IMITATEURS DE BABEL AI
\ il se rebate bientôt, et, à l'exemple d'une mntti~ tude d'autres, il traverse la prairie qui sépare les don* voies, et arrive sur la grande route. On i'ac cueille* avec de grands cris de joie, ea se moquant un peu de la mauvaise idée qu'il avait eue, et l'-on s'en va ainsi, riant et banquetant jusqu'à la porte de l'enfer, car la voie étroite est celle du ciel et la voie large est celle de l'enfer. Là l'auteur trouve les démois qui l'engagent à entrer et lui font voir les diverses séries de pécheurs. C'est jusqu'à un certain point le cadre de Dante , mais d un Dante qui serait en gatté, car la bonne humeur de Quevedo ne l'abandonne jamais. Son enfer n'a rien de sinistre; ses pécheurs ne sont pas odieux, ils ne sont que ridicules.
Les autres Visions de l'auteur sont du infime ton. Il y a la Vision de la Mort, qui moissonne tout, celle du Monde vu à l'envers, celle de PAlguazil possédé. Les titres- sont sinistres et l'œuvre est joyeuse. Cependant il faut bien le dire , c'est de la plaisanterie espagnole du XVII* siècle- Elle a un petit parfum d'auto-da-fé.
Un autre opuscule, la Fortwna con d seso, «la fortune intelligente», rappelle la délibération des dieux dans l'Olympe, au moment où Couillatris leur fait entendre ses réclamations. Un beau jour, Jupiter impatienté des plaintes des hommes, fait venir la Fortune et lui demande compte des injustices qu'elle commet Elle répond que les choses iraient beaucoup plus mal encore si l'on donnait à chaeuu précisément la place qu'il mérite par sa vertu, par ses connaissances, et en général par ses défauts et ses qualités. Jupiter en veut faire l'essai. Qu'en résultet-il? Le médecin devient bourreau, l'entremetteuse
CTBAHO DE BMOÏEAC. 477
de mariage épousé un complice qu'elle voulait faire épouser à une autre. La France et la fiusrie, qui vivaient jusque là en bonne intelligence, se brqoiUent tout à coup, etc., etc. Jupiter» abasourdi de ce remueménage et des plaintes qui s'élèvent de toutes parte, rend à la Fortune les droits qu'elle possédait, et tout continue à aller aussi mal qu'auparavant Quevedo mourut en 1645.
Quevedo fit pendant toute sa vie la guerre aux cultos, ou précieux de son pays, mais il était atteint de cultisme lui-même. En France, Cyrano de Bergerac se trouve presque dans le même cas- 11 s'enrôla dans les rangs des Burlesques qui étaient en guerre avec les Précieuses, mais ses Lettres sont d'un style précieux à rendre jalouses Catbos et Madekm en personne* Heureusement cette préciosité n'a pas passé dans toutes ses œuvres et celles dont nous voulons parler en sont à peu près exemptes. Cyrano se rattache à Rabelais par ses imaginations fantastiques , en même tempe qu'il touche à Molière d'un autre côté. C'est à lui, c'est à sa conédie du Pédant joué que Molière a emprunté deux scènes qu'il a transportées dans les Fourberies de Scapm. Les avait-il données à Cyrano, son camarade d'études, ou bien les prenait-il simplement parce qu'il était le plus fort ? La'chose n'est pas encore décidée. Ce qui est certain, c'est que Cyrano n'était pas le premier venu. C'était un homme d'esprit et fort instruit dans les sciences pour un simple amateur. On a de lui un Voyage dans la lune et un Voyage dans le soleil.
Cyrano de Bergerac, dit M. Flammarion , est de
478 IMITÀTÏÏÏBS Dl RABILAI8.
la race de Rabelais et de Montaigne *>• Il nous raconte comment il s'éleva dans la Lune à l'aide de bouteilles dans lesquelles le vide s'était opéré , et dans le soleil, d'abord au moyen d'un icosaèdre transparent, également vide d'air, puis par la seule forée de sa volonté. Il trouva dam la Lune des géants qui marchaient à quatre pattes, s'entretenaient, les grands, au moyen de sons musicaux — le roi s'appelait La la do mi — les autres au moyen d'un trémoussement du nez, des sourcils, des oreilles, etc. Ils indiquaient l'heure par l'ombre de leur nez sur leurs dents. Il faut dire que Cyrano avait un nez gigantesque. Il fallait avoir un nez de ce calibre pour imaginer d'en foire le style d'une sorte de cadran solaire dont les dents forment les chiffres. Les Lunariens, suivant lui, se nourrissaient de la famée des mets, s'éclairaient la nuit à l'aide de vers luisants enfermés dans du cristal ; ils avaient l'art de tuer les alouettes au vol, et de les faire tomber rôties, etc. Dans la lune, la plupart des maisons et des villes sontmobiles; les maisons s'abaissent ou se haussent au moyen d*un mécanisme, et changent de place au moyen d'ailes mues par le vent Quand on se sent sur le point de mourir, on fait venir ses connaissances, on embrasse son ami le {dus intime, on se donne un coup de poignard et l'on meurt dans ce baiser. Les amis sucent le sang du mourant et les jeunes Utiles deviennent mères par ce moyen. Quand Cyrano revient sur la terre, une multitude de chiens qui avaient l'habitude d'aboyer à la lune, sentirent qu'il venait de li et se jetèrent sur lui.
1 Les Mondes imaginaire* et Us Mondes réels, In 8°, 1866, p. 874.
CTRANO DE BER0XRAC. 4TO
Nous avons déjà raconté une des aventures qui loi arrivèrent dans le Soleil. Le sol de cet astre était très étrange. Dans certaines parties il lui semblait qu'il marchait sur des flocons de neige embrasée. La pesanteur était nulle, et dans quelque posture qu'il se mit, il se sentait en équilibre. Les habitante du Soleil sont des oiseaux, des oiseaux de passage pou* la plupart, qui ont vécu sur la terre et qui, poursuivis par l'homme là où il est le plus fort, sont décidés à se venger là où ils ont la force pour eux. Oh lui fait done son procès — comme les animaux sauvagéB font le procès à l'homme dans un tableau de Paul Potter qui se trouve à l'Ermitage à St-Pétersbourg. Témoins et juges sont d'accord pour le condamner, H y a unanimité à déclarer qu'un animal ainsi fait, un animal sans plumes , qui rit comme un fou, pleure comme un vilain, qui a deux rangées d'os dans la bouche , qui n'a l'esprit ni de cracher ni d'avaler et qui tous les matins lève les yeux au ciel, et se met à genoux pour faire sa prière — qu'un tel animal, disons-nous , ne peut avoir une âme spirituelle, — et malgré la bonne volonté d'un étourneau qui avait montré d'abord le désir de plaider pour lui , il est condamné à la mort triste. C'est un supplice tout musical. On fiait autour du patient une musique si obstinément lugubre que le malheureux finit par mourir d'ennui.
Cyrano a retrouvé dans la lune le démon de Socrate,et,dans le soleil, l'âme du moine Campanella qui a composé une utopie intitulée la Cité du soleil. Ces deux âmes lui servent de guides et lui: rendent différents services.
Cyrano de Bergerac est mort très jeune et n'a pas
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achevé ses Voyages, qui n'ont été publiés qu'après sa mort.
Si Ton peut reprocher à Cyrano de Bergerac l'absence d'une pensée philosophique, on ne saunât faire le même reproche à Swift, qui a fait aussi des voyages au pays des merveilles.
Swift n'est pas un esprit capricieux comme Cyrano de Bergerac, il ne s'amuse pas à la bagatelle, il a son but , il y marche tout droit , impitoyablement , sans regarder ni à droite ni à gauche. II ne voit pas avec les yeux de la foi comme Bunyan , avec les yeux de la science comme Rabelais ; il n'est pas désintéressé comme Cyrano. U n'a ni l'enthousiasme ni l'amour de l'humanité des deux premiers, ni l'indifférence du troisième. Il voit les choses de la vie par leur côté laid, les actions des hommes par leur côté vulgaire ; il aperçoit le faible, le défaut des choses, et il n'est frappé que de ce défaut. Dans leurs jugements sur le monde, Lamartine et lui sont aux antipodes : l'un a besoin d'admirer, l'autre de dénigrer. L'enthousiasme n'existe pas pour lui.
Mais si Swift ne voit qu'un côté des choses, en revanche il le voit bien, il le voit avec une intensité sans égale. Son ironie est pénétrante comme un acide qui fait un trou dans les chairs. Il humilie ses adversaires au point qu'ils ne se relèvent plus , et ses adversaires, il les prend haut
Deux de ses ouvrages seulement se rattachent à notre sujet : le Conte du Tonneau et les Voyages de QuIUver.
Le Conte eu Tonneau est un vieil apologue dont il
SWIFT. LE TOBNEAUt 481
fait an pamphlet religieux. Un père de famille avait trois fils : Pierre, Martin et Jean. — N'oublions pas que Luther s'appelait Martin et Calvin , Jean. — Il donna à chacun d'eux un habit en leur recommandant d'en avoir bien soin et de n'y rien changer. Il leur remit en même temps un livre qu'Us devaient consulter en cas d'embarras- Dans la suite des temps, ils vinrent à la ville, tombèrent amoureux de certaines dames, et eurent envie d'orner leurs vêtements. Avaient-ils le droit de porter des nœuds d'épaule ? Leur livre ne le leur permettait pas en toutes lettres, mais Pierre dit que peut-être en prenant une syllabe d'un mot et une syllabe d'un antre, ils parviens draient à trouver l'autorisation désirée. Peine inutile. Alors on se mit à chercher si l'on ne trouverait pas le mot en combinant les lettres ; on réussit. On porta done des nœuds d'épaule. Mais les ceintures d'argent étaient positivement défendues. On chercha encore à tourner la difficulté, et comme on ne réussit pas, Pierre serra le livre, il ne voulut plus le laisser voir, et vécut suivant la mode* Mais Martin et Jean eurent des scrupules. Ils consultèrent ? le • livre du père et virent l'interdiction de porter des ornements. Martin décousit la plus grande partie des siens, mais il en laissa quelques-uns. Jean ne laissa rien, mais il fut obligé de se montrer avec des habite en loques. On a déjà reconnu que Pierre, c'est l'église romaine, Martin, le luthéranisme et l'anglicanisme, et Jean, le calvinisme. Mais voilà toute la question religieuse réduite à une question d'habits et do boutons. '
Swift appartenait à l'Eglise comme Rabelais, comme Béroalde de Verville, comme Sterne, dont nous h 31
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parlerons tout à l'heure. Il était doyen de St-Patrice à Dublin. Swift , du reste, faisait des sermons, des sermons très édifiants, ils sont imprimés. On ne sera pas étonné d'apprendre qu'ils ne parlent jamais an cœur.
L'œuvre capitale de Swift, ce sont les Voyages de GhdHvcr che* plusieurs nations éloignées. Ce qui frappe au premier abord dans cet ouvrage quand on vient de lire Rabelais, c'est la différence du procédé dee deux écrivains. Rabelais vous donne bien quelques détails, techniques même au besoin, pour faire le connaisseur et placer des mots dont il est bien aise d'user, mais tont cela est pour s'amuser et vous amuser. Il sait bien qu'on ne le croira pas, et peu lui importe qu'on le croie. Swift veut être cru. Son voyageur est un véritable capitaine de navire, qui parle et agit comme tel. L'illusion est si grande guHtn marin prétendait avoir très bien connu le capitaine Gulliver, seulement Fauteur, disait-il, s'était trompé sur sa résidence. Swift est parti d'une absurdité, mais il a si bien calculé les conséquences qui découlent de ce point de départ , il les a tellement enchaînées, et l'esprit est tellement frappé de cet enchaînement logique, qu'il ne proteste plus et accepte l'absurde comme vraisemblable. Gulliver fUt quatre voyages ; il va chez des nains, chez des géants, chez un peuple de savants et chez un peupie de chevaux.
A Iilliput, les personnages , au lieu d'avoir six pieds n'ont que six pouces , Gulliver est l'hommemontagne* Ici les souvenirs de Rabelais se retrou-
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vont à chaque pas, il est inutile de les signaler. Eu décrivant le gouvernement et la société de Lillipttt, Swift fait pleuvoir lies épigrammes sur les gouvernements européens et notamment sur celui de Y An* gleterre. La faetion lilliputienne, qui porte de hauts talons, représente les tories, celle qui porte des ta* Ions plats, figure les wighs. Quant à l'héritier du trône , comme il veut ménager les deux partis , il porte un soulier à talon haut, et Pautre k talon plat. Les partis religieux sont caractérisés par la jp*nière de casser les œufs à la coque. Ceux qui les cassent par le gros bout , (les catholiques), ont horreur de ceux qui les cassent par le petit bout, (les anglicans). Le ministre FHmmap n'est antre que Walpole. Blefescu, où Ton cherche un refuge contre l'ingratitude des partis, c'est la France. Ce qu'il y a de piquant, c'est de voir ces haines en* venimées , ces agitations , ces luttes , ces complots entre des individus de six pouces de haut, et des guerres entreprises pour gagner quelques pieds d* terrain.
 Brobdingnag, les rôles sont complètement renversés. C'est Gulliver qui est le nain, les habitait* sont des géants ; mais il n'y a pas répétition, il y a simplement développement d'une même idée. Les géants de Swift rappellent Pantagruel par la rectitude du jugement, mais ils auraient eu moins de complaisance pour Panurge. Le roi Ànack est aussi dévoué à son pays que Gargantua, mais il est indifférent à ce qui n'est que beau , il ne veut cour naître que ce qui peut être utile à sa nation. Sa cour n'est pas pour cela, un modèle de décence et de retenue, tant s'en faut ; la conduite des n 31*
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est passablement scandaleuse, et, avec des personnages de cette taille, la débauche tourne au monstrueux et devient bien vite dégoûtante. On prétendit dans le temps que Swift avait lait allusion au dames d'honneur de la cour des Londres, comme dans le voyage de Lilli'put, il avait fait allusion aux ministres.
Le voyage à Laputa se rattache à Rabelais de plus près encore que les autres. Laputa, c'est l'Ile de, la Quinte, et les savauts de l'une rappellent les garants de l'autre. Mais il y a aussi un souvenir d'Aristophane et de la ville de Néphélococcygie construite en l'air pur les oiseadx. La ville, des oiseaux intercepte la fumée des sacrifices dont les dieux.se nourrissent, et les dieux capitulent, pris par la famine. L'Ile de Laputa enlève aux habihitanta de la terre la chaleur et la lumière du soleil, ils capitulent aussi et se soumettent aux volontés qui leur: sont signifiées d'en haut. L'Ile est habitée par un peuple de savants. Ils sont tellement distraits que lorsqu'on leur parle, un serviteur est obligé de leur frapper l'oreille pour les avertir d'écouter, et de leur frapper la bouche pour les avertir de répondre. On prétend qu'il y avait là une allusion à Newton, dont la distraction était proverbiale.
Il y avait à Lugado, dépendance de Laputa, une académie dont les membres se livraient à des études dans le genre de celles qui occupaient, les amis de la Quinte. Mais Rabelais les fait défiler rapidement, et Swift se platt à nous retenir dans chaque laboratoire.
La premier qu'il nous présente étudie depuis nombre d'années le moyen d'emmagasiner les rayons du aatattt de manière à obtenir une provision de chaleur
SWIFT. GULLIVBB. 486
pour les temps froids et de lumière pour lés longues nuits. Son voisin cherche les moyens de rendre les aliments déjà digérés propres à servir une seconde fois. Un troisième fait des expériences sûr des fils d'araignée, avec lesquels il espère remplacer un jour la soie; d'autant plus que les araignées ne se Contentent pas de filer, mais se chargent elles-mêmes du tissage ; il ne s'agit que de donner à leur travail de la résistance. Un quatrième a trouvé le moyen de guérir les coliques en introduisant de Fair dans les intestins. Un cinquième s'occupe des moyens de donner au marbre la consistance du duvet pour en faire des oreillers et des édredons 8on voisin s'est imposé une tâche moins utile, il s applique i produire des moutons qui n'auront plus de laine. Toute eette partie du livre est pleine d'Allusions qui notis échappent.
D'autres savants s'occupent de la simplification des éléments du langage. L'un d'eux a resserré tous les mots en une syllabe : il propose de supprimer les verbes comme inutiles et de réduire tout le langage à des noms. Un autre a inventé une grande machine contenant des termes généraux; à l'aide de quelques rouages, les mots se combinent de diverses façons de manière à former des phrases, des périodes; il espère qu'avec quelques perfectionnements il arrivera à fabriquer des livres à la mécanique. On prétend même qu'il y a déjà de ces produits dans la librairie, bien que les auteurs n'en conviennent pas.
Swift profite de cette occasion pour stigmatiser avec son amertume ordinaire certaines condamnations politiques alors récentes. Un académicien de Lugado
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expose à Gulliver divers moyens de découvrir les ççmplots contre l'état. Gulliver lui explique à' 30o tour les moyens qu'il a vu employer. Quand on veut convaincre absolument un personnage d'avoir comploté contre l'état, on commence par l'arrêter , puis on livre ses papiers à certains experts habiles qui se chargent d'y trouver tout ce qu'on voudra. On parle par exemple d'un troupeau d'oies, il s'agit évidemment du sénat : la peste, c'est une armée prête i se mettre en marche ; un balai , c'est une révolution ; un trou sans fond, le trésor public ; un chien boiteux, un envahisseur, etc.
, Si cette méthode ne produit rien, on peut chercher au moyen d'acrostiches ou d'anagrammes. On peut par exemple interpréter la première lettre de chaque ligne. N pourra signifier un complot, B on régiment de cavalerie, L, une flotte à la mer, etc. On peut aussi décomposer les mots et prendre les même? lettres pour en former d'autres. Trouve-t-on par exemple cette phrase • Mon petit frère a jeté le lard fumé au chat ? on peut en tirer : On a formé le projet de mettre le feu au château l. Il ne s'en faut que de trois lettres.
Les conseils de Gulliver sont reçus avec reconnaissante, et l'académicien promet de les mettre à profit.
Le but de Rabelais et celui de Swift étaient différents dans ces énupérations. Rabelais n'en voulait qu'à la fausse science, mais Swift en voulait à la science en général. Il est à remarquer que quelques-unes des inventions qu'il signalait comme extravagantes, s'appliquent ou s'appliqueront, notam- . . ' lafrtjle 4e dire que la phrase aoglaiae est différente.
SWIFT. GULLIVER. 48ï
ment celles qui consistaient à emmagasiner la chaleur du soleil, à employer la lumière comme m* tëar, etc.
Sa prédilection pour les tories, ou ultra-conservateurs, se manifeste en plusieurs points, dans ce fait, par exemple, qu'à Laputa, ceux qui cultivaient le sol par l'ancien système avaient des moissons saperbes, mais étaient tournés en ridicule , et que ceux qui employaient les méthodes nouvelles, étaient comblés d'éloges, mais ne récoltaient rien.
C'est dans le voyage au pays des ekevaas, oh pur employer son onomatopée au pays des Homgkmhm^ que s'accuse le plus complètement la misanthropie de Swift ou plutôt son mépris, sa colère contre la race humaine. Cyrano de Bergerac noua a montré dans le Soleil les oiseaux facnpant la population intelligente, se moquant, se vengeant de l'homme ; mais le ton général de l'ouvrage est jfltir saat et le récit n'a rien d'amer. Chez Sirif^ lés hommes à l'état sauvage, les yahoos, nous font kerrear.
Les yahoos sont les premiers Mares que te capitaine Gulliver rencontre dans le pays inconnu où le hasard l'a jeté. Ils vivent généralement dans lés arbres, et marchent souvent à quatre pattes à la façon des singes ; ils sont si hideux, si sales, si dégoûtants par leurs formes, leurs allures, leurs manières, qu'il hésite d'abord à reconnaître sa propre espèce dans ces êtres dégradés. Mais il n'y a pas moyen de se tromper. Leurs vices , leurs laideurs sont bien les nôtres.
Les habitants intelligents du pays sont les chevaux. Us ont leurs demeures, leurs palais, leurs villes , leur langage. Gulliver est pris par un de ces
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animaux, qui- le conduit à ses confrères. On l'accueille assea bien, tout en se disant que ce doit être un yahoo. On lui enseigne même la langue du pays, et on lui demande des renseignements sur lui, et sur la manière de vivre des yahoos civilisés. Gulliver a beaucoup de peine à faire comprendre i ses interlocuteurs notre mécanisme social, nos mœurs, nos vices. Ils ne peuvent comprendre surtout comment on peut dire «la chose qui n'est pas», [le mensonge]. Gulliver expose aussi la constitution et te mœurs politiques de son pays et profite de l'occasion pour faire pleuvoir sa froide et calme ironie sur les personnes et sur les choses.
Dans sa haine contre l'espèce humaine , Swift oublie même la vraisemblance relative qu'il avait conservée jusque là. Les chevaux, d'après leurs organes y sont incapables de s'être construit les palais qtfil leur donne pour demeures, de cultiver le soi, et de fabriquer les objets à leur usage. Si polir cela . ils ewt obligés de recourir aux yahoos , les yahoos, tout Mdeu* qu'ils sont, leur restent supérieurs.
Swift est un des grands écrivains de l'Angleterre ; il était passé maître en trois formes de style, dit le critique aqglais déjà cité, l'ample style rabelaisien, l'ironie sèche et amère, et le langage sobre et séc rieux qui convient quand on traite des affaires publiques; c'est du second toutefois qu'il use le {dus souvent. Il n'était malheureux qu'en vers ; dans ses œuvres poétiques, malgré ses efforts réitirés, il arrive tout au plus & l'élégance laborieuse, jamais i la poésie.
L9S ROMANS DE TOLTAIBE. 4M
XXHL
Voltaire appelle Swift un Rabelais de bonne compagnie. 4Jn critique anglais lait remarquer que cet éloge donné à Swift est tout à fait relatif. Swift est beaucoup trop cynique en pensées et même en paroles pour poutoir être lu tout haut aujourd'hui. Les écrite de fat vieillesse de Voltaire sont dans le même cas, et pourtant Voltaire né croyait pas dépasser les convenances. Nous sommes devenus à cet égard beaucoup plus exigeants que ne Tétaient nos pères.
Voltaire a fait aussi des voyages dans des pays imaginaires, comme Swift, et des voyages à la recherche d'une idée comme Rabelais.
Le voyage de Micromégas à travers les mondes rappelle à la fois ceux de Cyrano de Bergerac pour l'idée, et ceux de Swift pour là conclusion morale. Micromégas part d'une des planètes qui tournent probablement autour de Sirius et s'en va de monde en inonde, porté sur la queue d'une comète, eu sur l'aurore boréale. Voltaire suppose, comme on était disposé <à le croire alors, qu'appartenant à un monde beaucoup plus grand que le nôtre , il devait être aussi beaucoup plus grand de taille ; il rencontre en son chemin un Saturnien, qui était un nain comparativement à lui, et tous deux descendent sur la Terre ; qu'ils trouvent prodigieusement petite. Une baleine est presque invisible pour eux. Quant aux hommes, ils n'arrivent à les distinguer qu'à l'aide d'une lentille d'une force merveilleuse. Ils parviennent cependant à lier conversation avec des savants, et tombent dans un profond étoanement en voyant une certaine sagesse jointe à beaucoup de folie chez des
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êtres aussi prodigieusement petits. Cyrano, dans son voyage & travers les mondes, n'a guère songé qu'à s'amuser. Swift a choisi ce moyen pour donner cours à son mépris de l'espèce humaine, Voltaire en tire une leçon de morale. «Hommes si petits qui rampez sir un tas de boue, tolérez-vous les uns les autres; cessez de vous. quereller pour des opinions, cesses de vous battre pour conquérir, un imperceptible coin de terre.» Du récit humoristique de l'un des écrivains, du récit fantastique de l'autre, Voltaire tire une leçon d'humanité, une protestation contre la guerre. C'est le même procédé que Rabelais lorsqu'il s'empare d'une fable d'Esope ou d'un conte traditionnel. Seulement Rabelais développe et agrandit, Voltaire abrège et concentre.
Un autre des voyageais de Voltaire, Scarmentado, ne quitte pas notre monde, mais il le parcourt d'un bout à l'autre. Parti de Candie , il va tour à tour à Rome, en Franco, en Angleterre, en Hollande, en Espagne, en Turquie, en Perse, en Chine, dans les Indes, dans la Barbarie et l'intérieur de l'Afrique, et rencontre partout des luttes, des révolutions, des guerres. Ici on. lui offre un morceau d'un personnage qu'on vient de massacrer, là il est témoin du supplice d'un grand homme condamné à mort,, il est conduit dans les prisons de l'inquisition et n'en sort qu'à grand peine ; ici c'est sa liberté qu'on lui ravit, ailleurs c'est de son nez, de ses oreilles, do sa tête qu'on veut le priver. Il rentre chez lui et écrit ses voyages, qui sont comme ceux de Micromégas, un appel à l'humanité et à la tolérance.
Il y a dans les romans de Voltaire un autre voyage aussi rapide -f aveu Voltaire on court toujours —
1*6 BOMÀNS DK VOLTAIRE. 491
mais plus prolongé à travers les vicisaitndes de la vie humaine, et qui donne une idée encore plus attristante de l'humanité. C'est Candide. Le but de l'auteur est de combattre l'optimisme et de soutenir contre Leibniz que tout n'est pas bien sur cette terre, et que, quoi qu'on en puisse dire, tout ne va pas pour le mieux dans notre monde. Voltaire promène son héros & travers les guerres, les massacres, les maladies, les tempêtes, les volcans, les tremblements de terre, les injustices judiciaires; il s'amuse à réunir dans un souper à Venise six rois détrônés par les révolutions , enfin il rassemble en quelques pages sur un petit nombre de personnages tous les fléaux de la nature et de la société. Avec un tel sujet, Swift, aurait fait un livre d'une amertume, qui en se prolongeant serait devenue intolérable. Voltaire ne nous dissimule rien de toutes ces horreurs, il les exagère plutôt, et cependant on le lit jusqu'au bout, et on le Ut sans souffrance. U y a là tout ce qui devait rendre un livre lourd et fatigant : un raisonnement qui se poursuit sur une étendue de deux cents pages, an tableau en raccourci de toutes les misères' humaines ; mais en touchant ces plaies, l'auteur a la main si légère qu'on finit par sourire, non pas du rire amer de l'ironie, mais du sourire de l'espérance ; c'est qu'au milieu de tout ces désastres, de toutes ces misères, on sent pourtant la puissance de l'homme ; on sent l'intelligence humaine qui lutte , qui agit , qui sera victorieuse. C'est que nous voyons que si tout va mal, il y a pourtant là tous les germes du bien et nous disons avec le poète :
Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion, Un jour tout sera bien, voilà notre espérance.
492 IIOTÂTIÏÏBS DE R&BBLAIff.
Voltaire, comme Rabelais, au-dessus de l'abîme des calamités et des folies, à travers la pluie, les orages et les tempêtes déchaînées, fait briller Parcen-ciel de l'espérance et surgir à l'horizon le splendide soleil de l'avenir.
Si Ton s'élève à utie grande hauteur de pensée, leur conclusion est la même, mais à une grande hauteur seulement Si nous descendons dans les détails, rien de plus différent que ces deux hommes, et, pour nous en tenir an seul point que nous ayons à considérer ici, lien de plus différent que leur style. Autant le style du curé de Meudon est large et abondant, autant celui de Voltaire. est serré et concis; l'un aine à entasser les mots, à multiplier les synonymes , r autre n'a qu'un mot et il frappe ; tons deux procèdent par allusions et ne sont jamais si malins que lorsqu'ils lancent l'épigramme en passant et sans qu'on ait pu le prévoir; mais Tun parle à plane bouche et l'autre pince les lèvres. Voltaire dissimule souvent son but en commençant, mais il y va sans se détourner ; la marche peut être savante, mais elle est sûre et toujours calculée. La Réforme et Descartes ont pasçé par là* Rabelais a précisément les qualités opposées; il a bien aussi le - mot qui frappe d'une manière inattendue, mais sa phrase est ample, développée et porte toujours une robe traînante. C'est pour cela que Voltaire, à première vue, avait proposé de fat couper, sans s'apercevoir que ce serait luiâter toute sa grâce, à la fois majestueuse et piquante.
Voilà pour la forme. Quant au fonds, Voltaire et Rabelais pnt cela de commun qu'ils ne s'adressent pas aux.mosucs et aux travers ; s'ils les touchent,
C0NTEUB8 FRANÇAIS DU ÏVIII* SIÈCLE. 493
c'est en passant; en critiques philosophes qu'ils sont, ils s'en prennent directement à l'idée qui leur déplaît, et ne mettent en relief que les détails qui se rapportent à leur but ; le reste, ils ne le voient pas.
Nous avons déjà indiqué parmi les imitateurs de Rabelais, Dulaureqs, qui a essayé de lui prendre ses personnages etsonr style et qui ne lui a pris que son cynisme ; Diderot qui a repris un de ses personnages et qui l'a merveilleusement développé dans un autre milieu social ; Beaumarchais qui a repris à Rabelais non-seulement un personnage, mais qui a essayé de lui reprendre sa phrase.
Mentionnons en passant un auteur fort étrange, qui n'écrivait pas ses livres, mais qui les composait directement en caractères d'imprimerie, et qui pendant quarante ans a entassé plus de deux cents volumes où l'on trouve pêle-mêle des scènes prises sur nature, mais dans un milieu mfirae, des projets, des dissertations, des plans de gouvernement, etc., etc. C'est un peintre réaliste des rues sales, des boutiques borgnes, de la population déguenillée, et qui n'a réussi de so* temps qu'à se foire surnommer le «Rousseau du ruisseau». Les œuvres de Restif de la Bretonne nous rappelleraient plutôt celles de Villon pour les sujets traités et pour la couleur, mais d'un Villon honnête et naïf, peu réservé sur le chapitre des femmes, souvent débraillé et inconvenant, par ingénuité pure, mais d'une probité scrupuleuse sur les autres points, et préchant une morale austère, qui a le tort de n'être pas la morale en action. On a cherché à le réhabiliter dans ces derniers temps ; on
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publie mette an choix de ses Nouvelles, accompagné d'études sur l'œuvre et sur l'écrivain. Ou ne parviendra jamais i en faire un gtand homme , mais on n'a pas de peine à le montrer supérieur à nombre d'écrivains qui l'ont dominé en son temps. Dans le fouillis mélangé de ses œuvres, ou trouve des pages charmantes et bien touchées ; ce qui lui manque, c'est le goût, la mesure, le jugement Par la nature de ses récits , Restif de la Bretonne prend place parmi les Pannrgistes. Retournons en Angleterre.
Swift et Voltaire ne plaisantent jamais pour le plaisir de rire. Sous leur plaisanterie en apparence la plus inoffensive, il y a une idée, il y a un but Rabelais n'est pas si serré. Le plus souvent il rit pour nous faire réfléchir, mais souvent aussi il rit pour rire, par accès de gaieté, parce qu'il est de bonne humeur.
Sterne, un autre humoriste anglais, rit aussi par galté, il n'a pas d'idée à mettre en avant, pas de système à faire prévaloir ; il n'a pas non plus de préoccupation satirique suivie , — il n'en veut pas aux idées des autres, et c'est par exception seulement qu'il s'en prend à leurs travers. Il imite Rabelais, — et sa préoccupation de limiter est visible, mais il ne l'imite ni dans ses idées , ni dans le choix de ses tableaux. Ce n'est ni un Panurgiste comme Béroalde de Verville, ni un Pantagruéliste, comme Swift et Voltaire ; avec lui nous entrons dans un autre monde ; ce qu'il imite de Rabelais, ce sont surtout les bizarreries, les excentricités de style, les futilités même, bien
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qu'il ne soit pas futile, bien qu'il y ait chez lui un talent sérieux, supérieur même, à certains égards. Swift et Voltaire ont la préoccupation de la pensée, et arrivent à une forme artistique supérieure. Sterne a surtout la préoccupation de la forme et fait bon marché de la pensée.
Sterne n'a écrit que deux romans et Us sont restés inachevés tous les deux. Le premier, Tristrem Shandy, commence longtemps avant la naissance du béros. Le second, le Voyage sentimental, commence par une phrase, qui» semble être la continuation d'une conversation commencée. Dans le premier de ces ouvrages surtout, mais dans tous deux, le récit est à chaque minute interrompu par des réflexions , des dissertations, des citations. Ces dissertations roulent généralement sur des bagatelles, ces citations sont celles d'autîeurs généralement peu connus et peu dignes de l'être — Victor Hugo a imité cette fantaisie de Sterne— si bien que l'histoire n'avance pas, mais l'auteur s'en moque. — Tantôt il fait semblant de s'être trompé et écrit sa page à l'epvers, une autre foie, il donne la fin d'une phrase sans qu'on sache le commencement. Les phrases qu'il laisse inachevées sont sans nombre.
Sterne vise constamment à l'originalité, mais cette originalité est cherchée, affectée. Dans une piquante Etude sur lui , étude qui figure dans The english humoriste, Thakeray le traite un peu rudement, mais op ne saurait dire qu'il a tort :
Le comique de Swift et de Babelais, dont il se prétend le successeur , sortait de leur génie aussi naturellement que le chant sort du gosier d'un oiseau, et jamais leur gaieté ne leur fait perdre leur dignité d'homme. Us rient leur grand