‹ Rabelais et ses œuvresChapitre 13 sur 157 · LIVRE III. — I. LE MARIAGE DB PAHURGE · texte numérisé non relu

LIVRE III. — I. LE MARIAGE DB PAHURGE

bonnet, je te le donne, sauve les lunettes, et va en. la basse-cour jurer une petite demi-heure pour moi» Je jurerai pour toi quand tu le voudras.»

Cette idée de faire jurer un autre à sa place pour tftcher de prendre patience est trop plaisante pour n'avoir pas été imitée. Nous la trouvons plus d'une fois dans le théâtre comique.

La conversation dure longtemps sur ce ton. Panurge interrogeant, Trouillegan répondant tour à tour oui et non. Panurge perd toute patience à la fin et jure. — Quant à Gargantua, il se lève : «Loué soit le bon Dieu de toutes choses. A ce que je vois, le monde est devenu beau fils depuis ma connaissance première. On peut prendre les lions par la crinière/ les buffles* par le museau, les bœufs par les cornes, le loup par la queue, les chèvres par la barbe, les oiseaux par le pied, mais ces philosophes ne seront jamais pris par les paroles. »

Rabelais a tiré de Lucien l'idée de cette scène. On trouve à la fin des Sectes à V encan le dialogue suivant entre un philosophe sceptique, vendu comme esclave, et celui qui vient d'en faire l'acquisition:

— T'ai-je acheté ? - Je n'en sais rien. - Cela est sûr pourtant, je t'ai acheté et je t'ai payé. - Je m'abstiens et ne décide pas la question; - Malgré cela, suis-moi, car tu es mon esclave. — Qui sait si tu dis vrai? - Le erreur, l'argent, le monde qui est ici. - T a-t-il du monde ici ? — Je vais te conduire au moulin et te faire voir que je suis ton maître. — Je ne décide pas la question, etc.

Ces scènes comiques semblent singulièrement chargées; elles le sont en réalité ; cependant il n'y a ici qu'un de ces simples grossissements de la vérité que se permet la comédie. Demandez aux phi-

1 Œuvres de Lucien. Tome I, p. 21S.

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losophes sceptiques la solution d'une question d'un caractère un peu élevé, ils vous répondront : Que saisje? C'était la devise de Montaigne, et il y est resté fidèle. L'auteur des Essais est un charmant causeur; il est prêt à discuter toutes les questions avec vous, «n semant à flots les traits d'esprit, les recherches de l'érudition, les anecdotes piquantes ou instructives. En fermant le livre, vous êtes enchanté de votre interlocuteur; mais que vous a-t-il enseigné? Il a fait passer devant vos yeux les raisons qui militent pour telle ou telle opinion, mais il n'a oublié aucune des raisons qui militent contre; il vous a éclairé sans doute, mais si vous attendiez de lui une réponse précise, vous avez été trompé dans votre espérance. Tout au plus vous a-t-il donné un conseil indirect et enveloppé.

Or, c'est une réponse précise que réclame Panurge. Cette réponse, la philosophie ne la lui donne pas, non plus que la médecine, non plus que la théologie. Les trois sciences se déclarent également incompétentes quand il s'agit de prédire l'avenir.

Ce serait maintenant au jurisconsulte à formuler «on avis, mais il ne s'est pas présenté. Nous en saurons la raison plus tard. En attendant, achevons l'histoire des consultations de Panurge.

Pantagruel, le voyant pensif, lui dit : « Vous avez consulté tous les sages sur le sujet qui vous préoccupe. Je vous conseille, pour n'oublier personne, de consulter un fou. Les fous ont quelquefois da bon. >

Un sot quelquefois ouvre un avis important, a dit Boileau, traduisant l'adage latin :

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Saepe etiam stultus fuit opportuna locutas.

«Je vous en citerai un exemple, poursuit Pantagruel.

« Un porteballe s'était arrêté près de la boutique d'un rôtisseur et mangeait son pain à la fumée du rôti Le marchand le laissa faire, mais, quand le repas fut fini, il demanda à être payé. Le porte balle se récria. Joan, fou du roi, passait en ce moment : on le fit juge du différend. Il demanda au gueux une pièce d argent ; celui-ci la lui donna, Joan la pesa, la fit sonner, l'examina minutieusement; la foule le suivait d'un œil attentif, le rôtisseur attendait toujours. Le fou, preijant alors un air solennel, dit : « Les parties sont quittes : le rôtisseur a fourni au porteballe la fumée de ses mets, le porteballe a fait entendre au rôtisseur le son de son argent.»

Don César de Bazan a lu son Rabelais :

Souvent pauvre, amoureux, n'ayant rien sons la dent, J'avise une cuisine au soupirail ardent, D'où la vapeur des mets aux narines me monte; Je m'assieds là, j'y lis les billets doux du comte, Et trompant l'estomac et le cœur tour à tour, J'ai l'odeur du festin et l'ombre de l'amour.l

(Ruy Bios, T, 2.)

Panurge accueille l'idée de Pantagruel. On convient de consulter Triboulet, fou de François Ier, et tous deux se mettent à énumérer les qualités de Triboulet à la manière d'une litanie récitée par deux assistants.

Fou de nature, dit Pantagruel,

Fou seigneurial, répond Panurge ;

Fou jovial, — fou de haute gamme ;

Fou impérial, - fou papal.

Chacun des interlocuteurs parvient à rattacher

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105 épithètes au nom du fou. Nos ancêtres paraissent s'être fort amusés de ces énumératîons disposées en litanies, car Rabelais y revient souvent, saas grand intérêt pour noua.

On consulte donc Triboulet en lui apportant des présents appropriés à sa profession» On n'en peut tirer que teoia mots. Pantagruel les interprète cou* tre Panurge ; celui-ci les trouve favorables.

L'homme d'instinct n'a pas non plus répondu à fat question des chercheurs; on décide alors que l'on ira consulter l'oracle de la Dive Bouteille.

On sait que 'Molière a porté sur le théâtre comique la grande consultation de Panurge. Sganarelie, dans le Mariage forcé, rencontre son ami Géronimo et le consulte pour savoir s'il doit se marier; Géronimo, qui joue ici le rôle de Pantagruel, lui conseille d'abord de n'en rien faire; mais le voyant déçitM ou à peu près i passer outré, il lui dît de consulter deux docteurs fameux, des voisins. LMn est un scolastique armé pour la disputé, à cheval sur les catégories et les raisonnements en barbara et en bùraiipton; il l'écoute i peine, puis i! lui offre de parler différentes langues , souvenir de la rencontre de Panurge et de Pantagruel. L'autre docteur est un sceptique, qui répond à peu près comme Trouiilegan :

SganarcUe. - J'ai entie de me marier. - Marphwriuê. Je n'en sais rien. - Je vois le dis. - Il se peut faire. - La fille que je veux prendre est fort Jeune et fort belle. - Il n'est pas impossible. - Ferai-je bien on mal de l'épouser? - L'un ou l'autre. — J'ai une grande inclination pour la fille. - Cela peut être. - Le père me l'a accordée; - Il se pourroit. -

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