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CHAPITRE IL

Rabelais eut des amis dévoués et d'implacables ennemis, à qui, d'ailleurs, il a toujours répondu de fort bonne encre. Il traita de cannibales et de mangeurs de serpents les malveillants qui dénonçaient les hérésies du Pantagruel. Comme il passait en un siècle troublé pour le grand railleur de France (Bacon), ennemis et amis observèrent, avec une curiosité passionnée, tous les incidents de sa vie, et, aidés par l'imagination populaire, en tirèrent une légende dont les traits principaux étaient fixés du vivant même de l'écrivain. Plusieurs de ces anecdotes sont d'une malice inoffensive et viennent sans doute du cercle d'amis. La science sûre de Rabelais, son caractère aventureux, son goût du rire bruyant, son héroïque appétit en ont inspiré l'invention. Au lettré, on prêta le colloque en sept ou huit langues avec les secrétaires du chancelier Duprat ; au médecin, le jour du fameux Quart d'heure^ l'aventure du poison italien destiné au roi et à ses enfants, l'arrestation à Lyon, et le voyage à Paris, en qualité de prisonnier d'Etat,

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SOUS la garde et aux frais des magistrats qui le conduisent en présence de François P'. A Rome, pour un mot irrévérencieux sur la mule du pape, il faillit, disait-on, être brûlé vif par le timide Clément VII ; il se sauva à cheval sous des torrents de pluie et, ramené de force au Vatican, il sollicita, avec des bouffonneries, l'excommunication pontificale. C'était un gourmand de génie. Un soir, sous Thabit d'un gueux, il se glissait aux cuisines du seigneur de Glatigny et engloutissait les plats et les vins réservés à la table des maîtres. Une autre fois, en sa qualité de médecin, il renvoyait à l'office un poisson délicat dont il avait touché le plat d'argent, en disant : Bxir^ coctionis; mais il suivait le poisson condamné, l'attaquait et n'en laissait que les arêtes. € C'est le plat que j'ai touché, dit-il, et qui est fort indigeste. » Sa mule elle-même eut sa part de légende, un vrai conte de sacristie. Passant un jour, montée par quatre jeunes vauriens, à l'heure du sermon, devant Saint-Benoit, et « sentant Teau d'une lieue loin, comme vous auriez fait l'odeur d'un bon jambon », elle entre, insolente, tête haute, à l'église, pousse droit au « benoitier », et, sous les yeux du populaire qui croit à l'apparition d'une âme du purgatoire et crie miracle ! y plonge son sacrilège et « horriiîcque muffle ».

C'est aux mangeurs de serpents que nous devons la grande et venimeuse légende rabelaisienne. L'ennemi sortait de trois camps bien différents,

hostiles même les uns aux autres, mais que la passion commune unit contre Rabelais. Il eut sur les bras à la fois les moines^ les fanatiques de la réforme calviniste et la Pléiade de Ronsard. On chercha dans son livre et dans sa vie vagabonde des armes pour le frapper à mort : Montpellier, Lyon, Rome et Paris, les cloîtres qu'il avait traversés dans sa jeunesse, le presbytère de Meudon fournirent des chapitres au roman. Les moines se vengèrent furieusement de l'apostat qui avait ri de leur ignorance et de leurs vices. En 1547, un bénédictin de Fontevrault, Gabriel de Puits-Herbault, lança contre les mauvais livres un pamphlet, le Theotimus, où Rabelais occupe la place d'honneur :

a Ce monstre pestilentiel, docteur de débauche, plus impie que les athées de Genève, des jours entiers ne fait que boire et boire encore ; il s'emplit de nourriture et aie flaire qu'odeurs de cuisine ; il se souille de vices sans nom. »

En 1572, un certain abbé Pérau l'accusait encore d'hérésie et de calvinisme, « parce qu'il était fâché d'être à la fois cordelier, bénédictin et prêtre, et qu'il eût voulu redevenir laïque. »

Les réformés, plus froids, sans colère apparente, se montrèrent très durs à l'égard de leur ancien allié contre Rome, la scolastique et le monachisme. Dès 1532, Calvin avait manifesté l'ennui que lui causait le libertinage de son ami. En 1550, il le mit à Vindex dans son Traité des scandales.

En même temps, Ramus le proclamait athée.

Théodore de Bèze l'abandonnait. Robert Estienne, réfugié à Genève pour éviter Te bûcher, reprochait à ses propres persécuteurs, les théologiens de Paris, de n'avoir point encore brûlé <l Tathéiste Rabelais ». Dans l'Apologie -pour Hérodote, Henri Estienne n'oublia point son confrère en hellénisme. « Il jette souvent, dit-il, des pierres dans notre jardin. » Et, par un singulier retour des opinions humaines^ Henri, que le Consistoire jugeait trop tiède, se vit, un beau jour, réprimandé vertement et flétri à bon droit comme « Pantagruel de Genève et prince des athéistes. » Pour Genève comme pour Rome, Rabelais apparaissait comme un vicaire de Satan, un symbole d'abomination.

Plus implacables peut-être que les moines et les calvinistes, les lettrés, les poètes faméliques, flanqués des gens de Sorbonne, partirent à leur tour en guerre, sous le drapeau de la Pléiade. Ce n'était point l'intérêt du ciel qui les enrageait, mais simplement la jalousie des cours. La Pléiade vivait des bienfaits des Guises ; et les Guises, comme les Du Bellay, abandonnaient, à son gré, trop de miettes de leur table au curé de Meudon. Du haut de sa tour, Ronsard, le vieux page des Guises, surveillait dans son presbytère, si par hasard il s'y rencontrait, l'infatigable railleur qui criblait d'épigrammes le roi des poètes, Thôte impécunieux du château. Ne l'avait-il pas d'ailleurs prévu et dénoncé depuis longtemps, dans le personnage du noble Limousin,

aïeul de M. de Pourceaugnac, qui « déambule par l'inclyte cité qu'on vocite Lutéce » ? Ces novateurs littéraires méprisaient la vieille langue dont Rabelais recueillait les plus pénétrantes saveurs ; mais ils se ralliaient aussi à la réaction catholique, prélude des guerres religieuses. La Sorbonne, à demi étouffée sous les ruines de la scolatisque, se porta à la rescousse des ronsardistes ; un de ses docteurs, André de Gouvéa, surnommé par les protestants VEngoule mouslarde, ne s'était-il pas reconnu, au catalogue rabelaisien de la bibliothèque de Saint- Victor, à l'article : De moustarda post prandium servienda, lib. Quatuordecim 2 Antoine, frère de la victime, vengeait celle-ci d'une façon oblique par un distique lancé à Briand- Vallée, conseiller au Parlement de Bordeaux, l'un des rares défenseurs de Rabelais. Vallée, dit Gouvéa, se sauve à la cave quand il tonne :

In cellis non putat esse Deum.

Joachim Du Bellay, les amis de Ramus, l'adversaire ridicule de Ramus, Pierre Galand, tous ces braves frappaient à grands coups d'injures et de calomnies dans le^dos de l'antechrist de Meudon: à peine celui-ci avait-il rendu le dernier soufîQe, que Joachim Du Bellay, Baïf et Ronsard lui dédiaient d'outrageantes épitaphes. La plus lapidaire des trois est celle de Ronsard :

Si d'un mort qui pourry repose Nature engendre quelque chose,

Une vigne prendra naissance Derestomac et de la panse Du bon biberon, qui buvoit Toujours^ ce pendant qu'il vivoil ; Car d'un seul trait, sa grande gueule Eût plus bu de vin toute seule, L'espuisant du nez en deux coups.

Qu'un porc ne hume de lait doux.

Jamais le sommeil ne Ta veu, Tant feût-il matin, qu'il n'eût beu, Et jamais au soir la nuit noire.

Tant feût tard, ne Ta veu sans boire ; Car, altéré sans nul séjour, Le galant buvoit nuit et jour.

Mais quand Tardente canicule Ramenoit la saison qui brûle, Demi-nu se troussoit les bras, Et se couchoil tout plat à bas, Sur la jonchée, entre les tasses, Et parmy les escuelles grasses :

Sans nulle honte se souillant, Alloit dans le vin barbouillant, Comme une grenouille en la fange ; Pui§, ivre, chantoit la louange De son amy le bon Bacchus.

Il chantoit la grande massue Et la jument de Gargantue, Le grand Panurge et le pays DesPapimanes esbahis.

Mais la Mort qui ne buvoit pas, Tira le buveur de ce monde.

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