LIVRE III. — I. LE MARIAGE DE PANUKGE
< Le noble pontife aimait le vin, (fit-il, comme fait tout homme de bien, et il s'occupait tout spécialement du soin* de sa vigne; or, pendant plusieurs années, il1 vit les bourgeons lamentablement gâtés par les gelée$ bruines, frimas, verglas, froidures et calamités, qui arrivèrent précisément aux jours de St Georges, de Si Marc, de St Vital, de St Eutrope et de St Philippe, de -Sainte Croix, de TAMension — et autres1 fêtes qui surviennent pendant que lé soleil passe sous le signe du Taureau. Il lui vint &< l'esprit que c'étaient ces saints-là, qui, ayant le jour de leur fête, la liberté de faire ce qu'ils voulaient, en usaient pour grêler, geler et gâter les bourgeons. Il proposa de transférer leurs fêtes en hiver entre Noël et la Typhame, mère des trois Bois — c'est le nom qu'il donnait à l'Epiphanie — parce qu'alors ils pourraient grêler et geler tout à tour aise, sans que personne eût à en souffrir. A leur place, au printemps, on aurait mis- St Christophe, St Jean décollé, Ste Madeleine, Ste Anne; St Dominique, St Laurent, et même la' Mi- Août, saints paisibles , qui ne gèlent jamais et font «u Contraire gagner beaucoup d'argent aux fabricants de boissons rafraîchissantes.»
— Jupiter, reprend Bondibilis, distribua les divinités assez convenablement et n'oublia pas de mettre Bacchus — ou Dyonisîus — ou Denis, comme vous l'appelez, en octobre, à l'époque des vendanges. Mais il oublia un dieu qui joue un grand rôle dlans lé monde, c'est celui qui préskie à l'infidélité des femme». Le susdit dieu était alors retenu i Paris, au Palais, pour un procès célèbre, dans lequel il était intervenu. Quand il songea à réclamer , il était trop tard, tous les jours étaient distribués; le dieu
LA FÊTK DE là jalousie. 37
de l'infidélité insista tellement que Jupiter finit par l'inscrire sur le calendrier, mais comme il n'y avait pas de place vacante, sa fête fut fixée au même jour que celle de la Jalousie. Jupiter dédda que les deux fêtes devraient être célébrées ensemble ; les maris curieux d'obtenir la bienveillance et lea faveurs du Dieu devraient commencer par honorer et fêler la déesse, comme elle aime à être fêtées c'est-à-dire par les soupçons, la défiance, le guet! et Pespionnage du mari sur Ta femme. Ceux qui ne feraient aucun sacrifice à la déesse, le dieu ne (levait leur accorder aucune faveur ni tenir compte d'eux ; jamais il n'entrerait en leurs maisons , jamais ne hanterait leurs compagnies, quelques invocations qu'ils lui fissent,— mais les laisserait éternellement pourrir seuls avec leurs femmes et sans rival aucun, et tes refuirait sempiternellement comme gens hérétiques et sacrilèges, ainsi qu'en usent les autres dieux envers ceux qui ne les honorent dûet-! ment, Bacchus, envers les vignerons , Gérés en ver* les laboureurs, Pomone envers les fruitiers , Neptune envers les nautonnierfc, Vulcain envers les forgerons, etc. Mais il fut fait promesse infaillible à ceux qui, comme je l'ai dit, chômeraient sa fête, cesr, seraient toute entreprise, et négligeraient leurs propres affaires pour épier leurs femmes, les resserrer et les maltraiter par jalousie ; il serait continuellement favorable, les aimerait, les fréquenterait, se*! rait jour et unit eu leurs maisons et ne seraient; jamais privés de sa présence. J'ai dit »
Le joli apologue de la Jalousie rapporté par Ronv>
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dibilis n'est pas de l'invention de Babelais. Il en a trouvé Tidée dans Plutarque, mais il Ta appliqué au mariage, et a attribué à la Jalousie ce que l'écrivain grec attribue au Deuil. On sera peut-être bien aise de trouver ici ce passage de Plutarque. Nous ci* tons toujours la version d'Ain jot * :
On lit qu'un ancien philosophe s'en alla tut jour visiter la reine Arsinoé, laquelle demenoit deuil et lamentoit on aiai fâs qui luy estoit decedé, et luy fit un tel conte :
Du temps que le grand Dieu Jupiter distribuait ses honeurs et dignité» aux petits Dieux et demi-Dieux, le Deuil ne s'y trouva pas d'avanture présent avec les autres ; mais après que toute distribution fut faite, il y arriva et demanda à Jupiter sa part des honeurs aussi bien comme les autres. Jupiter se trouva bien empesché, pour avoir jà tout employé et donné aux autres ; parquoy n'ayant autre chose que luy bailler, il lui bailla ttioneur qu'on fait aux trespassez, ce sont les larmes et les regrets. Or tout ainsi comme les autres démons et petits Dieux aiment ceux «ni les honorent, aussi fait le Deuil. Parquoy si tu le méprises, Dame, il ne retournera jamais chez toi ; mais si tu le Bers et honores diligemment des honeurs et prérogatives qui lui ont esté données, qui sont regrets, larmes et lamentations, il t'aimera bien et t'envoyra toujours de quoi le servir et honorer continuellement,
Ge conte est très ingénieux dans l'original, mais l'application qu'en fait Rondibilis est plus ingénieuse encore.
Ha I ba t dit Carpalîm en riant, c'est là m excellent remède, et j'y crois. Le naturel des femmes est tel qu'elles ne désirent rien avec tant d'ardeur que ce qui leur est défendu. — C'est vrai, dit le théologien, quel est le premier mot que le tentateur dit à Eve ?
1 Consolation envoyée à Apollonius sur la mort de son fils. Œkme* «toroto; I, p. 805.
le fiuit déïeot)u. 99
il lui parle de la .défense de manger du irait de l'arbre de tout savoir, comme s'il eût voulu dire ; Cela t'est défendu, donc ta dois le faire, autrement tu me serai» pas femme. »
À propos du fruit défendu et de la curiosité des femmes, Poneerates lût un conte qui a été très souvent répété depuis, mais que Rabelais n'a pas inventé, non plus que beaucoup d'autres qui ornent son livre. Celui-ci figure dans plusieurs sermons prêches au moyen-âge.
« J^ai ouï conter que le pape Jean XXII passant un jour par le couvent de Fontevrault, fut prié par Tablasse et des mères discrètes de leur accorder k permission de se confesser les unes aux autres, disant qu'il y a certains péchés qu'il est difficile de dire à des hommes, et qu'il serait meilleur sous tous lea rapports de ne les confier qu'à des femmes, sous le sceau de la confession. — Il n'y a rien, dit le pape, que je ne sois disposé à faire pour vous, mais j'y vois une difficulté, c'est que la confession doit être tenue secrète. Seriez- vous capable d'accomplir cette condition? — Parfaitement, dirent-elles, et mieux que les hommes. Au jour propre, le saint père leur donna en garde une boite dans laquelle il avait fait mettre une petite linotte, les priant doucement de la serrer en quelque lieu sûr et secret, leur promettant, foi de pape, de leur accorder ce que portait leur requête, si elles gardaient la boite secrète, et leur faisant défense rigoureuse de l'ouvrir d'une façon quelconque, sous peine de censure ecclésiastique et d'excommunication éternelle. La défense ne fat pas sitôt faîte, qu'elles grillaient en leur entendement d'ardeur de voir ce qui était dans la bette,
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et il leur tardait que le pape fût hors de la porte pour y regarder. Le saint père, après leur avoir donné sa bénédiction, se retira. Il n'avait pas fait trois pas hors de l'abbaye que ees bonnes dames accoururent pour ouvrir la boite défendue et voir ce qu'elle contenait. Le lendemain le pape vint et elles s'attendaient à recevoir l'induit ; mais avant d'en parler, il commanda qu'on lui apportât sa boite- Elle lui fut apportée, seulement l'oiseau n'y était plus. — Vous voyez bien, leur dit-il, qu'il vous sera impossible de. garder le secret de la confession puisque vous n'avez pu vous tenir pendant un jour de chercher le secret d'une boite que je vous avais tant recommandée. » .
Cette historiette a été souvent reproduite, en prose et en vers. Use des plus jolies rédactions est celle de Grécourt: La Linotte de Jean XXIL Grécourt s'amuse à décrire l'agitation des nonnes après le départ du pape :
On dormit peu; le lendemain l'office, Gomme on peut croire, alla tout de travers. Peut-on suffire à tant de soins divers ?... * Ah 1 dit l'abbesse à la gent attroupée, Le pape joue à nous faire sécher, Quel grand secret a-t-il à nous cacher?... IL fait vraiment un grand honneur aux nonnes 1 Pour nous venger, ouvrons ; qui le dira ? Comme elle était, on la refermera.
Il sortit de la botte une linotte,
Qui tout à coup prit son vol au plafond, Fit en sifflant trois rondes autour d'elles, Puis, par un trou, s'enfuit à tire d'ailes .
Le pape arrive et, trouvant la boite vide, dit aux;
• 1 Œuvres diverses deJU.de Orêeourt, éd. Caziû, I, p. 5&