III. PANTAGRUEL. — LE8 VOYAGES MERVEILLEUX
que Rabelais. Il existe de nombreuses versions de ce voyage. La plus complète est celle dont M. Achille Jubinal a publié en 1836 une triple rédaction : en latin du XIe siècle, en dialecte normand de la fin du XIP, et en vers du XIIIe. Labitte, Ozanam, Ferdinand Denis, M. Renan ont analysé ce candide récit1.
Vers le milieu du VIe siècle un moine nommé Barontns revenant de courir la mer, demanda l'hospitalité dans un couvent d'Irlande. Le supérieur, St Brandaines, rengagea à réjouir les frères par le réeit des merveilles de Dieu qu'il avait vues dans la grande mer. Barontus raconta alors que, dans ses voyages, il avait abordé à une lie enchantée , la terre de Promission, où les hommes vivraient encore si le premier d'entre eux n'avait péché. Ses vêtements restaient encore tout imprégnés du parfum de cette terre merveilleuse.
Ce récit enflamme l'imagination de Brandaines, qui forme le projet d'aller voir aussi ce pays, en compagnie de quatorze moines qu'il choisit. On corn* mence par jeûner quarante jours, puis on part sur une barque du cuir, sans autre provision qu'une outre de beurre pour graisser les peaux, et l'on s'abandonne au vent. Chacune des étapes du voyage est marquée par une merveille. Dans une de ces lies, les voyageurs sont reçus par. un grand chien qui leur sert de guide ; ils trouvent des vivres à souhait, — mais ils n'aperçoivent pas une figure humaine. Ils rencontrent dans une autre lie une population de brebis blanches, grandes comme des va-
1 Voir ces noms à la liste des Auteurs citée.
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ehes, qui se gouvernent elles-mêmes d'après leurs propres lois. L'une d'elles suit volontairement les voyageurs avec son agneau et se laisse mettre à mort pour leur servir de nourriture. Ils arrivent plus loin sur une terre dépourvue de toute végétation. Au moment où ils s'installent pour faire la cuisine, la terre se met en mouvement : ils sont sur le dos du poisson Jasconius. Fuis apparaissent successivement le Paradis des Oiseaux, sur lequel nous aurons* à revenir plus tard, et l'île Délicieuse, habitée par des moines, qui offre l'idéal de la vie monastique. Là, les religieux n'ont aucun soin à prendre. Quand l'heure vient d'allumer les lampes, une lumière apparaît à une fenêtre, et les lampes â'allumént d'ellesmêmes; on n'a jamais besoin d'y mettre de l'huile. On n'a pas besoin non plus de préparer ni d'apporter les vivres; ils viennent se placer devant chacun des moines sans que jamais il soit nécessaire de parler. Un silence absolu règne dans toute Pile; on n'y ressent ni froid ni chaud, ni maladie du corps, ni tristesse de Pâme. Dans une autre lie, les voyageurs sont reçus par un ermite, qui vit là depuis soixante-dix ans sous la protection de St Patrice, sans autre nourriture que l'eau d'une fontaine.
Un jour on aborde à une terre où l'on entend un grand bruit de marteaux, de soufflets, de flammes; des ouvriers noirs se précipitent sur les voyageurs avec des tenailles, et des métaux en fusion qu'on veut jeter sur eux ; ils font le signe de la croix et sont préservés. Cette terre est une de celles qui marquent les limites de l'enfer. En s'éloignant, ils la voient flamboyer comme un immense bûcher.
A peu de distance de là, ils aperçoivent un homme n 6
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assis sur un rocher, avec un sac et deux fourches flores [de fer] à ses pieds, flottant comme un navire ballotté par le vent. C'est Judas. Il brûle nuit et jour comme une masse de plomb dans une chaudière, mais ses souffrances sont suspendues chaque dimanche, et pendant tout le temps qui s'écoule entre Noël et l'Epiphanie, entre Pâques et la Pentecôte. Le passage de St Brandaines prolonge d'un jour cette suspension de souffrances.
Le vent pousse une seconde fois les voyageurs au Paradis des Oiseaux, et là ils retrouvent le poisson Jasconius, qui les porte à la Terre de Promission. Des ténèbres épaisses enveloppent cette terre et la cachent aux yeux, mais lorsqu'on les a dépassées, on voit apparaître une grande lumière et une lie charmante, toute couverte d'arbres chargés de fruits, de buissons chargés de fleurs. Le soleil ne &'y couche jamais. Les voyageurs se promènent quarante jours sur cette terre enchantée sans en découvrir la limite. Ils sont à la fin arrêtés par un fleuve qu'ils ne peuvent traverser et qui semble faire le tour de l'Ile. Un beau jeune homme leur apparaît : «Prenez des fruits et des pierres précieuses,» leur dit-il, puis retournez dans votre pays. Cette lie reste en ce moment inconnue au monde, mais elle se manifestera à tous « lorsque les Chrétiens seront exposés aux persécutions prédites par l'Evangile.» Ainsi congédiés, les navigateurs se rembarquent et reviennent heureusement à leur couvent Us avaient mis sept années à parfaire ce voyage, *
1 La légende latine de St Brandaines , etc. Voir auteurs cités, p. XI.
l'île de st bçandah. 83
L'Ile de St Brandan figure sur la plupart des cartes du XVIe siècle et même sur des cartes postérieures. Sur la grande mappemonde plane de Mercator» 1569, elle est placée à peu près à égale distance de l'Irlande et de l'embouchure du St-Laurent, sur une ligne qui unit les deux pays. La carte de la navigation espagnole, 1573, la met beaucoup plus au sud, on peu plus au nord que les Açores, et assez près du continent américain1. Dans le partage fait par le pape Alexandre VI, en 1493, entre les Portugais et les Espagnols, elle est mentionnée entre les terres découvertes ou à découvrir, et enfin à une époque toute moderne, en 1721, un navire partit de l'Espagne dans le but de chercher cette lie mystérieuse. Washington Irving a donné place à cette légende dans les Contes de VAlhambra.2,
Au moyen âge tout le monde en parle : les géographes, les historiens, les poètes surtout; les prédicateurs y trouvent des sujets constants d'allusions et de descriptions. Rabelais en a eu évidemment connaissance, et il est impossible de ne pas reconnaître dans le récit que nous allons lire de nombreuses réminiscences de V Histoire véritable et de la Légende de St Brandaines.
1 On trouve des réductions de ces cartes dans la Géographie du moyen-âge par J. Lelewel. Tome I, atlas. - * Aiïïamkra; Legends of the conquest of Spain, in 8*. Bandry.