BAB2LAI
originaux de notre histoire intellectuelle et de notre civilisation littéraire.
Mettons d'abord à part le moyen âge.
C'est par la langue que Rabelais fut, avant tout, le témoin de notre vieille littérature, car cette langue de Rabelais apparaît encore, vers le milieu du XVI» siècle, comme une transition. Le français a brisé, dès avant le temps de Marot et de Philippe de Comines, sa chrysalide de langue de oui. Il sortait de la grande crise du xv* siècle, la crise primaire, selon Littré, celle qui « du français ancien a fait le français moderne »,de même que, jadis, une évolution analogue avait conduit du latin vulgaire aux langues romanes. Dans la longue histoire de notre langue, selon le même philologue, un nœud se rencontre qui partage naturellement les deux grandes époques : c'est le moment où, des deux cas du substantif et de l'adjectif, pour le sujet et le régime, « parenté exceptionnelle avec la latinité, caractère de demi-syntaxe latine »,un seul subsiste, librement choisi et retenu par les convenances du français. (Hîsfoirede ia Langue /rançaise. Introduct.) Dès la fin du xiw siècle, notre langue témoigne de cet effort pour rompre les liens qui l'enchainaient au latin : comparatifs et superlatifs, débris de conjugaison dans les verbes, disparaissent comme des appendices inutiles ; l'article remplacera les désinences, le pronom possessif masculin 8*unit au substantif féminin. Cette profonde et lente élaboration fut, d'ailleurs, plus ou moins active, selon
les diverses provinc^ss et Tétat de leurs relations sociales et politiques avec Tlle-de-Prance et la royauté. Avec iamonarchie absolue, après Louis XI et François I*', l'unification définitive de la langue semble aussi prochaine qu'il était possible en un royaume où la vie provinciale demeurait fort intense, en un temps dépourvu encore d'Académie, où l'action des critiques, tels que Joachim Du Bellay, se limitait à un cercle assez étroit de personnes cultivées.
La grammaire de Rabelais fut, en général, celle de ses contemporains. Des débris de moyen âge s'y montrent encore çà et là, et M. Fleury en signaIequelques-uns(/?a&e{aisetsonœut;re,tomeII, ch. xviii). On employait jadis moyj toy^ soy^ au lieu de me, te^ se :
« Nature a fait le jour pour soy exercer, pour travailler.
La nuict vient, il convient cesser labeur et soy restaurer
par bon pain, bon vin et bonnes viandes ; puis soy quelque peu esbaudir, coucher et reposer ». (III, 15.)
Dont, de quoi j par quoi servent de liaison entre deux phrases :
« Le premier que je trouvai fut un homme qui plantoit des choux. Dont tout esbahy luy demandai : Mon ami, que fais-tu icy? » (II, 32.)
OTiy onquel se mettent au lieu de au, auquel :
« Panurge le saluant luy mit on doigt médical de la main gauche un anneau... » (III, 17.)
t II convenoit tout mangeable manger, le reste jeter on feu... » (III, 2.) a On quel lieu ils ont trouvé vos garnisons. » (I, 33.)
onquel est employé aussi pour dans lequel :
<c J'amène mes moutons d'un pays onquel les pourceaux ne mangent que myrobolans. > (IV, 7.)
On pourrait recueillir encore beaucoup de ces pointes d'aiguilles. Mais le moyen âge persiste^ dans la langue de Rabelais, par deux grands caractèreSi d'une originalité plus intéressante que des curiosités grammaticales : la liberté d'invention, la richesse savoureuse du vocabulaire.
La liberté d'invention. C'était une qualité en quelque sorte organique de nos très vieux écrivains. La langue qu'ils recevaient du peuple, de la bourgeoisie, était dans un état constant de formation ; dédaignée parles clercs, parles lettrés, les chroniqueurs qui, de leur côté^ déformaient le latin classique pour le plier à la scolastique, à la prédication, à la littérature politique, cette langue de oui était comme une matière vivante et fluide que chaque trouvère fixait et modelait à son gré pour son usage propre. Tous les grands mouvements de la vie publique et nationale de la France au moyen âge favorisaient singulièrement l'œuvre des écrivains : l'activité des communes, la perpétuité de la croisade, les lointains pèlerinages, lavenue enfouie des écoliers étrangers, les guerres féodales, la guerre anglaise. C'était sans cesse un
afflux d'idées nouvelles, do mots nouveaux, un contact chaque jour plus intime des provinces, et par conséquent de mœurs et de dialectes. Travail immense, inconscient, nullement désordonné. De même que les provinces subissent de plus en plus l'attraction politique qui les porte vers l'unité nationale, les dialectes tendent de plus en plus à se concilier et à se fondre dans Tunité de la langue française. Mais ceci est encore une opération que chaque écrivain poursuit librement pour son propre compte. Il n'est gêné ni par la pédagogie des doctes qui n'écrivent qu'en latin^ ni par la superstition des •grands modèles. Il prend des mots où il lui plaît, les jette dans le moule grammatical qui lui convient , il se crée sa syntaxe et son éloquence.
Rabelais est né et a beaucoup vécu dans les provinces où les grands dialectes, le bourguignon et le normand, étaient en contact, à savoir la Touraine, l'Anjou, le Poitou. A Toulouse, à Montpellier, il entendit la musique de la langue d'oc. A Lyon, il retrouva la langue bourguignonne. Le commerce des gens de cour, des cardinaux et des évoques, le façonna à la finesse du parler de l'Ile-de- France, de Paris. Les voyages et son érudition agrandirent encore son trésor philologique. Il tira du latin et du grec près de seize cents mots nouveaux dont beaucoup ont survécu ; il s'appropria des mots italiens, allemands, anglais, arabes, hébraïques; il recueillit, partout où il
passa, des monceaux de proverbes. Chez lui, écrit Michelet :
« La langue française apparut dans une grandeur qu'elle n*a jamais eue, ni avant ni après. On Ta dit justement : ce que Dante avait fait pour Titalien, Rabelais Ta fait pour notre langue. Il en a employé et fondu tous les dialectes, les éléments de tout siècle et de toute province que lui donnait le moyen âge, en ajoutant encore un monde d'expressions techniques que fournissent les sciences et les arts. »
« Son français, dit Sainte-Beuve, malgré les moqueries qu'il fait des latinisants et des grécisants d'alors, est encore bien rempli et comme farci des langues anciennes ; mais il Test par une sorte de nourriture intérieure, sans que cela lui semble étranger, et tout, dans sa bouche, prend Taisance du naturel, de la familiarité et du génie. »
Rabelais semble s'ébattre avec une réelle allégresse dans les fourrés parfois touffus du vieux langage ; il construit la phrase en la disloquant ; et la phrase, ainsi violentée, parait étonnamment vivante et alerte. Il met le sujet après le verbe :
<i Puis demanda Pantagruel : Quels gens habitent en ceste belle isle de chien ? » (IV, 64.)
« La terre desistoit leur presternourrissement par vapeurs et exhalations : des quelles disoit Heraclitus, prouvoient les StoYciens, Ciceron maintenoit estre les estoiles alimentées. » (lU, 3.)
Il supprime le sujet :
« Arrivé que fut, vouloit baiser les pieds de mondit père. » (I, 50.)
Il met les compléments avant les verbes, la charrue avant les bœufs :
SA LANGUE 3l
« Les corbeaux, les gays, papegays, les estournaulx, il rend poètes ; les pies il faict poetrides et leur apprend le langage humain, proférer, parler, chanter... Les aigles, gerfaulx, faucons, oiseaux aguars, peregrîns, essors, rapineux, sauvages, il domestique et apprivoise. » (IV^ 54.)
Il répète une phrase en l'obligeant à revenir sur elle-même :
« De méchantesgensjamaisje ne prends rien. Rien jamais des gens de bien je ne refuse. » (111, 34.)
Il recherche les diminutifs, si chers au moyen âge, en Italie aussi bien qu'en France :
« Tout le sert et dessert fut porté par les filles mariables du lieu, belles, je vous affie, safTretes, blondelettes, doulcettes et de bonne grâce. » (IV, 51.)
Une langue populaire est nécessairement très riche en proverbes. Le proverbe exprime par des figures vivantes et colorées des sensations ou des jugements que les moralistes rendent en formules abstraites et inertes. Le proverbe est la sagesse des carrefours, des tavernes, des ateliers, des échoppes, des sacristies. Rabelais en recueillit une moisson énorme. Il en aligne soixante-dix à le file indienne, à propos delà petite enfance de Gargantua :
« Il aiguisoit ses dents d'un sabot, lavoit ses mains de potage, se peignoit d'un gobelet, buvoit en mangeant sa soupe. . . se cachoit en Teau de peur de la pluie... disoit la patenôtre du singe, retournoit à ses moutons... ferroit les cigales... faisoit chanter Magnificat à matines, comptoit
sans son hôte... prenoit les vessies pour des lanternes... sautoit du coq k Tâne, gardoit la lune des loups... faisoit de nécessité vertu. »
Cette dernière maxime, frappée par les philosophes, s'est égarée bien par hasard dans une fourmilière de locutions inventées par les gens de peu. Mais nous touchons ici au fond même de la langue rabelaisienne, où repose le vocabulaire médiéval, que le dédaigneux xvi* siècle des humanistes méprisait et délaissait, que les lettrés de cour, les jurisconsultes, les moralistes remplaçaient par des mots grecs, latins, espagnols, italiens, hâtivement déguisés à la française.
Longtemps avant le judicieux traité d'Estienne sur la Conformité du langage français avec le grec (1565), Rabelais poussa le cri d'alarme contre les novateurs. Il écrivait au Prologue de ce livre :
« Je prouveray en barbe de je ne sçay... quels rapetasseurs de vieilles ferrailles latines, revendeurs de vieux mots latins tous moisis et incertains, que nostre langue vulgaire n'est tant vile, tant inepte, tant indigente et à mespriser qu'ils l'estiment. »
Vingt ans plus tôt, dans le personnage de l'étudiant limousin (II, G.}» il avait signalé déjà TafTectation des pédants qui gâtent la langue, croyant l'ennoblir; cet « escholiertoutjoliet » est le précurseur de Ronsard et de Du Bellay. Il vient « de l'aime, inclyte et célèbre académie que l'on vocite Lutece », où les « messieurs estudiens 2» passent ainsi le temps:
a Nous transfretoDS la Sequane au dilucule et crépuscule, nous déambulons par les compiles et quadriviers de Turbe, nous despumons la verbocination latiale, et comme verisimilos amorabonds, captons la benevolence de Tomnijuge,
omniforme et omnigene sexe féminin Puis cauponizons
es tavernes méritoires de la Pomme de Pin, du Castel... Et si, par forte fortune, y a rarité ou pénurie de pécule en nos marsupies, et soyent exhaustes de métal ferruginé, pour Tescot nous dimittons nos codices et vestes opignerées, prestolans les tabellaires à venir des pénates et lares patriotiques. »
« A quoy Pantagruel dist : « Que diable de langaige est cecy ? Par Dieu I tu es quelque hérétique. »
c Ce galant, observe l'un des compagnons de Pantagruel, ne faict que escorcher le latin, et cuide ainsi pindariser ; et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en francoys, parce qu'il dédaigne Fusance commun de parler. »
« Dea, mon amy, dit enfin Pantagruel, ne sçavez-vous parler françois? — Si faictz très-bien, seigneur, respondit le compaignon. Dieu mercy : c'est ma langue naturelle et maternelle, car je suis né et ay esté nourry jeune au jardin de France : c'est Touraine. »
Rabelais, au « jardin de France », avait goûté la saveur singulière de cette vieille langue. Notre moyen âge, si embarrassé et gauche pour l'expression d'idées abstraites, avait porté toute sa curiosité d'esprit sur l'expression concrète des choses visibles, de leurs qualités, de leurs façons d'agir. La multiplicité des mots qui fixent les aspects momentanés et les évolutions fugitives de la réalité, est le luxe des langues encore pauvres en patrimoine philosophique : elles suppléent ainsi, par l'abondante variété des termes particuliers, à
l'unité du terme général. Le vieux français possé-
dait ainsi un vocabulaire immense, c II en ha à rechange », dit Henri Estienne, qui énumère sous le mot avare : avaricieux, esc/iars, taquin, tenant, trop* tenant, chiche^ vilain^ chiche-vilain, Rabelais fait pleuvoir sur un substantif ou sur une idée les épithètes et les participes : il dénombre» sans en oublier une seule, une masse de choses simultanées. Il déroule, comme une litanie, de longues listes do jeux, de métiers, de qualités, de vêtements, d'ustensiles, d'œuvres de cuisine. Au besoin, il forgera des mots nouveaux, comme Ronsard. Gargamelle n'a point allaité sonfils: c'est une proposition inammallement scandaleuse. Toutes les ressources dénombrées par Estienne, les termes de chasse, les verbes formés à Taide de particules latines (/brvoyer, forligner, forclore), les substantifs composites (pincemaîHe, songe malices ^ serremiette)^ les verbes tirés du substantif (ombroyer^ paumoyer)y les vocables provinciaux venus d'Orléans, de Picardie, de Champagne, de Lorraine, les vieux mots descendus du haut moyen âge (ex. : guille et harat pour tromperie)^ il a tout accumulé dans le trésor de sa langue. Il entassera, s'il le faut, trois proverbes Tun sur l'autre : irriter les frelons, mouvoir la camarine, esveigler le chat qui dort ; il profite, pour s'enrichir, de cette période d'indécision où l'usage et le goût n'ont pas encore choisi les mots, en leur assignant un emploi déterminé : il n'y a pas, pour un écrivain original, d'heure plus propice. Telle expression, réservée maintenant
au sens moral, lui sert de trait plaisant, utile à la peinture d'une grimace :
c La vieille resta quelque temps en silence, pensive et richinante desdens. » (III| 17.)
Estienne semble penser à Rabelais quand il écrit : « Nostre langage est tellement ployable à toute sorte de mignardises que nous en faisons tout ce que bon nous semble. »
Il y avait, d'ailleurs, comme une harmonie préétablie entre le génie de l'écrivain et celui de la langue. Le vieux français, délaissé par les clercs, était devenu un idiome populaire, au sens le plus rigoureux du mot. Le peuple l'avait façonné à son image, et il avait grandi sous un ciel pâle, dans les plaines monotones de nos provinces du centre et du nord, dans l'ombre des échoppes et des tavernes, le long des rues fangeuses de la Cité et des cloaques de la place Maubert. Langue dénuée d'éclat, sans fraîcheur ni suavité, qui fleurit tristement sur un sol pauvre et que n'empourpre point la lumière de l'idéal ; langue de bourgeois, d'écoliers, d'artisans, bonnes gens que la Chanson de Geste et le roman chevaleresque charment sans doute ou plutôt étonnent, mais que le fabliau^ la sottie, la nouvelle et la farce réjouissent, et qui apportent au conteur, au satirique, tous les jours et à pleines mains, des mots nouveaux, excellents pour la raillerie, aigres dégoût, vulgaires de forme et d'une résonnance gouailleuse, des mots à face
narquoise, d'une âpre malice. L'esprit de nos pères, si original qu'il s'est appelé l'esprit gaulois, créa ainsi une langue sans égale pour la critique des vices médiocres, pour la peinture des ridicules, la représentation facétieuse des appétits. Elle avait été si profondément pénétrée de sel gaulois, qu'elle mordait encore et raillait^ même quand elle affectait la bonhomie et faisait la chattemitte : sans paraître y toucher, à Taide des mots les plus simples habilement soulignés, elle atteignit parfois au plus haut degré de finesse moqueuse.
Rabelais sait bien que sa langue n'est point épique, mais comique, (c A chacun, dit-il, n'est octroyé hanter et habiter Corinthe. » (V. Prolog.) Son imagination a beau enfanter des héros plus grands que nature : elle les montre avec une sorte de prédilection dans la familiarité bourgeoise de la vie commune. Grandgousier, Gargantua bavardent bonnement à la façon de gentilshommes campagnards. Gargantua, devenu veuf à l'improviste, se lamente et se console, sourit et pleure à la fois comme un grand enfant :
a Allez à l'enterrement d'elle, et ce pendent je berceray icy mon fils, car je me sens bien fort altéré, elseroisen danger de tomber malade. » (II, 3.)
Pour Rabelais, le noble Olympe d'Homère et de Ronsard n'est plus qu'un séjour de mine assez triviale, où dieux et déesses s'éclatent de rire « comme un microcosme de mouches. »
« Juppîter, contournant la teste comme uncinge qui avalle
pillules, feisi une morgue tant espouvantable que tout le grand Olympe trembla ». (IV, Prologue.)
Bacchus, le maître de la joie divine, le libérateur des âmesy n'est plus que le bon homme BacchuSy qui se pi^omène sur son char, « riant, se gaudissant et beuvant d'autant à un chascun ». (V, 40.)
Rien de plus simple, on le sait^ qu'un profil de Callot, et quelques lignes hardies, vivement entrecoupées, un nez aigu, une haute taille cambrée, un port insolent et des guenilles pendantes, suffisent pour l'image accomplie d'un gueux ou d'un spadassin. Cet art très français d'esquisser lestement une physionomie vivante, un portrait ridicule, fut le don de Rabelais. Chez lui, trois épithètes rapprochées en crescendo achèvent une figure grotesque :
a Un aultre grand villain claquedens, monté sus haultes mules de boys ». (IV, 9.)
Quelques taches de couleurs éclatantes nous donneront le portrait plus complet de maître wŒîdîtue, le camérier du Pape :
a C*estoit un petit bon homme vieux, chauve, à museau bien enluminé et face cramoisie ». (IV, 2.)
En quatre lignes, nous avons un tableau d'intérieur :
f Retournans à la beuverie, apperceusmes un vieil Eves-
gauxà teste verde. lequel estoit acroué (accroupi), accompagné de trois Onocrotales, oiseaux joyeux, et ronfloient sous une feuillade. » (V, 8.)
Le peintre a tant d'esprit, qu'il fixe l'expression d'un visage avec la fine et malicieuse précision des artistes flamands :
« Arrivansau logis poëticque, trouvèrent le bon vieillard en agonie ; avecques maintien joyeulx, face ouverte et regard lumineux. » (III, 21.)
Le pauvre bûcheron de la fable séculaire retrouve, par la grâce des dieux, sa cognée de bois et la reconnaît :
<( Tressaillant tout de joye, comme un renard qui rencontre poules esgarées, et soubriant du bout du nez, » (IV, Prolog,)
Considérez la fôte champêtre de Grandgousier et de ses amis :
a Apres disner tous allèrent (pelle melle) à la Saulsaie, et là, sus Therbe drue, dancerent au son des joyeux flageolletz et doulces cornemuses, tant baudement, que c'estoit passe-temps céleste les veoir ainsy soy rigouller. »
Mais^ tout à coup,
a Lors flaccons d'aller, jambons de troter, goubeletz de voler, breusses (grands vases) de tinter. »
Et les cris et propos de buveurs d'éclater à travers les saules, dans l'humble et frais paysage tourangeau, aussi francs et sonores qu'ils sont
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dans les tavernes du vieux Paris, entre la montagne Sainte-Geneviève et le parvis Notre-Dame :
« Tire, baille, tourne, brouille. — Boutte à moy, sans eau: ainsi, mon amy; fouette moi ce verre galentement ; produilz moy du clairet, verre pleurant. — Crever de soif. — Ha, faulse fiebvre! ne t'en iras-tu pas? — Par ma fy, ma commère, je ne peuz entrer en bette (me mettre à Ivoire). — Vous estez morfondue, m'amie? — Voire... — Qui feut premier, soif ou beuverye? — Moy, pécheur,... je boy pour la soif advenir. Je boy éternellement. Ce m'est éternité de beuverye et beuverye de éternité. Chantons, beuvons, un motet entonnons. Où est mon entonnoir? » (I, 5.)
LESPRrr GAULOIS.
Cette langue alerte, mordante, pittoresque avait été maniée, durant plusieurs siècles, par les écrivains de la littérature bourgeoise, les trouvères des fabliaux, les poètes et historiographes de maître Renard, les premiers conteurs en prose, les auteurs de farces dramatiques. Cette littérature, qui est aux antipodes de la poésie chevaleresque, de la seigneuriale chanson de Geste, des romans d* amour de la Table Ronde, fut assurément, dans la vieille France, un art tout national. Par elle s'était exprimé l'esprit gaulois, un esprit de moquerie joyeuse, souvent licencieux, relevé de
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gros sel et de violentes épices, au fond point méchant, n'aimant qu'à rire et riant de peu, à la façon des personnes simples, allumées d'une très légère étincelle d'ivresse. Le dernier grand représentant de cet esprit, avant Rabelais, avait été maître François Villon, pauvre diable dépenaillé, toujours content, quelquefois mélancolique, hôte famélique des rôtisseries de la rue Saint-Jacques, grand poète dont la vie fut sans cesse traversée par l'ombre douloureuse de la potence. Rabelais a la claire conscience de la filiation littéraire qui le rattache à Villon. Panurge fait allusion aux « neiges d'antan », c'est-à-dire à la plus gracieuse inspiration du vieux poète. « C'estoitle plus grand soucy que eust Villon, le poète parisien, i^ (II, 14.) Il le retrouve dans l'enfer grotesque qu'Epistémon a entrevu :
f Je veiz maistre Françoys Villon qui demanda à Xercès : « Combien la denrée de moustarde? — Un denier », dit Xercès. A quoy dict le dicl de Villon : « Tes fiebvresquartaines, villaiu ! La blanchée n*en vault qu'un pinard, et tu nous surfaictz icy les vivres ». (II, 30.)
Enfin il rapporte un bien bon tour, quelque peu tragique, accompli par le troubadour gaulois des Damnes du temps jadis :
(( Maistre François Villon sus ses vieulx jours se retira à Saint-Maixent en Poitou, soubs la faveur d'un homme de bien, abbé du dict lieu. Là, pour donner passe-temps au peuple, entreprint faire jouer la Passion en gestes et languaige poictevin. d
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Il distribue les rôles et se met en quête d'habillements < aptes aux personnaiges. »
c Et, pour un vieil paisant habiller qui Jouoyt Dieu le père, requist frère Estienne Tappecoue, sécrétai n des cordeliersdu lieu, luy prester une chappe et une estoUe. Tappecoue le refusa, alléguant que par leur statutz provinciaux estoit rigoureusement défendu rien bailler ou prester pour les jouans... Villon feist aux joueurs le rapport en grande abhomination, adjoutant que de Tappecoue Dieu feroit vengeance et punition exemplaire bientost. »
Le samedi suivant, Tappecoue étant parti sur la jument du couvent, pour une opération monacale de quête, Villon, averti de Theure à laquelle rentrera le rigide sacristain, < feist la monstre de la diablerie parmy la ville et le marché ». Ses diables étaient couverts de peaux de loups ou de béliers, avec des cornes de bœufs, des sonnettes de mules « à bruit horrifîcque », des bâtons noirs pleins de fusées, des tisons flambants. Aux carrefours, quelques traînées de poudre, c dont sortit feu et fumée terrible ». A Theure opportune, il emmène la bande diabolique sur le chemin par où va passer le sacristain. Tappecoue parait et les diables fontun bruit d'enfer, cymbales, fusées, hurlements et carillons.
« La poultre (la jument) toute effrayée se mist au trot, à bonds et au gualot, à ruades, fressurades, doubles pédales et petarrades, tant qu^elle rua bas Tappecoue, quoyqu'il se tint à l'aulbe du bast de toutes ses forces. Ses estrivieres estoient de chorde : du cousté hors le montovoir
son soulier feneslré (sandale à courrois) estoit si fort entortillé qui ne le peut oncques tirer. Ainsi estoit traîné par la poultre, toujours multipliant en ruades contre luy et fourvoyante de paour par les hayes, buissons et fossez. De mode qu'elle lui cobbit toute la teste, si que la cervelle en tomba près de la croix Osanniere, puys les bras en pièces, Tun çà, Tautre là, les jambes de mesme, puys des boyaulx feist un long carnaige, en sorte que la poultre au couvent arrivante, de luy ne portoit que le pied droit et soulier entortillé. » (IV, 13.)
Cette tradition légendaire que Rabelais recueille dans l'histoire du poète « parisien », c'était l'héritage d'un long passé, d'une gaieté séculairei souvent triviale, souvent grivoise, qui avait alimenté notre littérature de langue de oui. La multiple épopée du Renard et les fabliaux étaient une perpétuelle prédication de malice, je dirais volontiers un enseignement doctrinal de l'art de dauber sur le prochain, d'escamoter à maître Corbeau son fromage, aux honnêtes marchands qui vont au marché, le nez en l'air, leurs grasses anguilles ; de Tart aussi de mener grand tapage et scandale nocturne dans les noirs carrefours, déjouer des tours aux gens du guet, d'épouvanter les bourgeois. Villon et ses amis le pratiquèrent savamment, et plus d'un texte très grave du Car* tulatre de V Université de Paris nous apprend que les écoliers s'y livraient, dès le xiii* siècle, au détriment des clercs, des moines et, en particulier, de l'abbaye de Saint-Germain, sous les murs de laquelle ils allaient se divertir le dimanche. Les
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bonnes farces de Gargantua et de Panurge sont œuvre de moyen âge.
Quand les Parisiens virent entrer dans leur ville le jeune géant monté sur sa jument colossale, ils accoururent en foule, ce qui lui causa un réel ennui.
« Car le peuple de Paris est tant sot, tant badault, et tant inepte de nature, qu'un basteleur, un porteur de rogatons, un mulet avecques des cymbales, un vielleux au mylieu d*un carrefour, assemblera plus de gens que ne feroitun bon prescheur évangelicque.
€ Et tant molestement le poursuyvirent, qu'il feut contrai net soy reposer suz les tours de Téglise Nostre-Dame... ... Ce faict, considéra les grosses cloches' que estoient esdictes tours, et les feist sonner bien harmonieusement. Ce que faisant, luy vint en pensée qu'elles serviroient bien de campanes au coul de sa jument, laquelle il vouloit renvoyer à son père, toute chargée de froumaiges de Brye et de haransfrays. De faict, les emporta en son logis...
«... Toute la ville feut esmue en sédition, comme vous sçavezque à ce ilzsont tant faciles, que les nations estranges s'esbahissent de la patience des roys de France, lesquelz autrement par bonne justice ne les refrènent. »
Enlever les cloches de Notre-Dame, la plaisanterie n'est point à la portée de tout le monde. Plus faciles à l'exécution sont les tours de Panurge^ avec qui nous devons avoir une première entrevue. C'est un personnage fort complexe auquel il convient, dôs à présent, de nous habituer.
L'un de ses nombreux passe-temps était de machiner quelque chose contre les sergents et la police :
« A Tune foys il assembloit trois ou quatre bons rustres, les faisoit boire comme templiers sus le soir ; après les menoit au dessoubz de Saincte Geneviefve ou auprès du colliege de Navarre, et à Theure que le guet montoit parla, ce qu'il cognoissoit en mettant son espée sus le pavé et Taureille auprès, et lorsqu'il oyoit son espée branler, c'estoit signe infaillible que le guet estoit près ; à l'heure doncques, luy et ses compaignons prenoyent un tombereau et lui bailloyent le bransle, le ruant de grande force contre la vallée, et ainsi mettoient tout le pauvre guet par terre comme porcs, puis fuyoient de l'aultre cousté ; car, en moins de deux Jours, il sceut toutes les rues, ruelles et traverses de Paris, comme son Dem det.
f A Faultre foys faisoit en quelque belle place par où le dict guet debvoit passer une traînée de pouldre de canon, etàTheureque passoit mettoit le feu dedans, et puis prenoit son passe-temps à veoir la bonne grâce qu'ils avoyent en fuyant, pensans qu^e le feu sainct Antoine les tint aux jambes. »
Les docteurs de T Université eurent leur quart d'heure pénible, naturellement :
« Et au regard des pauvres maistres es ars, il les persécutoit sus tous aultres. Quand il renconlroit quelqu'un d'entre eulx par la rue, jamais ne failloit de leur faire quelque mal, leur attachant de petites quehues de regnard ou des aureilles de lièvres par derrière, ou quelque aultre mal. Un jour que lion avoit assigné à yceulx se trouver en la rue du Feurre, il feist une tarte borbonnoise composée de force de hailz, de galbanum, de assa-fœtida, de castoreum... et de fort bon matin engressa et oignit tout le pavé en sorte que le diable n'y eust pas duré. Et tous ces bonnes gens rendoyent là leurs gorges devant tout le monde... et en mourut dix ou douze de peste, quatorze en furent ladres, dix et huict en feurent pouacres (plein d'ulcères)... mais il ne s'en soucioit mie. »
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Le drôle n'épargnait point les dames. Il recueillait en cornets les puces c des guenaulx (gueux^ de Sainct-Innocent »,
«elles geitoitavecques belles petites cannes ou plumes dont on escript sur les colletz des plus sucrées demoiselles qu'il trouvoit eimesmement en l'église, car jamais ne se mettoitau cueur en hault, mais toujours demouroit en la nef entre les femmes, tant à la messe, à vespres, comme au sermon... » «... Item, il avoit une petite guedoufle (bouteille) pleine de vieille huile, et, quand il trouvoit ou femme ou homme qui eust quelque belle robbe, il leurs en gressoit et guastoit tous les plus beaulx endroictz soubz le semblant de les toucher et dire : « Voicy de bon drap, voicy bon satin, bon tafetas, Madame. Dieu vous doint ce que vostre noble cueur désire I Voz avez robbe neufve, novel amy. Dieu vous y maintienne ». Ce disant, leurs mettoit la main sur le collet, ensemble la maie tache y demouroit perpétuellement, si énormément engravée en Tâme, en corps et renommée, que le diable ne Teust poinct ostée ; puis à, la fin leur disoit : « Madame, donnez-vous garde de tomber, car il y a ici un grand et salle trou devant vous. »
On sait avec quelle indépendance d'humeur et quelle ironie le vieil esprit gaulois a traité les drames les plus fâcheux delà vie conjugale. Les misères de Georges Dandin ont été pour notre moyen âge une large source de joie. Il voyait partout des Georges Dandin. Le mari trompé, confiant, aveugle, ridicule, lamentable; la femme, fine mouche, rusée, féconde en stratagèmes, menteuse, rieuse, méchante même à l'occasion, voilà les deux personnages de première ligne de nos fabliaux. Le beau rôle, celui qui réussit, est presque toujours pourlafemme. L'amantparait souvent assezeffacé,
médiocrement brave, pauvre en invention, de mine piteuse. Le conteur s'en débarrasse volontiers en le mettant sous un cuvierou dans une huche à pain. Le problème de la fidélité matrimoniale, après avoir diverti notre ancienne littérature, s'imposa, pour ainsi dire, à Rabelais, comme un legs du passé gaulois. Il le reprit, le retourna et le transforma d'une façon comique et originale. Panurge a l'idée singulière de se marier. Mais Panurge est un homme avisé, d'une expérience très riche, et il hésite, il a même peur de l'avenir. Il consultera donc, sur la question épineuse qui le tourmente en le possédant, tous les docteurs les plus qualifiés. Il commence par son patron, le sage Pantagruel, et dit, « avecques un profond soupir » :
(f Seigneur, vous avez ma délibération entendue, qui est me marier... je vous suppiy, par Famour que si long temps m'avez porté, dictez m'en vostre advis. — Puis (respondit Pantagruel) qu'une foys en avez jette le dez, et ainsi Tavez décrété et prins en ferme délibération, plus parler n'en fault; reste seullementla mettre à exécution.
« Voyre mais (dist Panurge) je ne la vouldrois exécuter sans votre conseil et bon advis. — J'en suis (respondit Pantagruel) d advis et vous le conseille. — Mais (dist Panurge) si vous congnoissiez que mon meilleur feust tel que je suys demeurer, sans entreprendre cas de nouvelleté, j'aimeroys mieulx ne me marier poinct. — Poinct doncques ne vous mariez, respondit Pantagruel — Voyre mais (dist Panurge) vouldriez-vous qu'ainsi seulet je demeurasse toute ma vie sans compaignie conjugale? Vous sçavez qu'il est escript : Veh soli. L'homme seul n'a jamais tel soûlas qu'on voyt entre gens mariez. — Mariez-vous doncq, de par Dieu, respondit Pantagruel. »
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Voilà notre homme bien avancé :
« Voire mais, dit Panurge, estant en estât tel que je suis, quitte et non marié,... je n'ay personne qui tant de moy se souciast et amour tel me portast, qu'on dit estre amour conjugal. Et si par cas lombois en maladie traicté ne serois qu'au rebours. Le saige dit : Là où nest femmes j^entends merefamiles et en mariage légitime, le malade est en grand estrif,..,, — Mariez- vous doncq, de par Dieu, respondit Panlagruel. »
Panurge, plus indécis qu'avant, consulte lessorts homériques et virgiliens, les dés, ses propres songes ; les réponses, différemment interprétées par Pantagruel et par lui, sont toujours contradictoires. Il gravit, avec ses amis, la montagne où se tient une sibylle qu'ils trouvent, dans sa chaumière, au coin de sa cheminée :
c La vieille estoit mal en poinct, malvestue,mal nourrie, édentée, chassieuse, courbassée,roupieuse, langoureuse et faisoit un potaige de choux verds avecques une couane de lard jaune et un vieil savorados (débris d'os) ».
Panurge offre ses présents à la vaticinatrice :
€ La vieille resta quelque temps en silence, pensive et richinante des dens, puys s'assit, print en ses mains trois vieulx fuseaulx, les tourna et vira entre ses doigtz en diverses manières, puys esprouva leurs poinctes. »
Après mille simagrées, elle prophétise. Et Panurge, de plus en plus entêté de son projet, ne veut pas comprendre la prophétie. Il consulte un muet, puis « ung vieil poète françois » nommé
Raminagrobis, qui est en train de rendre l'âme. Raminagrobis écrit sa réponse sur un papier. Et c'est toujours oui et non. Panurge est exaspéré. Le poète vient de chasser de son chevet les moines de toutes couleurs, les moines de la dernière heure. Panurge^ le pieux Panurge, le voue à tous les diables :
« Jecpoy, par la vertus Dieu, qu'il est hereticque, ou je me donne au Diable. Il mesdict des bons pères mendians Cordeliers et Jacobins, qui sont les deux hémisphères de la Christian té... Appeliez vous cela fureur poëticque ? Je ne m'en peuz contenter: il pèche villainement, il blasphème contre la religion. J'en suys fort scandalisé. » (III, 9 et suiv.)
Il interroge son compagnon Epistémon, Her Trippa,un fameux astrologue, géomantien, chiromantien, dont rhoroscope n'est pas plus rassurant que celui des autres, puis son compère Frère Jean des Entommeures, puis un théologien^ un médecin, un légiste, un philosophe pyrrhonien, un fou. Son aveuglement grandit avec les menaces, de plus en plus claires, qui lui sont faites. Heureusement pour lui, la vie aventureuse devait remporter sur les velléités de mariage. Il demeura célibataire.
C'est, d'ailleurs, la grâce que lui souhaitait Rabelais. Remarquez qu'au fond de ces scènes plaisantes se cache un sentiment qui s'est manifesté sans cesse chez nos vieux écrivains, en dehors des romans chevaleresques delà Table Ronde, je
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veux parler du mépris pour lafemme. Les trouvères se sont divertis de ses trahisons conjugales ; mais ils se souciaient bien peu delà montrer en lumière favorable ; ils la prenaient comme principal ressort dramatique d'une aventure sensuelle. Les moralistes, les prédicateurs, les moines non engagés dans les intrigues de fabliaux, fronçaient sévèrementle sourcil au nom seul de lafemme. Elle leur représentait le souvenir de la première chute, l'angoisse de la tentation, la promesse de l'enfer. Le moyen âge allemand ou provençal avait été autrement plus tendre et plus doux pour la femme que le moyen âge de ouL Nos poètes de la Pléiade, au temps de Rabelais, s'étaient rangés à la dévotion amoureuse de la Renaissance italienne, et les mœurs graves de la Réforme rendaient, à la même époque, à l'épouse et à la mère, sous le toit domestique des Estienne et des Holbein, sa place d'honneur. Le charmant traité consacré par Erasme au Mariage chrétien, exprima cette forme plus sévère de la religion de la femme. Sur ce point délicat, Rabelais est décidément schismatique. Il tient fermement au passé, au vieil esprit de satire, au préjugé monacal, lui qui a rejeté le froc et beaucoup de préjugés. Il dirait volontiers, comme font même nos Chansons de Geste :
Par famé vint en terre li premerains pechiers, Dont encore est 11 siècles pénès et traveillés.
{La belle Aye d^ Avignon.)
BABELAl». 3
OU encore :
Par famé sont maiutpreudome abatu*
Quand son théologien lui vante, en style d'homélie, les félicités d'une union chrétienne, et les vertus de la femme parfaite, Panurge, qui a cependant une envie véhémente de rencontrer cette dame rare, s'écrie^ « fillantles moustaches de sa barbe » :
« Vous voulez doQcques... que j'espouse la femme forte descripte par Salomon ? Elle est morte, sans poinct de faulte. » (III, 30.)
Ecoutez maintenant le médecin Rondibilis, c'està-dire Rabelais lui-même :
« Quand je diz femme, je dis un sexe tant fragil, tant variable, tant muable, tant inconstant et imperfaict que nature me semble... s'estre esguarée de ce bon sens par lequel elle avoit créé et formé toutes choses quand elle a basty la femme... Certes, Platon ne sçait en quel ranc il les doibve coUoquer, ou des animaux raisonnables, ou desbestes brutes. »
Le très sage Pantagruel parle à son tour :
« Femme avoir est Tavoîr à usaige tel que nature la créa, qui est pour Fayde, esbattement et société de Thomme ; n'avoir femme est ne soy apoiltronner autour d'elle, pour elle ne contaminer celle unicque et suprême affection que doibt l'homme à Dieu. » (III, 35.)
Sentence digne d'un moine du xir siècle se demandant si la femme a véritablement une âme et que ne rachètent pas assez les vers aimables écrits sur la porte de Tabbaye de Thélème :
Cy entrez, vous, dame de hault paraige,
En frano couraîge entrez-y en bon heur,
Fleurs de beauté à céleste visaige,
A droit corsaige, à maintien prude et saige.
Notre moyen âge gaulois, si médiocrement enthousiaste pour les douceurs paisibles de la vie matrimoniale, se fit un idéal du bonheur, d'un bonheur terre à terre et sensuel, à la portée des hommes en qui la bête est plus forte que Tange, dont la santé est florissante et l'appétit robuste. Ils vivront conformément à leur nature, fuyant la souffrance du jeûne et de la soif, se réjouissant de la vie plantureuse, de la planté^ des franches lippées. Morale plus cyrénaïque encore qu'épicurienne, où la gourmandise est presque une vertu cardinale, et qui rappelle la sensualité sans frein vantée par les poètes de la moyenne comédie grecque. Les conteurs du bon temps s'en étaient accommodés: ils y prenaient une revanche de la frugalité des chevaliers et de l'ascétisme des saints. Elle perce de tous côtés dans l'œuvre de Rabelais. Les personnes qui n'aiment point cet écrivain répètent, depuis Ronsard, Henri Estienne et Puits Herbault, qu'elle est la vraie et unique morale rabelaisienne. Grandgousier en donne le premier l'exemple ; Panurge en présente la théorie :
« Nature a faict le jour pour soy exercer, pour travailler et pour vacquer chascun en sa néguociation ; et, pour ce plus aptement faire, elle nous fournict de chandelle, c'est la claire et joyeuse lumière du soleil. Au soir elle commence
nous la tollir, et nous dict tacitement : Ënfans, vous estez gens de bien. C'est assez travaillé. La nui et vient, il convient cesser du labeur et se restaurer par bon pain, bon vin, bonnes viandes, puis soy quelque peu esbaudir, coucher et reposer, pour au lendemain estre frays et alai^res au labeur comme devant.
Les moines de jadis n'observaient-ils pas scrupuleusement le proverbe : De missa ad menssLm ? Si Tabbé se faisait trop attendre, cependant, « tout le monde souppoit, exceptez quelques res. veurs songears ». Alors, ajoute Frère Jean qui garde les vieilles traditions, le réfectoire était comme le foyer de la vie monastique,
« la fin unicque et intention première des fondateurs, en contemplation de ce qu'ils ne mangent mie pour vivre ; ilz vivent pour manger et ne ont que leur vie en ce monde. » (111, 15.)
Mais, quand est venue Theurede la satiété, nos initiés prolongent encore leur fête par ces éclats de rire qui valent bien ceux des dieux d'Homère, et la gaieté des buveurs de la Cave peinte, arrosée du petit vin pâle deChinon, n'a rien à envier peutêtre à la joie malveillante des Immortels ivres d'ambroisie.
L'angoisse mystique n'apparaît guère dans l'invention de notre vieille littérature, et le bon Dieu ne gêne pas beaucoup, durant leur vie, tous ces joyeux compagnons des farces et des fabliaux. Le diable les préoccupe un peu. Ils le rencontrent t rop souvent au portail de leurs églises, poussant
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à grands coups de fourches les pauvres damnés vers le feu d'enfer. Les jours de pluie, le long des sombres cathédrales, c'est encore le diable qui dégorge sur leurs chaperons, avecun rire méchant, des torrents d'eau froide. Les prédicateurs leur en parlent incessamment, et ils saventque les moines, dans leurs visions troubles, le voient parfois, face à face, en quelque recoin ténébreux de leur cellule ou du dortoir conventuel. Raoul Glaber, un bénédictin, avait connu à plusieurs reprises les terreurs de l'extase infernale. Une nuit, dit-il, au monastère de Saint-Léger, avant les Matines :
« Je vis, au pied de mon lit, un petit monstre noir à forme humaine. 11 avait, autant que je pus le reconnaître, le cou grêle, la face maigre, les yeux très noirs, le front étroit et ridé, le nez plat, la bouche énorme, les lèvres gonflées, le menton court et effilé, une barbe de bouc, les oreilles droites et pointues, les cheveux raides et en désordre, des dents de chien, Tocciput en pointe, la poitrine et le dos en bosse, les vêtements sordides; il s'agitait, se démenait furieusement. »
Le portrait n'a rien de séduisant. Le démon saisit le bois de lit et le secoua avec violence, grinçantdes dents et répétant: « Tu ne resteras pas plus longtemps ici ». J'ajoute que, ce matin-là, Glaber avait résolu de faire la grasse matinée, au lieu de descendre au chœur et que le péché de paresse se vengeait du pécheur.
Rabelais n'eut certes jamais, même en son premier couvent, d'entrevue avec le Malin. Mais il y
avait là une imagination familière au moyen âge, qu'il aima à recueillir^ un aliment comique qu'il ne pouvait négliger. C'est Panurge qui représentera, dans son livre» répouvante médiévale ; près du lit de mort de Raminagrobis, il flaire Todeur de l'hérésie et ne doute point que les vilaines bêtes d*enfer ne rampent sous le lit du poète impénitent :
« Vertus Dieu I ta chambre est desja pleine de diables. Je les oy desja soy pelaudaus et entrebattans en diable à qui humera Tàme Raminagrobicque, et qui premier de broc en bouc le portera à messer Lucifer. Houstez-vous de là. Je ne y voys pas. Le diable me emporte si je y voys. Qui sçait s'ilz useroient de qui pro quo, et au lieu de Raminagrobis, grupperaient le pauvre Panurge quitte ?... Houstez vous de là. Je meurs, par Dieu, de maie raige de paour. Soy trouver entre diables affamez I entre diables de faction I... Houstez vous de là? i (111,23.)
Epistémon représente mieux que Panurge le sentiment propre de Rabelais en matière démo-* niaque. Il se joue du diable, hardiesse qui s'était montrée déjà chez quelques conteurs. Décapité à la bataille, Panurge lui a recollé et recousu la tête, et il donne à Pantagruel des nouvelles de l'autre monde :
« Il avait veu les diables, avoit parlé à Lucifer familièrement et faict grande chère en Enfer et par les Champs- Elysées et asseuroit devant tous que les diables estoient bons compaignons. Au regard des damnez, il dist qu'il estoit bien marry de ce que Panurge Tavoit si tost revocqué en vie. « Car je prenois (dist il) un singulier passetemps à les veoir. »
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C'est, en effet, un enfer franchement grotesque et satirique. Les plus hauts personnages de l'histoire y sont astreints à d'étranges professions, indignes de leur passé terrestre. On y voit Xerxès criant la moutarde, Romulus saunier, Numa cloutier, Cyrus vacher, Démosthènes vigneron et Asdrubal lanternier, Priam marchand de vieux chapeaux, Lancelot du Lac c< escorcheur de chevaulx mors ». Les chevaliers de la Table Ronde tirent la rame sur les fleuves infernaux, quand <c messieurs les diables se voulent esbattre sur l'eau». Trajan péchait aux grenouilles, Jules César et Pompée goudronnaient des navires, Néron jouait de la vielle, don Pedro de Castille portait des rogatons, Huon de Bordeaux était tonnelier, Alexandre VI preneur de rats. Les grandes dames historiques n'étaient pas mieux partagées. Mélusine était <c souillarde de cuysine », Cléopâtre revendeuse d'oignons, Hélène « courratiere de chamberieres » et Lucrèce infirmière à l'hôpital.
« Je veiz Pathelin, thesaurier de Radamanthe, qui marchandoit des petitz pastez que cryoit le pape Jules, el luy demanda combien la douzaine. « Troys blancs, dist le pape. — Mais, dist Pasthelin, troys coups de barre ! Baille icy, villain, baille, et en va quérir d*aultres. » Le pauvre pape alloit pleurant. » (II, 30.)
Epistémon n'a rencontré qu'un supplice notable, celui des usuriers, qui cherchent, dans le ruisseau des rues, « les espingles rouillées et vieulx doux », dont le quintal ne vaut pas une livre
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de pain. Aussi sont-ils des semaines sans gagner de quoi acheter une miette. Mais soyons juste : l'Enfer de Dante était plus terrible.