‹ Rabelais et ses œuvresChapitre 101 sur 157 · L'ART CHEZ RABELAIS · texte numérisé non relu

L'ART CHEZ RABELAIS

pouvait être prii par bête au monde, quelque mal qu'il pût faire.

Notre collègue Vulcain avait de son côté fabriqué un chien d'airain et, à force de souffler, l'avait rendu vivant et animé. Il vois en fit présent, vopq le donnâtes à Europe, votre mignonne. Elle le donna à Minos ; Minos à Pocris, et Pocris enfin le donna à Céphalus. H était pareillement fée et — comme les avocats de maintenant — il devait prendre toutes les bêtes qu'il rencontrerait, rien ne pourrait lui échapper. Les deux animaux se rencontrèrent: qu'arriva-t-il? En vertu de son destin le chien devait prendre le renard , mais en vertu du sien , le renard ne pouvait être pris.

Le cas fut rapporté h votre conseil. On consulta les Destins. Les Destins étaient contradictoires. Gomment les concilier ? la sueur vous en coula du front et c'est de cette sueur que sont nés les choux cabus [pommés]. Le noble consistoire des dieux mit l'affaire en délibération, il en résulta pour tous une soif si grande qu'en ne but pas ce jour là moins de 78 boriques de nectar. Je vous conseillai de changer les deux animaux en pierres. Tous les dieux forent de mon avis, et Ton cria par tout l'Olympe qu'il était inutile d'apporter d'autre vin.

Je suis d'avis que vous changiez ce nouveau chien et ce nouveau renard en pierres. Aussi bien s'appellent-its lierre tous les deux. Et comme, selon le proverbe des Limousins , à faire la gueule d'un four sont trois pierres nécessaires, vous les associerez à maître Pierre du Coignet par vous jadis pour mêmes causes pétrifié.

Le Pierre du Coignet ou de Cugnières, dont il est question ici, était un avocat général qui, sous le règne de Philippe de Valois, avait défendu les droits de l'Etat contre les prétentions du clergé. Four se venger de lui, on imagina, dans plusieurs églises, de donner le nom de pierre du coignet, ou du petit coin, à des statues qui rappelaient les traits du célèbre avocat, et dont le nez servait à éteindre les cierges* J. duBeJlay écrivit à propos de Bamus et Galland une

LE BÙCHEftON ET KEECUEE. 971

satire qui fit grand bruit à l'époque: la Bltrùmaekie^ où Pierre dm Ooignet, qui a entendu la dispute dm petit coin où il a été relégué, donne, en vers médio* <nres, de sages conseils aux deux adversaires.

— On le» disposera en triangle, continue Priape, dans 4a grande église de Paris, leur nez servira à éteindre les cierges et lear exemple à éteindre les discordes et disputes au sein de l'Université et ailleurs. J9ai £t.

On voit comme les récits s'enchevêtrent les uns dans les autres, et comme les parenthèses s'intercalent au milieu dur récit , se prolongent , et en reçoivent d'autres, sans que cependant, il y ait confusion. Nous voilà bien loin de Couillatris; patience, nous y reviendrons , mais avec le temps. < Toutes choses viennent en leur fin», nous a dit Rabelais/ Nous sommes pour le moment au conseil des dieux.

Vous favorises ces messieurs, dit Jupiter à Priape. Leur but est de perpétuer leur mémoire, ils y arriveront, •s'ils sont changés en pierres au lieu de l'être en terre et pourriture.

Jupiter se plaint ensuite des agitations de l'Italie, il craint de n'avèir plus de foudre depuis que ses 40-dieux en lancent uûe telle quantité. — Il s'agit évidemment des foudres, des excommunications lancées par l'Église à cette époque. — Il trouve qu'on a, tort de jeter ainsi sa poudre aux moineaux, puis il revient enfin à Couillatris. «Expédions ce eriard, dit Jupiter. Mercure, voyez ce que c'est et sachez ce qu'il demande. »

xxm.

Mercure regarde par la trappe des cieux. C'est par là que lee dieux entendent ce qui se fait fiiir la terre; n 24*

872 l'abt chiz rabklais.

elle ressemble i on écoutillon de navire, ou à la gueule d'un puits, si nous en croyons Lucien. Mercure voit Couillatri* en prière et il en lait son rapport au conseil.

Nous voilà bien, dit Jupiter, connue si nous n'avions autre chose à faire qu'à rendre des coignées perdues. Rendez-la lui pourtant. Cela est écrit dans les livres des Destins, tout aussi bien que si elle valait le duché de Milan. s

Les prétentions du roi de France sur le' duché de Milan avaient été la cause première des guerres d'Italie. Milan appartenait alors aux Espagnols. H y a ici évidemment une raillerie à l'endroit des livres du Destin, où Ton s'occupe aussi bien de la coignée du bûcheron que du sort des empires.

Sa coignée , reprend Jupiter v a autant de valeur pour lui qu'un royaume peut en avoir pour un roî^ Qu'on lui rende sa coiguée et qu'on n'en parla plus. Résflvons le différend du clergé et de la t*upetière de lAnderousse — Où en étions-nous?

Priape interrompt de nouveau la délibération par une polissonnerie qui égaie fort les dieux, si bien que Vulcain en danse une danse bretonne.

Descendez à terre, dit Jupiter à Mercure, et jetés aux pieds de Couillatris trois coignées ; la sienne, une d'or et une d'argent, toutes massives et d'an calibre. Laissez-le choisir. S'il prend la sienne, donnez-lui les deux antres, s'il en prend une autre* coupez lui la tête avec la sienne. Ces paroles achevées» Jupiter contournant la tête comme un singe qui avale des pilules» fit une figure si épouvantable que tout le grand Olympe, trembla.

Allusion à ce vers de Virgile :

... Et totum nntu tremefecit Olympum.

Mercure avec son chapeau pointu, sa capeline, talonnières et caducée, se jette par )a trappe des cieulx, fend le vuide de Pair/descend légèrement 91 terre : et jette aux pieds de Couil-

LE BÛCHKBON ET MÏBCUBE. $7$

ktrisJes tro« coignéw, puis il foydis: Ta M anse* erié pour boire. Tes prîtes sont extanleées 4e Jupîte* Regarde, la* quelle de ces trois est la cernée et Femperte ; Ooaillatris sonbleve la ooîÉnée «d'or : il la regarde et la trouve bien poisante : pfcns dît à. Mercure: Marmes (sur mon Âme] , cesse cy n'est soie la mienne. - Je n'en Unix gvaht Autant lait .de la çojgnée d'accent et dit :Nw est céste-ey. Je la tous quitte [laisse]. Puis nftrend en main la soignée -de beis : aVregarde an bout du manche : en icelny recogneit sa marque : et tressaillant tons de joie, comme un renard qm smeontre poulies es-. gansées, et sdubriant du bons du œz, dit: Merdiguee [Mord Dieu], cestecy estoit mienne. Si me la voulez. laisser, je tous sacrifiray un bon et grand pot de laiet sont fin couvert de belles frayres [fraises] aux Ides de may.

Bon homme, dist Mercure, je te la' laisse, prends la. JEt pour ce que tu as opté et souhaité médiocrité en matière de ceignée-, pat leteuil [volonté] de Jupiter, je te donne ces deux autres. Tu as de quoi dorénavant te faire riche. Soie homme de bien.

On adressait cette dernière phrase à ceux à. qui on faisait l'aumône,

La Fontaine , comme on sait , a fait aussi «ne fable sur le même sujet : Le Bûcheron et Mercure (V, 1). Voici comment il raconte cette partie de l'aventure :

Mercure yiént ...

Je crois l'avoir près d'ici rencontrée

Lors une d'or à l'homme étailt montrée, Il répondit t Je n'y demande rien.

Une d'argent succède à la première, Il la refuse. Enfin une de bois.

Voilà, dhvil, la mienne cette lois.

Je suis content si j'ai cette dernière. — Tu les auras, dit le dieu, toutes trois, Ta probité sera récompensée.

Continuons la citation de Rabelais.

B?4 L'ART CHEZ BÀBBUUfl.

frmflleirJaeonrtoiseineDt remercie J^^ Jupiter: aa soignes aatfejae estasse à n oehsfare de cuir, et ^en dêtet coname Martin 4a Oembeay {stases q» frappait 1m sensés sur. la cloche da Oambray}* Lai deux antres phn peinantes il change à son eenl. Ain» t'en va prélassant par te paya, faisant bonne trâifae [visage] parmi ses paroiaeiens et voûtas, et lenr disait le petit mot da Patelin: Enayie? An lenésesafn, vertu d'ans [eoaquenffie} bleaone, charge nr son [des] les dans arerienses caiguocs, sa traasparte à Obiaea.*. {LaJ il change sa, coignée d'argent en beats teatona et antre maaaoya blanche ; sa eoejaee d'or en beau saints, beau motions à la grand laine, béant aéras an soWl. Il an aohapte force meatakies....

Rabelais a trouvé une occasion d*entasser des substantif^ iL en profite :

. . . force granges ^ force mas {lots de terre], forée s4rdee{s*aisans] et bordions, forée casernes (ebnuniières] ; fbroe prés, force vignes, bois, terres labourables, pastis, estangs, moulins, jardins, saulsayes; bœufs, Taches, brebis, moutons, chèvres, truyes, pourceaulx, asnes, ehevaulx, poulies, coqs, chappons, noulleta ; oyes, jars, canes, canars, et da mena. In non de temps fat le plus riche homme da pays; voire plus que hfanlevrier |e boiteux.

Les francs gpntiers [paysans libres] et Jacques bons homs [paysans serfs] du voisinage, voyans cette heureuse rencontre de Gouillatris, furent bien estonnés ... Si commencèrent oourir, s'enquérir, guementer (quémander, demander], informer par qnel moyen» en quel lien, an quel jour, i quelle heure, comment et à quel proposa luy es toit ce grand thesaur (trésor) advenu. Entendant que e'estoit par a*>ir perda sa coignée. Hen, hen, dirent-ils, no teeoit-ôl qu'a la perte d'une coignée que riches ne fussions? La nwyen est facile et de eoust bien petit.., Hen f hen, pardiea, coignée, vous seres perdue et ne voua en desplaise.

Ne croiriez-yous pas entendre La Fontaine?

Âdonc perdirent leurs coignées. Au diable l'un à qui demeura coignée. Il n'estoit filz de banne mère qui ne perdist sa coignée. Plus n'estoit abattu, plus n'estoit fendu bois on pays, en ce default de coignées*

LE BÛOHEBON BT MERCURE. 875

Encore s fit Papetogee esopfque que certains petits janpilkhommes [gentflhémme], qui à Coufflatris atoient le petit pré et le petit moulin Ténia pour sey guorgiaser a la monstre Uevue] , adrertiz que ee thesaur hty estoit ainsi, et par ee moyen seul advenu , rendirent leurs etpéea ponr aehapter eoignées, afin de les perdre comme faisoieut les paysans, et par méfie perte recoorrir [recouvrer] montjoié [mon* cean] (for et d'argent Tons eussiez tât proprement qne ce fassent petits fiomipetes [pèlerins se rendant a Borne], Yendans le leur, empruntai» l'aultruy, pour aehapter mandats à tas d'un pape nouTellement créé [pour recevoir les indulgences d'un nouveau pape]. Et de crier et de lamenter et intocquer Jupiter. «Ma coignée, ma coignée, Jupiter ! Ma coignée de ça, ma coignée de la, ma coignée, ho, ho. ho, ho! Jupiter, ma coignée î> L'air tout autour retentissoit aux cria et hurlemens de ces perdeurs de eoignées.

On trouve dans ce paragraphe l'application de deux procédés habituels à Rabelais, une épigramme lancée en passant — ici contre les Romipètes — et rinsiBtance dans le détail.

Mercure Art prompt a leur apporter eoignées, à un chaseqn offrant la sienne perdue, une autre d'or, et une tierce d'argent. Tous choisissoient celle qui estoit d'or , et l'ammassoient [la ramassaient], remercians le grand donateur Jupiter. Mais sua linstant qu'ils la levoient de terre , courbés et enclins [inclinés] , Mercure leur tranchoit les testes, comme estoit l'edict de Jupiter. Et fut de testes coupées le nombre equal et correspondant aux eoignées perdues.

La Fontaine rend ainsi ce passage:

A dhacsn d'eux il en montre une d'or ; Chacun eût cru passer, pour une bête, De ne pas dire aussitôt : la Toilal Mercure au lieu de donner celle-là, Leur en décharge un grand coup sur la tête.

Rabelais a tiré le fonds de son rédt d'Esope : SoXriptvoc x«t Éppùp, (éd. Taucbnitz5 n° 127).

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