‹ Rabelais et ses œuvresChapitre 115 sur 157 · LE 'STYLE DE JUBILAIS · texte numérisé non relu

LE 'STYLE DE JUBILAIS

Alt puma pukes, ah pauvres souris, vous âpre* un mauvais hiver (II, U)I

(En) lisant les belles chroniques de ses ancestres, il trouva que Geoffroy de Luslgaan, dit Geoffroy à la Grand Dent, grand père du beau cousin de la sou aînée de la tarte dm fendre da l'oncle de la bru de sa belle mer* estoit enterré * Maillesais (IL. ©.

U s'amuse souvent à forger des mots et des phrases, tantôt par simple galté comme dans l'histoire des Chicanous, tantôt par raillerie comme dans l'histoire de l'écolier limousin, dans les discours de la Quinte-Essence, quelquefois aussi pour déguiser quelque peu sa pensée et la rendre plus piquante en la faisant chercher. En voici un exemple. C'est Panurge qui parle à propos de la mort de Raminagrobis :

Il mesdit des bons pères mendions cordeliers et jacobins qui sont les deux hémisphères de la christienté, et par la gyregnomenique dreumbiHvagmation desquels comme par deux fi tipaadioles oaéUvatss, tante l'antoMaatie matagrabolieme de l'église romaine, quand aUa se sent em^urelucoquée d'encan baragouinage d'erreur ou de hérésie, homocentricalement se trémousse (III, 22).

Voici l'explication que M. Rathery donne de ce passage :

... Et par le tournoiement circulaire desquels, comme au moyen de deux contrepoids tirés du ciel , l'hypocrisie de l'église romaine se sentant entortillée par certain langage trompeur et hérétique, se trémousse dans le ;

Il y a un genre de plaisanterie auquel Rabelais revient souvent, c'est celui qui consiste à indiquer avec ue précision, technique des détail* sur leaqnels tout autre se contenterait d'mx À-teu-prèe*

PRÉCISION DANS L>BSUEDB. 408

On se rappelle les chiffres, avec fractions indiquées, des matériaux destinés à habiller Gargantua et Pantagruel On n'a pas non plus oublié le revenu exact de Salmigondin, le nombre des Parisiens noyés on des guerriers tués dans les batailles*

Pantagruel fit afficher 9,764.thèsea qu'il était prêt à soutenir; il transporta eu Dipsodie 9,876,543,200 hommes , sans compter les femmes et les enfants. H y avait 1,811 chiens aux trousses de Panurge et 600,014 après la datne de Paris. Il se passa en Afrique 36 mois, 3 semaines, 4 jours, 13 heures et quelque peu davantage sans qu'il tombât une goutte 4e pluie, etc.

A partir du troisième livre, c'est le chiffre 78 qui revient constamment. Les lecteurs sont priés d'attendre à rire au 78"* livre ; les dieux burent 78 toriques de nectar ; il y a 78 pièces de tapisserie à Medamothi ; les moutons de Dindenatft donnent le moyen de guérir 78 espèces de maladies; il y a chez les Macréons une forêt de 78 parasanges. Pantagruel envoie à Chaneph 78 mille petits demi escux à la lanterne, les Àndoirilles avaient 78 enseignes, etc.

Les détails ne sont pas moins précis quand il s'agit des blessures des personnages. Gymnaste donne au capitaine Trîpet un coup qui lui «taille l'estomac, le coton , la moitié du foyé , dont tomba par terre et tombant rendit plus de quatre potées de soupes et l'âme mèslée parmy les soupes» (I, 85).

Le maître de la maison où Panurge était embroché, tua le rôtisseur en

luy passant la broche un peu aa dessus du nombril vers le flan droit, et ter pevça fc titre* lobe du foye, et lé coup, haussant, luy pénétra le diaphragme, et pajc à travers la capn 26*

404 LE STTLE DE TUBÏLAIS.

suie du tueur luy sortit la bmtas par le haut des espenles, entré lea spondylea et l'omoplate senestre (II, 14).

M. Paul Staptor, qui a publié ne curieuse étude sur Sterne , IWt remarquer que l'auteur de. 2Wrtram Shandf a laite en cela Rabelais. Ain», par exemple, Sterne ne dira pas :

Mon père devint tout rouge ; il <fi?a: Mon père rougit de six teintes et demie, sinon d'une pleine octate, an dessus de la couleur naturelle. Au lieu d'écrire: la patienee de Jpb, il écrit : le tiers, le quart, la moitié ou les trois cinquièmes de 1» patience de Job, indiquant exactement quelle dose de la vertu de ce patriarche est nécessaire pour supporter telle ou telle vexation... La blessure de l'oncle Tobie, afin que nous le sachions, a été reçue à environ trente toises de l'angle du retour de la tranchée, en face de l'angle saillant du demi-bastion de St-Roch, etc.

Il y a une différence cependant entre les deux écrivains. Cette préciBion chez Rabelais est simplement amusante. Elle agace souvent chas Sterne.

Il aérait fastidieux de multiplier ces remarques sur les habitudes du style de Rabelais. Le lecteur a dû en faire lui-môme d'autres en lisapt nos citations- On devrait supposer d'après ce» formes caractéristiques que le style du curé de Meeden prête facilement au pastiche. Il n'en est rien cependant: la preuve, c'est ^ue beaucoup s'j sont essayés et que personne n'a réussi de manière à donner l'illusion plus de quelques lignes.

Les rédacteurs du V6 livre ont dû faire tout leur possible pour ressembler au maître, et pourtant l'on reconnaît assez facilement les passages qui ne sont pas de lui* Dufresay, qui, au XVII* siècle, a voulu le

BHCMAKCHAI8 i/lMITE. 405

skger en le faisant parler, a été tout simplement ridicule. Beaumarchais a été plus heureux, et, sans le chercher peut-être, il a souvent donné i son style les allures de celui de Rabelais.

Sa faaaense phrase : [Pour cette place] ■ cil fallait un administrateur, et fut un danseur qui l'obtint », est calqnée «or Rabelais :

'' Et nonobstant la remonstrance d'aucuns deTïïniversité que ceste charge mieulx compètoit à un orateur qu'à un sophiste, â* à oest offr* ealeu natta stajstre Janotu de Bragmardo (1,17).

I* portrait de Bartfeoto, dans le Bntbietr est dans le styie rabelaisien : >4

Cest ta beau» grès, court, jeune vieillard, gris pommelé, rua, rasé, Mata, qui «nette, furète et «ronde- .et geint tant à la foie.

Comparez ces lignea atec ie portent de Jean des

Jenne, godant, frisquet de hait, bien à deztre, hardy, edventudéftbérét faaoh* suripe, bien .fendu teig*eula,.ai€n advaaiagé^ô net, b^qdei»pe#çbôer4'he«re8,beaade8èridaur de messes, beau descroteur.de vigiles, etc .(Voir 1. 1, p. 231.)

. N'esfr» par le même, procédé, ai oc moias d'abondance ?• Pemnrône-;

Voyant à Madrid q* la république des lettres était ortie des loup*.,, que tous les' insectes, les moustiques, les soutins, les critiques, les maringouios» les envieux, les feuillistes, les libraires, les censeurs, et tout ce qui s'attache à la peau des malheureux gens de lettres, achetaient de déchiqueter et de sucer le peu de substance qui leur restait ; fatigué d'écrire, ennuyé de HDfcdéfDftti des autres, abtmé de dettes et Kgerdfergenl^, j'ai quitté, Madrid. (Lç&uçltmdtStmtM. a.)

Rapprochow ce passage de la réponse de Pannrge lorsqu'on lui reproche de manger son blé en herbe ;

406 LA LÂNGUB DE BÀ BELAIS ET LIS CBITIQUES.

.... Ce faisan* j'espargne les sercleurs qui «signent argent» les meitiriers, qui beurent volontiers et sans osa, les glaneurs, es quels il fautt de la fouace > les batteurs, qui ne laissent ail, oignon ne eschalotte es jardins ; les meuniers, qui sont ordinairement larrons, etc. (Voir t. I, p. 410.)

C'est à Rabelais aussi que Beaumarchais a emprunté l'idée de ces proverbes modifiés f m font un si joyeux effet dans ses comédies : Ce qui est bon à prendre est bon..- i garder; Tant va la croche à l'eau fa'i la fin elle.-* s'emplit

Deux écrivains, deux stylistes du SIX" siècle, ont essayé d'imiter, de pasticher le style de Rabelais, Nodier dans son Histoire du tei de Bohême, et Balzac dans ses Contes drolatiques ; ils ont réussi inégalement. On trouvera quelques détails à ee sujet an chapitre XIX, qui traite des Imitateurs de Rabelais*

Now no citons que pour mémoire les essais du bibliophile Jacob, sur lesquels nous reviendrons aussi dans le même chapitre. Quant à Victor Hugo, qu'il l'ait voulu ou non9 il a des pages qui, pour la maestria de la phrase, pour la couleur puissante, pour la précision technique de l'expression, rappellent Rabelais de beaucoup plus près que les imitations savamment étudiées de Balzac et de Nodier. Les su* jets choisis par Rabelais et V. Hugo, leurs préoccupations ordinaires, sont de nature tout à fait différente; mais leur manière de sentir les rapproche.

En parlant du style de Rabelais, nous avons eu occasion aussi de parler de sa langue. Mais il n'est pas hors de propos d'insister et d'entrer dans quelques détails.

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