LE STYLE DE BABBLAIS
Delécluse ajoute au sujet de ce mélange: Gomme Benvenuto Cellini, Rabelais est on artiste dont la composition dans son ensemble pèche souvent par la bizarrerie des détails ; mais comme les détails sont précieux et admirablement bien mis en œuvre! comme cette littérature, parfois guillocnée qui se trouve dans le Pantagruel, est achevée avec soin et avec amour! Comme on sent que l'écrivain artiste touche et pèse en quelque sorte chacun des mots qu'il veot employer! Dans le livre de Rabelais, il y a un art exeeasif, mais admirable.
M. Baudry lui reproche — non sans raison — d'être trop cicéronien dans ses discours et ses morceau d'apparat : les lettres de Gargantua , par exemple, ou la concion aux vaincus. Dans ces circonstances, dit -il, Rabelais perd de son originalité.
Mais quand il ne songe plus à l'éloquence et au grand genre , quand il s'abandonne librement à sa verve , le poète comique se dégage, les idées et les images lui arrivent en foule, et son style propre apparaît avec l'extrême relief, la gafté incisive et l'abondance lyrique qui le caractérisent.
Nodier était un grand admirateur du style de Rabelais. Il copia, dit-on, trois fois tout l'ouvrage de sa main, afin de se l'assimiler en quelque sorte.
Mérimée, à qui nous empruntons ce détail, ajoute (Portraits historiques et littéraires, p. 143) :
En effet, pour un esprit si curieux des détails, c'était le modèle par excellence. L'historien de Gargantua n'a pas , il est vrai, une seule page qu'on puisse lire tout haut , mais il n'a pas une ligne qui n'offre un sujet de méditations à qui veut écrire notre langue. Nul mieux que lui ne sut donner à la pensée cette forme, je dirais si française, que chacune de ses phrases est comme un proverbe national. Nul mieux que lui ne connut «a que la position d'un mot peut ôter ou ajouter de grâce à une période. Esprit cultivé par la connaissance la plus approfondie de l'antiquité classique, Rabelais, vivant à la cour, mais nourri parmi ie peuple, savait de Platon qne le peuple est le meilleur naître de langue—
SA BÎCHESSE ET 6A S0ÏÏPLE88E. 385
M. Albert Réville insiste sur le nombre, sur l'harmonieuse distribution de la phrase :
Il a le rhythme, le sentiment du nombre dans la phrase et de son effet pittoresque. Le style de Montaigne sera plus souple et plus gracieux, celui de Oalvin plus texte, pin rigoureux, celui d'Amyot plus coulant, plu* limpide ; nui n'aura un sens plus vif de l'harmonie et de la cadence. S'il s'agissait de musique , nous dirions que chacune de ses phrases finit régulièrement sur la dominante.
Le même critique met en relief un caractère prédominant de l'imagination de Rabelais :
Il aime lajtfa»fé, ce mot que les Anglais ont conservé, [plenty] c'est-à-dire la superabondance, l'exubérance, la quantité énorme, et il l'aime en tout , qu'il s'agisse de tripes ou de livres , de flacons ou de citations des anciens. Ce n'est pas seulement par caprice qu'il a choisi des géans pour héros de son roman.
Il ajoute plus loin:
Le grand phénomène vital,- c'est-à-dire la concomitance de choses qui, prises chacune à part, ne seraient pas vivantes, mais qui font la /vie par leur concours: organique, se trouve à chaque instant reflété dans ses tournures favorite».
Il aime la phrase pleine, mais sa .phrase, à travers sa forêt touffue d'incidences de tout genre , est toujours en équilibre, toujours relevée par le trait final. La forme de prédilection de son génie littéraire est l'épanouissement...
Ou plutôt c'est une gerbe de feu d'artifice, qui monte , monte et retombe en une pluie de fleurs lumineuses.
En effet, la phrase de Rabelais toute surchargée qu'elle est d'incises, de parenthèses, de compléments et de circonstances de toutes sortes , n'est jamais embarrassée de cet attirail qui semblerait de- TÔir l'alourdir; les énumérations s'y accumulent, les verbes s'y entassent, les périodes s'y échelonnent, leB circonstances sy coudoient, rien ne l'arrête, elle n 25
886 LE 8TYLI PB BASBXJJ*.
circule librement à traders c^te foré» d'accessoires et arrive à son but, dominant tout ce nombreux cortège, comme Calypso, dans Télêmaque, domine le cortège de chaînantes nymphes qui recourent. Partout le lut des idées, des images, des couleurs, et Tordre le plus parfait La richesse de l'image nation ne nuit en rien à la netteté du coup <Fœil, à la rectitude de la pensée.