TO L'AS? CHEZ RABELAIS
Un Mcheren avajt Uu'ssé tomber sa rogné* dans un fleuve dont le courant rentralua. Accablé de ehagrin, il émût sur la rive en se lamentant. Henné», le dieu du fleuve, eut pitié de lui et lui demanda pourquoi il se désolait de la aorte. Le bûcheron le lui ayant appris, le dieu plongea dans le fleuve, il en rapporta une coignée -d'or et demanda an bûcheron si c'était celle-là qu'il avait perdue. Le bûcheron ayant répondu que non, Hermès plongea une seconde fois et réparât avec . une coignée d'argent. 1$ bûcheron déclara cette fois encore que. ce n'était pas la sienne* et le dieu ayant plongé une troisième fois, rapporta enfin la coignée du bûcheron. 11 lui demanda si c'était celle-là qu'il avait perdue. Le bûcheron répondit que c'était elle. Hermès le loua de sa bonne foi et de sa véracité et lui donna les trois coignées.
Le bûcheron, retourné vers ses amis leur raconta, ce qui lui était arrivé ; un d'eux lui porta envie et songea à obtenir les mêmes dons. Etant allé couper du bois près du fleuve, il y jeta sa coignée et s'assit sur la rive en pleurant Hermès parait et loi demande la «rie de ses larmes. Le bûcheron répond qu'il a perdu ta coignée dans le fleuve. Hermès pkmge dans le fleuve, il en apporte une coignée d'xnr, et lui demande si c'est celle-là qu'il a perdue. Le bûcheron, plein de joie, déclare que c'est bien celle-là. Le dieu en voyant cette impudence et ce mensonge, non seulement ne lui donne pas la coi* gnée d'or, mais il ne lui rend même pas sa propre coignée.
Cette fable nous montre qu'autant la divinité est compatissante pour les justes , autant elle est ennemie de ceux qui ne le sont pas.
Tel est' le récit original; Rabelais n'a pas cependant inventé tous les autres détails dont il Ta embelli. Il a emprunté au Timon de Lucien Pidée des plaintes de Couillatris, et c'est dans Ylcaroménippe, du même auteur qu'il a trouvé la plaisante idée de cette trappe que Jupiter ouvre de temps en tempe pour entendre les prières des hommes. Voici le passage de Lucien:
RABKLAP COKTBU*. 377
En devisant ainsi, nous arrivons, à ljendgpit pu Jupiter devait s'asseoir pour entendre les prières. Il y avait à la suite l'une de l'autre plusieurs trappes, semblables à des orifices de puits- et fermées are* un couvercle; devant caaeune d'elles était placé» on trône d'or. Jupiter &>ssied à coté de la prt-; mière, lève le couvercle et se met à écouter les voix qui le supplient. Or. elles lui arrivaient des différents points de la terre, avec une merveilleuse variété. Je me penchai moi-même du eftté delà trappe et j'entendis tous ces vœux. Voici quelle en était à peu près la forme : «0 Jupiter, fais moi parvenir' à la royauté 1 0 Jupiter, fais pousser mes 4MP*a» et mer ciboules! 0 Jupiter, fais que mon père meure bientôt 1> Ail; leurs un autre disait : « Si je pouvais hériter de ma femme t > On bien : «Puissé-je ne pas être surpris tendant des pièges & à «M» frère!* Ou Mon encore: «-Si je pouvais gagner mon' procès! Si j!étais. couronné' à Olywmel». I*t navigateurs' de<mandaient, les uns, le souffle de Borée, les autres eelni.de Notus Lejaboureur voulait de la pluie, et le foulas du soleil. Le père des dieux écoutait, examinait attentivement chaque prière, mais ne les exauçait pas toutes.
Il- accordait à l'un et refusait à l'autre.
La Fontaine qui avait les même» matériaux sous les yeux, s'est contenté d'en tireras récit naturel, facile, agréable^ ma» Rabelais ea a tiré toute un© comédie, où il a trouué le moyai de faite intervenir l'histoire politique et littéraire! de son temps, de semer en chemin force polissonneries et de for* mer de l'ensemble un tout charmant. C'est ainsi qu'il jntfcède quand il emprunte. H transforme tellement ce qu'il prend aux autres qu'il en fait son bien propre. Parfois, comme ici, il se contente de développer et de combiner ; d'autrefois H transforme, il transpose la peneéé de l'auteur, et soit qu'il inventé, soit qu'il emprunte, —ce qui lui arrive souvent, nous l'avons montré, — il sait toujours être
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original et donner à son œuvre un charme tout personnel La Fontaine embellit généralement les sujets qu'A emprunte à d'autres* mais ceux qu'il emprunte i Babelais perdent tons à sa traduction.
Parmi lea allusions que Babelais & semées dans le récit qui précède, il en est une qui lie laissait pas d'être passablement audacieuse. Il compare la fortune de Couîllatria après le faveur divine à celle de Maulévrier le boiteux. Ce Maulévrier, nommé en toutes lettre*, n'était autre que le mari de cette Diane de Poitiers, qui fat successivement la favorite de François I" et de Henri H, son fils. Maulévrier gagna à ce marché de grandes richesses, qui, comme celles de Couillatria, excitèrent l'envie autour de lui. On vit alors arriver à la oser maints gentilshommes, pauvres de biens, mais riches d'une belle femme ou d'une belle fiHe, dans l'espoir de réussir comme ko. L'auteur n'appuie pas, le nom de Maulévrier parait arriver là comme par hasard, mais l'allusion n'en, est que {dus piquante. Rabelais abonde en ces flottes de assîmes, dont Voltaire et Courier lui ont dérobé le secret,
Nous venons de voir Babelais dans le dialogue et dans le récit* H n'excelle pas moins dans la peinture des otogets. Dès qu'il touche à quelque chose, vite un tableau se dresse devant nos jeux, complet, étendu on en miniature , car os peintre qui est disposé à voir les choses en grand et à les dessiner dans leur ensemble, sait devenir exquis au he-
BABELAIS ÉCRIVAIN. 879
soin. S'il lai faut décrire une scène violente de la nature, une bataille, il le fait à grands traits et nous transporte au centre même de l'action. Qu'on se rappelle la tempête ou l'apparition de Jean des Eutommeures au milieu des soudards qui ravagent la vigne de SeuilW. Mais août Damons mieux encore dans des pages tempérées, lorsqu'il célèbre par exemple les conquêtes dues à l'estomac , lorsqu'il nous énumère les vertus du chanvre , lorsque Paaurge disserte sur les débiteurs et les emprunteurs, et surtout lorsque, par la bouche de Rondibilis, il nous expose les charmes de l'étud* et décrit les occupations des Muses*
Noos aimons moins ses discours apprêtés , ses morceaux d'éloquence ; ce n'est pas qu'il y soit inférieur à lui-même. Ces morceaux, hâtons-nous de le dire, feraient I» gloire de tout autre, qu'il nous suffise de rappeler les lettres écrites par Orandgousier et par Gargantua à leurs ils, la harangue de Gargantua aux vaincus, les chapitres, si solides, où Rabelais expose en son nom ses idées en matière de conquête et de colonisation/ Mais quand il raconte on décrit , an lieu de haranguer, il est plus original et plus lui-même.
Cherchons maintenant à saisir quelques-uns des procédés de son style — chaque auteur a les siens — la disposition favorite de ses phrases , l'agencement préféré de ses mots. Il est bien entendu que nom ne pousserons pas cette étude à fond- Une étude approfondie du «tjte et de la langue de Rabelais exigerait tout un volume.
XHAMTRE XVW.
STtLE, LANGUE ET GRAMMAIBE.
SOMlTAIB^T i. lu «ttls. — I.- Richesse et. souplesse do style de Rebey/fcd». «^2. £numéretiens et .litanie*. — t. Accumulation de nom* et d'adjectifs. — 4. Accumulation de propositions. —5. Accumu» Utfoe 4e verbe*. BetMtets et ftatÀaftjni. - 6. atuesltlons. Bâclais et Y. Hugo. — 7. Puseaes compliquées, — 8. Comparaisons. — 9. Phrases symétriques et récurrentes. — 10. Répétition^ «te. <+ 11. Jets de meta. — U,- Locution nre^erblnlc*. — 13. Mots forgés. — 1*. Précision dans l' absurde. — 15. Pastiches de Rabelais: Beaumarchais» Nodier, Bèleec.
jx. la LâJreija nu ouasjmaibb. — » 18. La langue de Rabelais et les critiques* — 17. Mots étrangers. — 18. Dans quel dialecte écrit Rabelais. «-19: Le grammaire de XVI* siècle, M. Bréchet.— Disposition des- mate dans U pnre**. — 30. Propositions inlni* tives. — 21. 8ujets et verbes. — 22. Subjonctif. — 23. Complément* absolue. — 14. Participes présenta. — 25. Participe passé. Règle unique sur l'accord dee participes. — 26. Prépositions et adverbes. — 27. Pronoms. — 28. Articles et détermlnattfs. — SIX Formation : du planai. — ,90, 81. Rentaniue* diverses. •» 33. Résumé. — 38. Comparaison de la langue de Rabelais avec celle de Montaigne, d*Amyot e( de Calvin.
m. la moxonoLMToa «t L'onTueeaitnu. — 34 Le ptononamUoe eu XVI" siècle. Lettres dormantes. — 35. Prononciation de / et r finals.— 36 .'Pr. des Anales en #r, ir. —37. 8ons qui ditpereie- .sent de la langue. — 38. Dipbthonfees perdues. -".89. Instabilité des mots. — 40. L'orthographe de Rabelais. Comparaison de quelques édftlo ne.
Rabelais se complaU singulièrement aux énumérations. Théophile Gauthier, qui était aussi un artiste en bit de style t lisait assiduement le Dictionnaire pour se meubler l'esprit de mots à employer au besoin. Rabelais n'en pouvait faire autant
LB $TYLE Mi BJLBBLAIS. 381
puisqu'il n'avait pas do Dictionnaire français à sa ' disposition, le pins ancien Dictionnaire latin-français, celai de Robert Estienne, n'ayant paru qu'en 1543 , dix ans après la première édition des deux premiers livres du roman. Mais Rabelais épreuve un singulier plaisir à entasser les mots , à rapprocher des synonymes et à les charger d'épàthètes, souvent disposées en série. Il cherche à dessein les. choses les plus difficiles à exprimer pour montrer avec quelle aisance, avec quelle souplesse il manié cette langue encore incertaine et flottante, pour avoir le plaisir, comme Pavare de plonger ses mains dans son or et de le faire miroiter.
Il décrit avec amour les géants avec leurs habillements, il disserte avec bonheur sur les couleurs ou les formes; s'il se cqmplalt à dépeindre des festins ou des ripailles , il n'excelle pas moins dans la description des exercices gymnastique*, dans le récit des batailles et même dans ces conversations que Panurge engage par signes avec l'Anglais et avec le muet Quand il s'agit de construire Thélème, Rabelais parle de constructions comme un architecte ; quand il nous décrit le chanvre, il en parle comme un botaniste ; mais comme un architecte et un botaniste qui seraient en même temps poètes» Quand il s'agit d'une tempête , les termes de marine abondent sous la plume, comme les termes de philosophie quand il s'agit de raconter ce qui se dit chez la dame Quintessence, et les termes de jurisprudence quand nous sommes eu présence de la justice criminelle avec Grippenrinaud. On reconnaît le médecin et le savant à la précision de ses descriptions médicales, et de ses connaissances érudites. Il