LA PRONONCIATION ET L'ORTHOGRAPHE
On avait aussi souvent recours aux abréviations; an début, on n'employait pas l'apostrophe, La ponctuation était toute différente et fondée sur d'autres principes que celle qui nous est familière.
H résulte de ces observations, que nous pourrions singulièrement multiplier, qu'il ne faut pas toucher légèrement à l'orthographe de Rabelais, pareeque, en général, elle réprésente la prononciation et donne à chaque mot, à chaque phrase un certain accent qu'il faut respecter. On n'a donc pas le droit d'imprimer comme l'a fait M. Barré : il fut, ils fussent, bu, buvant, âge, eau, ménage, clarté, chef, relève, arroser, cœur, cognaistre, voir, etc., au lieu de : il feut, ils feussent, beu, beuvant, eage, eauë, mesuage, clairté, chief, reliève, arrouser, cueur, coognoistre, veoir. M. Barré allègue l'étymologie ; ce n'est pas d'étymologie qu'il s'agit ici, mais de la form du mot en lui-même. En poussant ce principe jusqu'au bout, on arriverait à écrire le mot latin au lieu du mot français ; agir ainsi, ce n'est pas simplifier l'orthographe, c'est changer la langue.
L'idéal, ce serait de présenter Rabelais avec son orthographe ; mais la difficulté est de déterminer l'orthographe de Rabelais. Il en a changé à chaque publication ; jelle est plus simple au début, plus chargée de lettres étymologiques dans les dernières éditions. Mais ce n'est pas tout , dans une même page, — et il en est ainsi dans les livras les plus corrects du XVP siècle, — le même mot est quelquefois écrit de trois ou quatre manières différentes. Déplus, la première édition a été faite en caractères gothiques, sans apos-
i/OBTHOGRAPBfi DE KABELAIS. 447
trophes, sans distinction entre les ; et les t, entre les u et les t>; il n'y a pas un seul accent final, etc.
Chaque éditeur s'est fait un système à cet égard. Les uns ont conservé la confusion des » et des;, dea u et des * , mais ils n'Ont pu se dispenser de mettre quelques accents ; d'autres ont tâché de simplifier en prenant dans les diverses éditions de Rabelais la forme la plus simple de chaque mot ; mais sans jamais inventer l'orthographe d'aucun* C'est ce qu'ont lait MM. Burgaud des Murets et Bathery. Même difficulté et plus grande encore pour la ponctuation. Cette partie de l'orthographe était complètement flottante au XVIe siècle, et il a été impossible jusqu'à présent de la réduire à des règles.
C'est ainsi que pour, les œuvres de Rabelais, on se trouve réduit à faire de l'éclectisme , malgré qu'on en ait, si l'on veut rendre l'ouvrage facilement accessible à la masse du public; mais il faut prendre garde d'aller trop loin, et quelques éditeurs ont dépassé le but et falsifié leur auteur sous prétexte de l'éclaircir.
Nous donnons ici un échantillon de quelques éditions :
Édition Le Duchat, 1711. Retournant à noz montons , je dy que par don souverain des cieulx, nous ha esté réservée l'antiquité et généalogie de Gargantua, plus entière que nulle aultre : exceptée celle du Messias, dont je ne parle, car il ne m'appartient : Aussi les diables (ce sont tes calomniateurs et capharts) s'y opposent. Et feut trouvée par Jean Audeau, en ung pré qu'il avoit près l'Arceau Gualeau, au dessoubs de l'Olive, tirant à Narsây (1, 1).
Édition de i/AtLMK , 1823. Retournant a noz moutons, ie
448 LÀ PBOtfONCUTIOH ET L'ORTHOGRAPHE.
tous dy que, par don souverain des cieulx, nons ha esté resernee lanticquité et généalogie de Gargantua, plus entière que nulle aultre ; exceptez celle dn Messies, dont le ne parle, car il ne me appartient : aussy les dyables (ce sont les calomniateurs et capharts ) sy opposent. Et fent trounee par Ian Audeau, en ung pré que il aaoyt près lateeaa Gnaleau , an dessonbs de 101k», tirant à Narsay.
Édition Burgajd des Makrs et Ratbbby, 1857-58. - Retournant à nos moutons, je vous dis que, par don souverain des cieulx , nous a esté réservée l'antiquité et généalogie de Gargantna, plus entière que nulle autre, excepté celle du Messias, dont je ne parle, car il ne m'appartient : aussi les diables (ce sont les calomniateurs et cafars) s'y opposent. Et fut trouvée par Jean Audeau, en un pré qu'il avoit .prés l'arceau Gualeau, au dessous de l'Olive, tirant à Narsay.
Édition A. db Moutaiolon et Lacovr, 1868 et s. Retournant à nos moutons, je vous dicta que par don souverain des Cieulx nous a esté réservée l'antiquité et généalogie de Gargantua plus entière que nulle autre, exceptez celle dn Messias , dont je ne parle , car il ne me appartient — aussi les Diables, ce sont les calomniateurs et caffars, se y opposent et fut trouvée par Jean Audeau en un pré qu'il avoit près l'Arceau Gnalean» au dessonbs de l'Olive, tirant à Narsay, duquel, etc.