirs.

L'élève de Rousseau ne sera ni épicurien, ni sceptique. Il n'a pas grandi en serre chaude^ comme Montaigne : des mœurs simples et une judicieuse gymnastique en feront, non pas un che. valier comme Gargantua, mais un homme vigoureux, un solide montagnard. Malheureusement, il risque de devenir parfait sophiste. Le principe faux de l'éducation (ï Emile est que les livres sont inutiles ; qu'un maître sage et la nature sufïïsent pour former une conscience ; que le sentiment religieux doit être évoqué dans l'âme du jeune homme seulement à l'âge où, chez les autres, le doute commence ; qu'enfin les leçons de l'expérience, source unique de la science pour l'élève, seront d'autant plus fécondes que l'artifice du précepteur les aura plus ingénieusement préparées. On renonce difficilement aux notions abso-

lues, inflexibles, imaginées par une pensée solitaire : l'ignorance et l'orgueil ne voient d'ordinaire que mensonges ou chimères dans les démentis que la réalité infligera plus tard aux théories et aux rêves de la première jeunesse. Le moyen de convaincre d'erreur Thomme qui, négligeant les enseignements de l'histoire et l'analyse des moralistes, s'est créé une doctrine complète et logique pour toutes les questions relatives à sa destinée propre et à celle de ses semblables ? L'épreuve de la vie publique a toujours été décisive contre les disciples de Rousseau : les délicats de Técole de Montaigne évitent cette épreuve plus volontiers qu'ils ne l'affrontent; mais elle convient aux hommes dont l'éducation se rattache plutôt aux traditions de Rabelais et de Locke et qui apporteront au maniement des affaires de la communauté politique beaucoup dénotions justes et modérées, et un trésor de patience.

L'homme une fois discipliné, instruit, armé contre l'erreur ou le sophisme et maître d'un corps bien portant, sera-t-il heureux? Toute philosophie morale aboutit nécessairement à une définition du bonheur. Les sages qui ont tenté de guérir l'esprit humain de ses vaines terreurs ou de ses faux désirs ont cru à la réalité du bonheur. Lucrèce lui-même, si désespéré qu'il fût, a tracé l'image de l'homme heureux. Les couleurs qu'emploie Rabelais sont plus riantes, car il croit à l'excellence originelle de l'homme et à la bienfaisance

LA THÉORIE DE l' ÉDUCATION ET DU BONHEUR 221

de la nature. (Pour Gargantua et Pantagruel, la félicité n'est que l'effet de la sagesse : ils sont heureux à la manière stoïcienne, par le seul exercice de leur raison. Rabelais, qui a tant aimé ses deux héros, admira sans doute cette forme idéale du bonheur : il n'est pas bien sûr qu'il s'en fût contenté pour lui-même. Il savait au moins qu'elle n'est accessible qu'à une petite élite. Aux hommes moins parfaits, qui n'ont renoncé ni au plaisir, ni à la passion, il présente une théorie très large, où Panurge, Frère Jean, les deux bons géants, c*est-à-dire l'humanité presque entière, trouvent leur compte. Seuls, les mystiques chrétiens ne sont point conviés à ces < mystères horrifîcques » ; je ne vois point saint François ou sainte Thérèse frappant à la porte de l'abbaye de Thélème.

On compte trois degrés distincts de l'initiation à la béatitude, selon Rabelais. Au premier, au plus humble, s'arrêteront les simples, ceux en qui la bête est plus forte que l'ange, les hommes de Santé florissante et de robuste appétit. Ils vivront conformément à leur nature, fuyant la souffrance du jeûne et de la soif, se réjouissant de la vie plantureuse, de la planté^ des franches lippées. Morale plus cyrénaïque encore qu'épicurienne, où la gourmandise est presque une vertu cardinale, et qui rappelle la sensualité sans frein vantée par les poètes de la moyenne comédie grecque. Les conteurs du moyen âge s'en étaient

accommodés : ils y prenaient une revanche de Tascétisme des saints. Elle perce de tous côtés dans rœuvre de Rabelais. Grandgousier en donne naïvement l'exemple. Panurge et Frère Jean en présentent fréquemment la théorie. Manger, boire et dormir : c'est un bonheur qui n'est point à dédaigner, mais qui contribue médiocrement à l'amélioration de la conscience humaine.

Une félicité plus noble s'abrite entre les murailles de l'abbaye de Thélème, véritable palais de la Renaissance, où Rabelais réunit les hommes et ^s femmes d'esprit cultivé qui préfèrent aux contentements de l'appétit les jouissances intellectuelles. Il n'est point, sur les rives de la Loire de château plus vaste et plus somptueux que ce monastère épicurien. Les escaliers s'y déroulent en amples spirales de degrés de porphyre et de serpentin : là lumière tombe à flots dans les hautes salles, inonde les longs corridors et les galeries ornées, comme les Loges du Vatican, « des antiques prouesses, histoires et descriptions de la terre. i> (I, 53.)

« Depuis la tour Ariice jusques à la Cryere estoient les belles grandes librairies en grec, latin, hebrieu, françoys, tuscan et hespaignol, disparties par les divers estaiges selon iceulx langaiges. »

Cependant Thélème n'est point édifiée pour des bénédictins. Aucune règle n'y enchaîne la liberté de ses hôtes. Les dames y habitent sous le même

LA THÉORIE DE l'ÉDUCATION ET DU BONHEUR 223

toit que ces moines d'un ordre nouveau, et, malgré la devise du couvent, Fay ce que vouldras^ leur vertu n'y souffre aucune inquiétude,

a Parceqae gens libères, bien nez, bien instruicis, conversans en compaignie honneste, ont par nature un instinct et aguillon qui tousjours les pousse à faictz vertueux et retire de vice, lequel ilz nommoient honneur. » {I, 57.)

L'enceinte deThélème renferme un hippodrome, un théâtre, des thermes, dont les bassins à triple étage reçoivent des ruisseaux parfumés. « Jouxte la rivière estoit le beau jardin de plaisance. » Les arbres des vergers y sont disposés en quinconces : les bêtes sauvages s'ébattent joyeusement à travers les fourrés du parc. Ici, Boccace reconnaîtrait les ombrages voluptueux du Décaméron; Epicure y oublierait peut-être les maigres oliviers de son jardin d'Athènes. Toutes sortes de sensations choisies, favorables à Vataraxie de l'âme, entretiennent chez les Thélémites une joie tempérée et des pensées sereines. Ni l'odeur, ni la rumeur des cuisines ou des offices ne gâtent des plaisirs que renouvellent sans cesse l'élégance des formes visibles et la douceur tranquille des occupations. Rabelais, qui demeura, pour le sentiment de la beauté, si fort en arrière des Italiens contemporains, fait ici un grand effort pour comprendre les charmes de la vie délicate, et achever en son esprit l'image de ce bonheur à la fois intellectuel et discrètement sensuel dont l'Italie avait conçu l'idéal et développé la théorie :

224 kâbelâis

« Au milieu de la basse court estoit une fontaine magnificque de belalabastre; au-dessus les troys Grâces avecques cornes d'abondance, et jettoient Teau par les mammelles, bouche, aureilles, yeulx. «

Souvenir des villas de Toscane plus encore que de Chambord ou de Blois. Le long des galeries sont rangées les cornes de cerfs, « licornes, rhinocéros, hippopotames, dens de elephans, et aultres choses spectables », pour lesquelles s'étaient passionnés Léonard de Vinci et les princes de la péninsule. Il faut revoir les assemblées splendides de Paul Véronèse pour se faire une idée de la richesse et des couleurs éclatantes du costume des Thélémites. Cependant Rabelais, qui sait si bien nous donner, en trois mots, la vision d'une physionomie individuelle, dès qu'il s'agit d'une ample peinture, fait encore une classification exacte plutôt qu'un tableau. L'ameublement de Thélème est digne d'un palais des Médicis.

a Les lictz estoient de broderie. En chascune arrière chambre estoit un miroir de christallin, enchâssé en or fin, au tour garny de perles, et estoit de telle grandeur qu'il povoit véritablement représenter toute la personne. »

La beauté des personnages répond d'ailleurs à la magnificence du cadre dans lequel ils se meuvent :

« Fut ordonné que là ne seroient repceues sinon les belles, bien formées et bien naturées, et les beaulx, bien formez et bien naturez. » (I, 52.)

LA THÉORIE DE l'ÉDUCATION £T DU BONHEUR 225

Nous retrouvons ici une notion de cette vie de société, où la conversation enjouée était le plus fin des plaisirs, que l'Italie de la Renaissance enseigna à la France de Marguerite de Navarre et dont le Courtisan de Castiglione présenta, au temps de Léon X, le modèle accompli. Un instant même Rabelais indique la passion généreuse à laquelle mènent naturellement les sentiments qui ornent l'âme du Thélémite, l'amour platonique, prélude de l'union conjugale :

« Avecques soy il emmenoit une des dames, celle laquelle Tauroit prins pour son dévot et estoient ensemble mariez ; et si bien avoient vescu à Theleme en dévotion et amylié, encore mieulxla continuoient ilz enmariaige. o (I, 57.)

Cette dëi^oftond'amour n'a laissé, dans le livre de l'ancien moine, que cette trace très légère : c'était une fleur exquise, éclose jadis entre les mains de Pétrarque, et l'on sait avec quelle tendresse la France du xvii* siècle la cultivera.

Thélème est une maison fort aristocratique, et non point une hôtellerie. Si l'on en sort librement, il faut, pour y être admis, présenter d'abord ses titres de noblesse intellectuelle,

c jouer d'instrumens harmonieux, parler de cinq ou six languaiges, et en iceulx composer tant en carmes que en oraison solue. » (1, 57.)

Les portes s'en ouvrent aux lettrés, aux femmes, aux gentilshommeSi aux apôtres réformés du

sainct Evenigile qui fuient la persécution, à toutes les âmes délicates qui cherchent, loin de la sottise humaine, des fanatiques de toutes sectes et des Chats-fourrés de toutes robes, un port tranquille, Rabelais n'y a construit de temple pour aucun culte. Sans doute, dans ce palais de liberté, les droits de la conscience individuelle demeurent intacts. Mais l'invention du bonheur terrestre est une œuvre toute laïque» et pour un écrivain de la Renaissance, en cette Thélème où Ton peut s'imaginer Erasme, Mélanchthon et Bibbiena conversant avec Isabelle d'Esté, la Marguerite des Marguerites, et Vittoria Colonna, l'esprit et l'honneur semblaient une source assez profonde et assez pure de félicité.

Frère Jean des Entommeures, premier abbé de Thélème, est à peine institué, qu'il a grand besoin d'un coadjuteur. La résidence lui est trop difficile parmi ces personnes polies, dont la vie s'écoule pacifiquement en joies exquises et monotones. Frère Jean s'embarque donc avec son compère Panurge et s'aventure à travers les contrées fabuleuses que nous avons entrevues, cherchant la formule définitive du bonheur. Il la trouvera dans l'oracle de la Dive Bouteille, et touchera alors au troisième et dernier degré de l'initiation. BoiSj crie Tétrange Sibylle, bois. C'est l'ivresse qui donne la vraie béatitude.

Ceci n'est point un conseil de sensualité vulgaire- II eût été bien inutile aux amis de Pantagruel de

Or toy, quiconque sois qui passes Sur la fosse, répans des tasses, Répands du bril et des flacons, Des cervelas et des jambons ; Car, si encor dessous la lame Quelque sentiment a son àme, Il les aime mieux que des lys, Tant soient-ils fraîchement cueillys.

Mais» enfin, le monstre était mort, et l'on eût pu lui épargner la parodie du Manibus date lilia pienis de Virgile. Or, à ce moment même, les trois partis, ennemis de Rabelais et ennemis entre eux, conclurent une triple alliance et mirent en commun toutes leurs rancunes dans le dernier chapitre de la Légende. Ils proclamèrent que l'auteur du Pantagruel avait mal fini, comme il avait mal vécu. Et cependant ses amis disaient, par la plume de du Verdier : « la fin qu'il a faite fera juger de lui autrement qu'on n'en parle communément >. Le prêtre qui reçut sa dernière confession publia qu'il était mort ivre. Quand il eut reçu TExtrême-Onction, il dit qu'on lui avait graissé ses bottes pour le grand voyage. Le mot n'a rien que de vraisemblable. Mais on peut douter qu'il ait ainsi accueilli le prêtre qui lui présenta l'hostie du viatique : <c Je crois voir mon Dieu^ tel qu'il était, quand il entra dans Jérusalem, triomphant et porté par un âne. » La robe franciscaine dont on le revêtit au moment de Tagonie lui inspira encore un jeu de mots : « Beati qui moriuntur in Domino ! * Sur le point d'expî-

rer, il recueillit, dit-on, ses forces pour un dernier éclat de rire et cria : < Tirez le rideau, la farce est jouée. > C'est un mot de lettré, comœdia acta est, de même que le prétendu testament rabelaisien : « Je n*airien vaillant, je dois beaucoup, je donne le reste aux pauvres. » La plaisanterie est déjà dans une lettre d'Erasme à Béda, datée de 1527. Voilà, pour un homme qui est en train de mourir, bien de Tallégresse et de la présence d'esprit. J'aime mieux la parole qu'il aurait adressée au page du cardinal de Châtillon : c Je vais quérir un grand Peut-être. >

Noble et douloureuse sentence, très digne de l'homme qui avait vu, dans la science comme dans la foi de son siècle, de si inquiétantes incertitudes, et qui est le seul hommage que les rudes chrétiens de Genève auraient rendu à la mémoire de Rabelais.

LA TUÉORIB DE l'ÉDUCâTION ET DU BONHEUR 227

parcourir péniblement les régions des idées fausses pour échouer enfin sur le seuil d'un cabaret. Il était plus sage de s'arrêter à l'ombre des saulsaies de Grandgousier, ou dans les celliers de la Cave Peinte. Mais Rabelais déclare expressément qu'en ce lieu toutes choses sont des symboles et des a raisons mystiques »j et que ses initiés, à l'exemple des anciens

« pontifes et tous personnages qui s'adonnent et dédient à contemplation des choses divines, doivent en tranquillité leurs esprits maintenir, hors toute perturbation de sens, laquelle plus est manifestée en y vroguBrie qu'en autre passion quelle que soit...

«... Vous pareillement au temple ne seriez receus de la Dive Bouteille,... sinon que Bacbuc la noble pontife vist de pampres vos souliers pleins, qui est... signification évidente que le vin vous est en mespris, et par vous conculqué et subjugué. » (V, 3i.)

Les paroles écrites sur les tables du sanctuaire annoncent encore la révélation d'une doctrine noble : par elles est affirmée Tune des vues les plus hautes de la philosophie antique :

a Toutes choses se meuvent à leur lin. »

L'ivresse dont l'homme goûtera les transports au moment où il atteindra sa fin propre, n'est autre chose que le ravissement de l'esprit, Tallégresse héroïque de la pensée qui s'est abreuvée de vérité- Telle est l'interprétation de la prêtresse Bacbuc :

V Notez amis, que de via divin on devient : et n'y a argument tant seur, ny art de divination moins fallace. Vos Aca<* demiques Tàfferment rendans Tetymologie de vin, lequel ils disent en grec o^voç estre comme vis^ force, puissance. Car pouvoir il a d'emplir Tàmede toute vérité, tout savoir et philosophie. » (V, 46.)

Evidemment, il s'agit ici de cet état transcendant de l'âme qui s'est plongée avec enthousiasme dans les profondeurs de la connaissance. Cet état a été célébré par les philosophies les plus diverses, par Platon et par Epicure, par Plotin et par Spinoza. Et eritis sicut DU. L'homme alors vit surtout par cette partie divine que Plotin mourant sentait se dégager au fond de son être : il savoure cette joie inefiable qui appartient, selon Spinoza, aux esprits parvenus à la possession des vérités absolues. Mais le platonisme excessif des Alexandrins se contentait de pure contemplation ; et céis grands contemplatifs, de même que les Epicuriens fidèles à leur maître, dédaignaient souverainement la passion et le plaisir. Rabelais, le xvi* siècle, la Renaissance ont eu de Tâme et de la vie un sentiment moins superbe et plus humain. Ils surent maintenir l'harmonie du corps et de l'esprit, et recherchèrent même dans le libre épanouissement de la vie des sens une cause de fécondité intellectuelle. Le mythe rabelaisien, rapproché de la morale des lettrés et des artistes de son siècle, nous semble intelligible. « Retournez à la Nature, dit l'oracle aux Pantagruélistes. C'est par l'esprit

que rhomme communique avec les choses divines ; mais rhomme n'est pas un pur esprit. Son être tout entier aspire à la vie. Vivez donc sans contrainte, et que vos sens atteignent la fin que la Nature leur a fixée ; mais qu'ils s'y arrêtent, et que l'ivresse voluptueuse n'empêche pas les parties supérieures de l'âme d'accomplir leur destinée. Car l'excès n'est pas moins contraire que l'abstinence au bon ordre de la vie. Les sens, le cœur et U pensée sont comme les trois cordes d'un instrument dont l'accord parfait rendra une musique sans pareille. N'en relâchez aucune, n'en brisez aucune, afin de ne point rompre l'harmonie de la lyre, mais que la corde maîtresse, formée d'un métal très pur et dont le chant est vraiment sublime, domine toujours ; que l'esprit reçoive de la jouissance et de la passion l'enthousiasme, mais non pas le trouble; alors, parvenu au degré suprême de son ascension vers la vérité et vers la beauté , il connaîtra une ivresse ineffable , ca^ il aura touché au terme dernier de la béatitude. »

Doctrine séduisante, mais bien fragile par un endroit. Il y manque l'effort, j'entends surtout l'effort tourné vers le dehors, vers les choses extérieures à l'individu, vers le mal dont le sage ne souffre point. Nulle part l'action n'y est recommandée. Le ressort essentiel de la moralité humaine a été négligé par Rabelais. Il était inutile peut-être à ses initiés du premier degré, qui se

contentent d^honorer plantureusement leurs appetits* Mais, pour les autres, le péril est trop manifeste. Les âmes élégantes que séduira le séjour de Thélème, les âmes plus ardentes qui aspireront à la vie intense, aux ravissements quasi-mystiques promis par la Dive Bouteille^ déshabituées de l'action, étrangères à la lutte, descendront vite des hauteurs où elles rêvaient de se maintenir. Elles tomberont, comme, dans le mythe de Platon, les ailes meurtries, vers les régions de la concupiscence. Et ainsi le dessein d'une vie généreuse et l'espoir d'un bonheur sans ombre s'évanouiront comme un songe.

Cependant Rabelais vivait au siècle le plus énergique, dans les temps les plus agités de l'histoire. Quand les consciences sont profondément remuées, c'est par l'action passionnée, militante, et non plus par l'extase, que se manifeste la foi religieuse.,Rabelais a connu des héros et des martyrs, mais le cloître ne l'avait point préparé à l'héroïsme. ) Il sortit de l'Eglise afin d'assurer la liberté de ses études ; mais le commerce de la science ne devait point retremper un caractère qu'une longue éducation monacale avait marqué d'un pli ineffaçable. Il demeura jusqu'au bout moine encore^ à son propre insu, peu curieux du péril, fuyant devant l'orage avant qu'il n'éclatât, comblant son esprit de connaissances et laissant s'assoupir sa volonté. Il assista à plus d'une tempête^ mais du haut du rivage, à l'abri des plus puissantes maisons de

LA THÉORIE DE l'ÉDUCATION ET DU BONHEUR !23i

Franco. Ses héros ne furent pas plus que luimême hommes d'action. Son personnage le plus agissant est, il est vrai, un moine, mais les bonnes intentions de Frère Jean n'ont guère de résultat efficace : il se démène bruyamment plutôt qu'il n'agit. Gargaptua emporte au col de sa jument les cloches de Notre-Dame, mais Pantagruel se garde bien dé mettre sous son bras la bibliothèque de Saint- Victor. Le vaillant curé de Don Quichotte agira plus utilement. Il jettera au feu les romans chevaleresques qui ont gâté la cervelle de son ami. Pantagruel pouvait, s'il l'avait voulu, renouveler les travaux d'Hercule : il se contente de passer dédaigneusement, et trop souvent même sans mot dire, comme un juge dont aucune autorité n'exécuterait les sentences. D'un souffle il eût chassé tant de fantômes, d'un geste étouffé tant de monstres I Frère Jean avait grande envie de détruire les Chats-fourrés. Panurge, heureux d'avoir échappé à leurs griffes, refuse obstinément de retourner vers leur caverne. Pantagruel se tait. C'est peut-être en Papimanie que le géant parle avec le plus de décision, étant fort en colère. « Fy I j'en diz fy ! »

Peut-être souffrait-il déjà de ce sentiment qui attriste parfois les âmes les plus nobles, alors qu'elles doutent, pour l'heure présente, de la justice, et désespèrent d'améliorer autour d'elles les choses humaines ? C'est vraiment dommage que Don Quichotte ne soit pas monté, avec son épée

sans tache, sur le navire de Pantagruel, pour être, à côté de cet ennemi trop platonique de la méchanceté, le bras armé toujours prêt à frapper les méchants.

Que l'on puisse être heureux selon la doctrine de Rabelais, nous le croyons volontiers. Mais pour que ce bonheur soit profond et durable, il y faut ajouter ce que l'écrivain a trop oublié : l'action bienfaisante, un état d'âme plus énergique, ce que Ton nomme du simple mot de vertu.

Page 1