‹ RabelaisChapitre 6 sur 21 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

François Rabelais naquit, entre 1483 et 149S, en Touraîne, à Chinon, « ville insigne, ville noble, ville antique, voyre première du monde », où son père tenait l'hôtellerie de la Lamproie. La ville et rhôtellerie étaient renommées pour leur joli vin français. « J*y ai beu, dit Pantagruel, mains verres de vin frais. » L'enfant fut élevé par des moines, les bénédictins de Tabbaye de Seuillé. De là, il passa au couvent de la Basmette, près d'Angers, puis à celui de Fontenay-le-Comte, en Poitou, où il prit, vers 1511, la robe franciscaine et la prêtrise. C'est là qu'il commença d'étudier le grec, l'hébreu, l'arabe, le droit romain. Ses confrères étaient fort ignorants et de méchant naturel : ils l'humilièrent de mille façons et le mirent même en prison. Il se vengea par des plaisanteries d'un goût douteux. Quelques amis puissants le tirèrent de ce mauvais pas. Clément VII lui permit, vers

1524, de passer* aux Bénédictins, à Tabbaye de Maillezais.

Mais il se lassa vite de la règle, rejeta le froc, et fut recueilli, en qualité de simple clerc, par son évêque, Geoffroy d'Estissac, dont la maison était hospitalière aux lettrés et aux savants fondateurs de la Renaissance française.

En 1530, nous trouvons Rabelais parmi les familiers de Du Bellay, puis étudiant inscrit sur les registres de la Faculté de médecine de Montpellier. Il devint bachelier et professeur. En 1532, il était attaché à l'Hôtel-Dieu de Lyon, et publiait les Lettres d'un médecin de Ferrare, Giovanni Manardi, puis les deux premiers livres du Gargantua, et du Pantagruel et la Pantagruéline Prognos-tication. Condamné parla Sorbonne pour sa trop grande liberté de plume, il suivit à Rome Jean Du Bellay, évêque de Paris, qui se rendait en ambassade auprès de Clément VIL A Rome, il s'occupa de botanique et d'archéologie. Il revint à ses malades de Lyon, donna le spectacle rare d'une dissection en public et fut destitué par les recteurs de l'Hôtel-Dieu pour s'être absenté « de la ville et dudict hospital sans congé prendre pour la deuxiesme fois ». C'était, décidément, un indiscipliné. Le cardinal Du Bellay partait pour Rome : il accompagna le cardinal (1535).

Cette fois, en un temps de grand trouble, alors que Charles-Quint, les Turcs, le protestantisme et le concile futur préoccupaient l'Eglise, Rabe-

lais porta sa curiosité moins vers rarchéologie que du côté de la politique. Sa correspondance avec l'évêque de Maillezais prend parfois le tour de véritables dépêches diplomatiques :

€ L'empereur est de présent à Naples, et en partira selon que il a escript au Pape (Paul III), le sixième de janvier. Ja toute cette ville est pleine d'Espagnols et a envoyé par devers le Pape un ambassadeur exprès, oultre le sien ordinaire, pour Tadvcrtir de sa venue. Le Pape luy cède la raoityé du palais (le Vatican), et tout le bourg de Sainct Pierre pour ses gents, et faire apprester trois mille lictsà la mode romaine, sçavoir est, des matrats, car la ville en est despourveue depuis le sac deslansquenetz. II a faict provision de foing, de paille, d'avoine et orge, tant qu'il en a peu recouvrir, et de vin, tout ce qui est arrivé en Ripe (le port de Ripetta). Je pense qu'il lui coustera bon, dont il se passast bien en la pouvreté où il est, qui est grande et apparente plus qu'en Pape qui feust depuis trois cens ans en çà... L'empereur, par son dit ambassadeur, leur a dénoncé (aux Romains) qu'il n'entend point que ses gens vivent à discrétion, c'est-à-dire sans payer, mais à discrétion du Pape, qui est ce que plus griefve le Pape. Car il entend bien que, par cette parole, rempereurveult veoir comment et de quelle affection il le traicteraluy et ses gens. »

Rabelais prévoit et prédit les événements, grands ou petits, ce qui est d'un diplomate professionnel :

« Aujourd'uy matin est retourné ici le duc de Ferrare, qui esloit allé par deversTempereur àNaplcs. Je n'ay encores sceu comment il a appointé touchant l'investiture et recognoissance de ses terres. Mais j'entends qu'il n'est pas retourné fort coulent dudict empereur. Je me double que il sera contrainct mettre au vent les escuz que son feu père luy laissa, et le pape et l'empereur le plumeront à leur vouloir. »

Mais il se moque des prophéties de malheur qui coiiraient alors les carrefours de Rome :

« Monseigneur, je vous envoyé un livre de prognostics duquel toute cette ville est embesongnée, intitulé De EversûmeEuropse. De ma part je n'y adjouste foy aucune. Mais on ne ¥eit onques Rome tant adonnée à ces vanitez et diviiiations comme elle est de présent. »

Cependant, il ne néglige point les petites affaires, les petits intérêts horticoles de son patron épiscopal^ renvoi de graines de salades, oc des meilleures de Naples et desquelles le Sainct Père faict semer en son jardin secret de Belveder », et de graines de melons et de citrouilles. Mais la vie de Rome est ruineuse, et quelques écus raccommoderaient fort :

« Je suis contraint de recourir encores à vos aulmones. Car les trente escus qu'il vous pleust me faire ici livrer sont quasi venus à leur fin, et si n'en ay rien despendu en meschanceté, ny pour ma bouche, car je bois et mange ordinairement chez Mgr le cardinal Du Bellay ou Mgr de Mâcon. Mais en ces petites barbouilleries de despeches et louages de meubles, de chambre, et entretenement d'habillemens s'en va beaucoup d'argent, encores que je m'y gouverne tant chichement qu'il m'est possible. Si vostre plaisir est me en" voyer quelque lettre de change, j'espère n'en user que à voire service, et n'en estre ingrat. »

Le 22 mai 1537, à Montpellier, Rabelais prit le grade de docteur. Il quitta cette ville au milieu de Tannée suivante et vint probablement retrouver à Paris ses amis Clément Marot et Etienne Dolet. Son nom faisait alors autorité, en médecine comme

en littérature^ des deux côtés des Alpes. On le consultait sur les manuscrits grecs de Galien, sur des cas médicaux extraordinaires. Pantagruel faisait alors son chemin dans le monde. En 1546, parut le troisième livre, avec privilège royal et, cette fois, sous le nom de l'auteur. Tout à coup Rabelais se sentit mal à Taise en France. François P' allait mourir ; une ère de persécution semblait alors commencer pour les esprits libres. Etienne Dolet pendu et brûlé, Marot exilé, mort de misère à Turin, étaient des exemples peu rassurants. L'auteur de Gargantua s'enfuit à Metz, où il vécut, jusqu'en juin 1547, aux gages de la ville, en qualité de médecin. A ce moment, les Du Bellay ne se souvenaient plus de leur client. Il écrivait au cardinal, à la date du 6 février de cette année :

« Monseigneur,

« Si, venant icy, M. de Saint-Ay eust eu la commodité de vous saluer à son parlement, je ne fus, de présent, en telle nécessité et anxiété comme il vous pourra exposer plus amplement. Car il m'affîrmoit qu'estiez en bon vouloir de me faire quelque aumosne, advenant qu'il se trouvast homme sceur, venant de par deçà. Certainement, Monseigneur, si vous n'avez de moi pitié, je ne sache que doive faire sinon, en dernier désespoir, m'asservir à quelqu'un de par deçà, avec dommage et perte évidente de mes estudes. Il n'est possible de vivre plus frugalement que je fais, et ne me sçaurez si peu donner de tant de biens que Dieu vous a mis en main, que je.... en vivotant et m'entretenant honnestement comme j'ay fait jusques à présent, pour l'honneur de la maison dont j'estois issu à ma départie de France.

c Monseigneur, je me recommande très humblement à

vostre bonne grâce et prie Nostre Seigneur vous donner, en parfaite santé, très bonne et longue vie.

« Votre très humble serviteur,

c François Rabelais, médecin. »

Le vent tourna en sa faveur. Le cardinal lui offrit un troisième séjour à Rome, où il se rencontra avec l'un de ses plus intimes ennemis, le poète Joachim Du Bellay, neveu de son patron. Il jouissait alors, près de la cour pontificale, d'une grande réputation, non point pour son Pantagruel^ mais pour sa vaste érudition. Il correspondait avec les lettrés et les médecins de toute la péninsule. Beroalde de Verville raconte une assez plaisante histoire sur la façon dont Rabelais entendait parfois Tefficacité de l'art médical.

« Le cardinal Du Bellay estant malade d une humeur hypocondriaque, il feut avisé par la docte conférence des docteurs, qu'il falioit faire à Monseigneur une décoction apéritive. Rabelais, sur cela, sort, laisse ces messieurs achever de caqueter pour mieux employer Targent. 11 fait mettre au milieu de la cour un trépied sur un grand feu, un chaudron dessus plein d'eau, où il mit le plus dft clefs qu'il peut trouver, et, en pourpoint, comme mesnager, remuoit les clefs, avec un baston pour leur faire prendre cuisson. Les docteurs descendus, et s'en enquestant, il leur dit: « Messieurs, j'accomplis votre ordonnance, d'autant qu'il n'y a rien tant apéritif que les clefs, et si vous n'estes contents, j'enverray à l'arsenal quérir quelque pièce de canon : ce sera pour faire la dernière ouverture. »

Il s'occupait alors, à Rome, d'astronomie et, peutêtre pour complaire à la superstition de la jeune reine Catherine de Médicis, il y mêlait un grain

SA viB m

d'astrologie, bien qu'il se fût toujours moqué des astrologues. Il publiait, « pour Tan de Nostre Seigneur Jesus-Christ 1550 >, un Almanach où se trouvaient, « à la fin de chacun des mois, les planètes des enfants, tant fils que filles, et auxquelles ilz sont subjects ». A la naissance de Louis, duc d'Orléans, fils de Henri II, il prédit que ce prince accomplirait de grandes choses, « en matière de chevalerie et gestes héroïques, comme il appert par son horoscope, si une fois il eschappe quelque triste aspect à l'aigle occidental de la septième maison (du soleil) j>. Malheureusement le prince n'échappa pas à la « septième maison » et mourut au berceau.

A l'occasion de cette naissance, le cardinal et l'ambassadeur de France, d'Urfé, ordonnèrent la représentation d'une Scîomac/iîe, fête militaire et bataille chevaleresque, « tant par eau que par terre ». Une « horrible crue > du Tibre empêcha la fête aquatique ; mais le combat sur terre eut lieu à la place des Saints-Apôtres, le 14 février. Château-fort, arquebusades, canonnades, sorties, assauts, Diane chasseresse et son cortège de nymphes, enlèvement d'une nymphe par la garnison du château, requête de Diane au cardinal Du Bellay qui fit rendre la tremblante captive à sa déesse, rien ne manqua à l'attrait de cette mythologie héroïque. La foule cria : a Vive Bellay ! vive France ! vive Orléans ! d Puis le cardinal offrit aux acteurs un souper réellement pantagruélique:

mille pièces de poissons et quinze cents pièces de four. Un bal de mascarades et de matsichins termina la fête. Aux premières danses^ les cardinaux et les prélats se retirèrent, « en grande jubilation et contentement. »

Rabelais, qui fut sans doute l'un des organisateurs du Triomphe, a décrit longuement cette Sciomachie. Il y remarque deux choses insignes :

c L*une est qu il n*y eust noise, desbat, dissension ne tumulte aucun ; l'autre que de tant de vaisselle d'argent, en laquelle tant de gens de divers estais furent servis, il n'y eut rien perdu ne esgaré. »

Quand Rabelais revit la France (1559), il y trouva sa fortune raffermie. Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, les Guises, les Montmorency, les Châtillon l'avaient adopté ; Henri II couvrait de son Privilège le quatrième livre du Pantagruel :

« De la partie de nostre cher et bien-aimé M. François Rabelais, docteur en médecine, nous a esté exposé que, iceluy suppliant ayant par ci-devant baillé à imprimer plusieurs livres en grec, latin, français et tuscan, mesmement certains volumes de Faits et dicts héroïques de Pantagruel, non moins utiles que délectables ; les imprimeurs auroient ceulx livres corrompus, dépravés et pervertis en plusieurs endroits, auroient davantage imprimé plusieurs autres livres scandaleux au nom du dict suppliant, à son grand déplaisir, préjudice et ignominie, par luy totalement désavouez comme faulx et supposés... etc. »

Enfin, on s'aperçut que ce médecin était, depuis

fort longtemps déjà, homme d'Eglise ; et ses patrons pensèrent qu'une bonne prébende raccommoderait fort. Deux cardinaux, Du Bellay, évêque de Paris, et Mgr de Lorraine, furent charmés de lui offrir la cure de Meudon. Il y fut solennellement installé, le 19 janvier 1551, par Jean des Ursins, vicaire général du diocèse. Mais il était bien vieux déjà pour devenir médecin d*àmes. Il résida fort rarement à Meudon, où ne s'est retrouvée aucune trace de son apostolat sacerdotal. Il dut bientôt résigner cette cure, le 9 janvier 1552.

LaSorbonne et le Parlement guettaient en effet l'occasion de lui nuire, en dépit du roi, de la cour et des princes de l'Eglise. Le l*'mars 1552, le Parlement décréta contre « certain livre maulvais exposé en vente sous le titre de Quatrième livre de Pantagruel », censuré au préalable par « la Faculté de théologie » ; le procureur général était chargé de remettre « au seigneur roy » une expédition de cette censure sorbonnique. Henri II, à son retour du siège de Metz, annula l'effet de l'arrêt en permettant aux libraires de continuer à vendre le livre pestilentiel. Les Chats- fourrés, tout en grommelant, rentrèrent leurs griffes.

Quoique curé, in partibus^ de Meudon, Rabelais possédait, depuis une vingtaine d'années, la cure de Jambet dans le diocèse du Mans. Il n'avait jamais chanté la messe dans son église paroissiale et se contentait d'en tirer annuellement quelques testons. Il appelait ce bénéfice sa jambe de Dieu.

Après une année de lutte entre ses deuxévêques, il avait dû opter pour Meudon.

Il mourut en 1553, probablement à Paris, dans les premiers mois de l'année, et fut enterré, selon la tradition, dans le cimetière de la paroisse Saint-Paul, au pied d'un arbre qui subsista pendant plus d'un siècle. Un poète contemporain, Jacques Tahureau, écrivit sur lui cette assez médiocre épitaphe :

Ce docle né Rabelais, qui piquoit Les plus piquans, dort sous la lame ici ; Et de ceux même en mourant se moquoit Qui de sa mort prenoient quelque souci.

En réalité, nous ne savons rien de certain sur les derniers jours et les derniers moments du grand écrivain satirique, dont le tombeau semble perdu pour toujours.

Le V* livre du Pantagruel ne fut publié qu'après sa mort. On en a contesté l'authenticité. Si la rédaction de ce dernier livre n'est pas de la main même de Rabelais, tout au moins peut-on le considérer comme la mise en œuvre d*un canevas laissé par lui dans ses papiers.

Page 1