IX
Le vieux Macrobe qui avait reçu Pantagruel lui fit voir les curiosités de 111e. On découvrit dans la forêt, déserte alors, plusieurs vieux temples ruinés, des obélisques, des pyramides, des tombeaux antiques avec des inscriptions et épitaphes, les unes en caractères hiéroglyphiques, d'autres en grec ionique, en arabe et en slavon. Epistémon prit des notes. Panurge et frère Jean s'en allèrent d'un autre côté.
Il faut noter que, dès que l'on a touché cette terre, le ton plaisant qui dominait dans le récit, disparaît tout à coup. En arrivant Panurge hasarde une mauvaise plaisanterie sur le nom de l'Ile ; cette plaisanterie meurt sans écho. La parole est ordinairement à Pantagruel, qui est toujours grave et ne sourit même plus. Tout le dialogue est sérieux et la conversation a l'air de se faire à mi-voix.
La forêt n'a pas moins de 78,000 parasanges ou 2,300 stades. C'est l'habitation des démons et héros
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quand ils sont devenus vieux. «Tant qu'ils vivent, tout abonde en biens dans le pays et dans les lies voisines, dit le vieux Macrobe; il y a su* la mer, bonace et sérénité perpétuelle. Mais si quelqu'un d'entre eux vient à mourir, « ordinairement oyons-nous par la forest grandes et pitoyables lamentations et voyons en terre pestes et afflictions, en l'air tremblements et ténèbres et en mer tempeste et fortunal.»
Ainsi, d'après le Macrobe, il y a dans l'Ile des habitants invisibles, qui hantent les vieux templps, se plaisent dans les ruines chargées d'inscriptions écrites dans les langues savantes: grecque, égyptienne, arabique,— et ne se manifestent aux autres habitants de l'Ile, uniquement occupés d'industrie et de commerce, que par la révolution qui se produit dans la nature au moment de leur mort Mais la mort de ces personnages mystérieux n'arrive guère sans cet accompagnement de bouleversements et de prodiges.
Pantagruel est disposé à admettre le fait des prodiges accompagnant la mort des êtres supérieurs. Il cherche même à l'expliquer :
H y a, dit-il de l'apparence à ce que dites, car, comme la torche ou la chandelle, tout le temps qu'elle est vivante et ardente, luist es atsstans, esclaire tout an tour, délecte un chascun, et à chascun expose son service et sa clarté, ne fait mal ne des plaisir à personne: sub l'instant qu'elle est extaincte, par sa famée et evaporation elle infectionne l'air, elle nnitt es assistans, et à chascun desplaist. Ainsi est-il de ces âmes nobles et insignes. Tout le temps qu'elles habitent leur* corps, est leur demeure pacifique, utile, délectable, honorable: sus l'heure de leur discession, communément adviennent par les isles et continent grands troublemens en l'air, ténèbres, flouldres, gresles : en terre concussions, titmbfemens, estoimemens; en mer, fortunal et tempeste, avec lamentations des
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peuples, mutation» des religions, transports des royaumes et eversions des républicques.
Tout ce que dit ici Pantagruel est tiré du traité de Plutarque : Des oracles qui ont cessé et pour* q*oy, J compris la comparaison de la torche qui s'éteint. Voici le passage, traduction d'Amyot :
Demetrius oonta qu'alentour de l'Angleterre, il y a plusieurs petites ialee désertes, semées çà et là par ty mer, qu'on appelle au païs les isles des Damons et des demi-dieux, et que luy mesme, par commandement de l'empereur, alla en la plus prochaine des désertes, pour toit et enquérir que c'estoit, et trouva qu'il y avoit peu d'habitans, qui esteient tenus pour saints et inviolables par les- Ang]ois. Peu après qu'il y fut arrivé, il dit que l'air et le temps se troubla merveilleusement, et se fit une terrible tempeste et orage de vents et de tonnerres : laquelle estant à la fin cessée, il dit que les insulaires luy asseurerent que c'estoit quelqu'un de ces dœmons et demi-dieux qui estoit decedé ; car ainsi comme une lampe, disoit-il, pendant qu'elle est allumée, n'a rien qui offense personne, mais quand elle vient à s'esteindre, elle rend une puanteur qui fasche ceux qui sont alentour; aussi les grandes âmes, pendant qu'elles luisent, sont douces et gracieuses sans fascner personne, mais quand elles viennent à s'esteindre et à défaillir, elles émeuvent comme 1ère de grands orages et de grandes tempestes et bien souvent mesme infectent l'air de maladies contagieuses. Ils disent davantage qu'il y a une de ces isles là où Saturne est détenu prisonnier par Briareus, qui le tient lié, de sommeil, et qu'on a inventé ce moyen là de le tenir enchaîné en le faisant dormir et qu'il y avoit auteur de luy plusieurs dœmons qui estaient ses vallets et serviteurs *.
Tout ce que noua dit Rabelais de Hle des Macréons se trouve, comme on voit, résumé dans ce passage. Quant i l'emprisonnement de Saturne dans une lie de l'Occident^ nous Favonfe déjà mentionné, d'après un autre traité de Plutarque.
Pantagruel dit qu'il est d'autant plus enclin k 1 Œuvres morales, T. I, supplément p. 114, chap. XIII.
admettre ces agitations de la nature à la mort d'un grand personnage, qu'il a connaissance des prodiges qui accompagnèrent la mort de Guillaume du Bellay, frère du cardinal, à laquelle assistaient plusieurs doctes personnes, parmi lesquelles Pantagruel cite Rabelais lui-même.
Frère Jean, qui était revenu à propos pour entendre la fin de cette conversation, éprouve quelques doutes au sujet de ce qui vient d'être dit: —«Huppe de froc! s'écrie- t-il, je veux devenir clerc sur mes vieux jours. J'ai assez bon entendement, mais je vous demande, comme disent les enfants quand ils jouent aux petits jeux,
Je tous demande en demandant, Comme le roy à son sergent Et la royne a son enfant,
ces héros icy et semi-dieux dont vous avez parlé peuvent-ils finir par la mort? Par Notre-Dame, je pensais, dans mon petit pansement, qu'ils étaient immortels comme beaux anges, Dieu me pardonne. Mais ce révérendissime Macrobe dit qu'ils finissent par mourir.
— Non pas tous, dit Pantagruel. Les stoïciens disent qu'ils sont tons mortels, excepté un seul qui est immortel, impassible et invisible.
Pindaredit que les Hamadryades vivent autant que les arbres, que les chênes qu'elles gardent Quant aux semidieux, Patfs, Satyres, Sylvains, Follets, Egipans, Nymphes, Héros et Démons ou Génies, plusieurs ont, par la somme totale résultant des Ages divers supputés par Hésiode; compté que leur vie est de 9,720 ans, d'après un calcul cabalistique.
— Cela, dit frère Jean, n'est point matière de bréviaire et je n'en croirai que ce qui vous plaira.
— Je crois, dit Pantagruel que toutes les Ames intellec-
l'Ile de la sagesse antique. 153
tives sont exemptes des ciseaux d'Atropos. Toutes sont immortelles: anges, démons et humaines.
Pois revenant sur les prodiges qui peuvent accompagner la mort des êtres supérieurs il raconte, d'après le traité déjà cité de Plutarque, l'histoire du pilote Thamous et de la mort du grand Pan :
Le pilote Thamous, Egyptien de naissance, en pas* sant près de 111e de Paxo avec son navire par une nuit très calme, s'entendit appeler par son nom- U ne répondit qu'au troisième appel. La voix mystérieuse lui ordonna alors de crier lorsqu'il serait à Palodes, que le grand Pan était mort. Thamous s'étant acquitté de la commission, entendit tojit à coup sur la terre grands soupirs et grandes lamentations, non d'une personne seule, mais de plusieurs ensemble.
Pantagruel dit que, pour sa part, il croit que cette nouvelle de la mort du grand Pan, annoncée d'une fiaçon si étrange, était celle du «grand Servateur des fidèles, qui fut en Judée ignominieusement occis par l'envie et iniquité des pontifes, docteurs, prêtres et moines de la loy mosaïque.
«Et ne me semble l'interprétation abhorrante, car à bon droit peut-il estre en langage grégeois dit Pan. Yen qu'il est le nostre Tout, tout ce que nous sommes, tout ce que vivons, tout ce que avons, tout ce que espérons est luy, en luy, de lny, par luy. C'est le bon Pan, le grand pasteur, qui, comme atteste le berger Corydon, non seulement a en amour et affection ses brebis, mais aussi ses bergiers. A la mort duquel forent plaincts, souspirs, effroiz, et lamentations en toute la machine de l'Univers, cieulx, terre, mer, enfers. A cette mienne interprétation compete le temps. Car cestny très bon, très grand Pan, nostre unique Servateur, mourut les Hierusalem, régnant en Rome Tibère Caesar.»
Après ces mots Rabelais qui trouve qu'il a été
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trop sérieux et qu'il Ta été trop longtemps, fait tout à coup entendre une note joyeuse pour rentrer dans le ton du livre:
«Peu de temps après nous vismesles larmes découler de ses ceils, grosses comme oeufs d'autruche. Je me donne à Dieu, si j'en mens d'un seul mot. »
Cette larme n'a rien d'exagéré en grosseur, étant donnée la taille que nous ayons vue à Pantagruel au début; mais nous avons si bien eu le temps de l'oublier que ce brusque retour au point de départ nous fait sourire.
Mais le chapitre est sérieux dans son ensemble. Pourquoi ce sérieux inusité dans un livre où la forme railleuse domine presque exclusivement ? Les commentateurs, bien entendu, n'ont aucune réponse à nous donner sur cette question. Essayons de suppléer à leur silence.
Quel est le but du voyage que nous avons entrepris ? Trouver le mot de la destinée humaine. Jusqu'ici Rabelais nous a montré ce qu'il ne faut pas faire. Il a versé le ridicule Bur tes gens qui veulent être de l'avis de tout le monde, sur les amis du faux bel esprit, sur les complimenteurs qui craignent toujours de blesser les autres s'ils ne sont pas de leur avis, sur les chicaneurs et faiseurs de subtilités; il nous a appris à braver les difficultés fortuites de la vie, symbolisées par la tempêta Tout à coup il change de ton, il devient grave, c'est que nous ne sommes plus en présence d'ennemis qu'il faut combattre, mais en présence d'amis qu'il faut utiliser.
Remarquons d'abord que le christianisme est
l'Ile db la sagesse antique. 155
tout à fait en dehors de ce qui se passe dans cette lie. Nous sautons par-dessus, pour nous trouver en face des restes de l'antiquité. «Il y a là des ruines antiques, des inscriptions en caractères étrangers à la langue de l'église: des lettres grecques, hiéroglyphiques, slavonnes*- Il y a deux populations dans 111e, une population moderne de marchands et d'ouvriers, sans physionomie marquée, et une population d'êtres étranges, que nous ne voyons pas, mais auxquels l'auteur a l'art de nous intéresser. In* visibles maintenant, ils ne le furent pas toujours. Ils formaient autrefois use nation nombreuse, riche, industrieuse, hautement civilisée. Les monuments qu'ils ont laissés, et qui «sont en raines, personne dans la population actuelle ne serait capable d'en faire de semblables, et bien qu'on ne les voie plus eux-mêmes, ils exercent une puissante influence ; ce sont eux qui font le calme et la tempête, et quand l'un d'eux passe d'un monde dans l'autre, toute la nature est bouleversée.
Ces êtres qui ont survécu à la civilisation à laquelle ils ont présidé, ces restes de monuments, qui excitent la surprise d'Epistémon, c'est évidemment la civilisation antique, l'antiquité égyptienne et grecque. Lorsque ces Macréons passent d'un monde à l'autre, quand leurs œuvres, longtemps oubliées, apparaissent et sont manifestées par l'impression, une tempête intellectuelle en est la conséquence. La Renaissance est nne de ces tempêtes. Quand toute l'antiquité a surgi i la fois, elle a bouleversé d'abord, puis changé la face du monde. La population actuelle de Plie, ces artisans, ces ouvriers qui ne comprennent rien aux monuments en ruine, qui ne songent pas à
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se mettre en communication avec les survivants de l'antiquité, ce sont les hommes du moyen-âge, qui ne se sont pas doutés des trésors de science et de sagesse renfermés dans ces manuscrits et ces écrits, qu'on regardait avec un certain respect, mais avec lesquels on ne songeait même pas à lier connaissance.
L'ami de la vérité et de la science reconnaîtra en eux des amis. Il dira comme Pantagruel, qu'il ne regrette pas d'avoir «pâti la tourmente marine, laquelle les a tant vexés et travaillés» puisqu'il a eu le bonheur de pouvoir entrer en commerce avec eux. Il oubliera volontiers les persécutions et les vexations de toutes sortea que jettent sur son chemin les amis de l'obscurité, — et par là Rabelais nous fait entendre assez clairement qu'il s'agit de la vénérable assemblée réunie à Ghésil — i la condition de se trouver en communication avec les représentants de ce monde, détruit, mais qui a tant de choses à lui apprendre. Pantagruel a passé dédaigneusement à travers les pays de mesquineries, d'imitations, de bavardages et de chicanes, mais ici il s'arrête avec respect devant la sagesse antique, devant les héros de l'intelligence. Il y a ici une moisson i faire. Les civilisations antiques ne nous apprendront pas le mot de la destinée humaine, mais elles nous aideront à le trouver.
Ce ton grave et respectueux que Rabelais prend ici en face des dieux antiques, fait supposer qu'il n'était pas ennemi de cette combinaison de l'hellénisme et du christianisme, qui avait charmé nombre d'esprit supérieurs, en Italie surtout, au siècle précédent, et que la réforme de Luther vint brusque-
Q\URB8HEPBENÀNT ET ANTIPHTSIK. 157
ment arrêter ; cette combinaison lui semblait évidemment moins éloignée de la vérité que ces lattes du catholicisme et du protestantisme qu'il va nous montrer tout à l'heure, et pour lesquelles il est loin d'être aussi respectueux.
Rabelais se tient complètement en dehors des questions de dogmes. Il ne s'en prend qu'à celles qui n'intéressent que la forme et non le fonds des croyances, aux questions de pure discipline. Là première qui surgit devant nous, c'est celle de l'abstinence et du jeûne. À peine a-t-on perdu de vue l'Ile des Macréons, qu'on aperçoit l'île de Tapinois, autrement dit l'Ue Misérable, habitée par un monstre nommé Quaresmeprenant, personnification du carême,
— et par sa cour ichthyophage.
Pantagruel témoigne quelque désir de descendre dans son île et de faire connaissance avec lui; Xénomanes l'en détourne. «A quoi bon?» lui dit-iL
— «Vous verrez là, un grand avaleur de pois gris,
— c'est-à-dire un famélique, — un grand caquerolier— mangeur d'escargots, — grand preneur de taupes, grand boteleur de foin, — ces gens -là sont ordinairement maigres , et misérables , — un demigéant à double tonsure, extrait de Lanternois, — parce que le concile des Lanternes, le concile de Trente, avait conservé le carême, attaqué par les protestants et un grand nombre de catholiques, — gonfalonier des Ichthyophages — mangeurs de poisson, — dictateur de moutarde — parce que la moutarde est nécessaire pour faire digérer les mets de carême, — calcineur de cendres — à cause du mer-
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credi des cendres qui outre le carême de quarante jours,— père et nourrisson des médecins, à cause des maladies qu'engendrent le jeûne et l'usage exclusif du poisson, si nous en croyons Rabelais, qui parait avoir eu peu de goût pour ce genre de nourriture, — foisonnant en pardons et indulgences, homme de bien, du reste, bon catholique et de grande dévotion; pleurant les trois quarts du jour et n'assistant jamais aux noces — interdites en carême, comme chacun sait — Il se repaît de hauberts, de casques et de morions salés — ce qui est peu nourrissant;— quant à ses habits, il porte «gris et froid, rien devant, rien derrière et manches éà même.»
Comme Pantagruel semble prendre goût à ce portrait, Xénomanes lui fait l'anatomie du personnage. Cela dure trois chapitres, dans lesquels l'auteur accumule tous les genres de monstruosités. Puis vient la description des mœurs du roi des mangeurs de poisson.
Cas estrange. Travailloit rien ne faisant, rien ne faisoit travaillant.
Le jeûne du carême est pénible et ne profite & rien.
. [111 dormoit les œils onvers comme font les lièvres de Champagne, craignant quelque camisade [attaque subite] des AndouilleB, ses antiques ennemies.
Les Andouilles figurent les protestants, ennemis acharnés du maigre et du carême.
[Il] rioit en mordant , mordoit en riant. Rien ne mangeoit jeûnant, jeunoit rien ne mangeant. Grignotoit par soubçon, beuvoit par imagination. Se baignoit dessus les hauts clochers et se seichoit dedans les estangs et rivières. Peschott en Pair
QUÀBESMEPRKNANT ET ANT1PHYSIE. 159
et y prenoît des ecrevices decumanes [énormes]. Bien ne craignoit que son ombre et le cry des gras chevreaulx. De son poing faïsoit un maillet.
Cet entassement de proverbes, qae nous abrégeons beaucoup, a pour but de montrer que Quaresmeprenant faisait tout à l'inverse du bon sens, autrement dit, que le jeûne du carême est une in-' vention contre nature.
Ce chapitre se termine en effet par l'allégorie de Contre-Nature ou Antiphysie, opposée à Nature ou Physie. Pantagruel , qui la rapporte , dit qu'il Ta tirée d'un célèbre apologue antique. La Monnoye a prouvé 1 que Fauteur de cet apologue n'est ni ancien, ni fort connu. Il résulte du texte latin, qu'il cite , que Rabelais s'est borné à traduire , sauf la conclusion, qui lui appartient.
< La Nature , nous dit-il, mit au monde d'ellemôme Beaulté et Harmonie. Contrenature ou Antiphysie fut jalouse de cette maternité, et avec l'aide des forces physiques de la nature, elle eut aussi deux enfants : Amodunt2 et Discordance., Ils avaient la tête ronde , les oreilles relevées à la façon des &nes, les yeux hors de la tête et fixés au bout d'une espèce d'os, comme ceux des écrevisses, les pieds ronds, et les bras tournés en arrière vers les épaules. Ils cheminaient sur la tête, faisant continuellement la roue. Antiphysie soutenait que cette manière de marcher était la plus naturelle ; que les cieux et autres choses éternelles cheminaient ainsi en tournant tirculairement; qu'avoir les pieds en l'air et la tète en bas, c'était imiter le créateur de l'u-
1 Menagiana, I, p. 287. - * Sans forme, mot formé de * privatif grec et de modus, modum, manière, forme.
ni vers, qui a voulu que les cheveux fussent eu l'homme comme racines, les jambes comme rameaux; tandis que les enfants de Nature se tenaient dans la position peu logique dan arbre renversé. Elle prouvait de même qu'il était plus raisonnable de tourner les bras vers les épaules, afin de défendre le dos, que de les diriger en avant, où le corps avait déjà les dents pour se défendre. Par ces raisons et autres semblables, Antinature se fit un grand nombre de partisans; tels étaient les Matagotz, Cagotz et Papelars — qui avaient inventé le carême — les Maniacles Pistolets — ou maniaques de Pistoie, sectaires qui s'étaient manifestés à Pistoie vers 1300,— < les Démoniacles Calvins, imposteurs de Genève, les enragés Putherbes, Briffaulx, Caphars, Chattemittes, Ganibales et autres monstres difformes et contrefaits, en despitde nature. »
On voit que, si Rabelais attaque les catholiques sur la question du carême, ce n'est pas au profit des protestants, puisqu'il inscrit Calvin au nombre des enfants de Contrenature , côte à côte avec le moine Puits-Herbault (Putherbe), les hypocrites de toute couleur, et les cannibales mangeurs de chair humaine.
Pendant que Xénomanes faisait le portrait de Quaresmeprenant, frère Jean se mit plus d'une fois en colère, et en apprenant que ce grand Lan ternier avait failli exterminer les Andouilles grasses qui habitaient l'Ile voisine, il voulait absolument descendre dans son lie pour le mettre en pièces. Panurge combattit cette idée. Il déclara qu'il n'était
Ll 80CFFLEUB OU PHT8ETÈBE. 161
ni assez fou ni assez hardi pour attaquer le Carême. Si on s'engageait dans cette affaire, on risquerait de se trouver pris entre loi et les Andouilles — entre les partisans du maigre et les partisans du gras — comme entre l'enclume et les marteaux. Mieux valait passer outre.
On le crut et Ton se dirigea vers l'île Farouche, séjour des Andouilles. Mais i ce moment on aperçut un énorme physetère, un souffleur, qui s'avançait vers les voyageurs « bruyant, ronflant, enflé, » plus haut que les hunes des navires, cet jettant eaux de la gneulle en Pair devant soy, comme si f ust une grosse rivière tombante de quelque montaigne.»
La petite flotte se dispose en Y, et Ton se prépare à attaquer rénorme béte. Panurge tremble de peur, suivant son habitude. Gela ne l'empêche cependant pas de donner libre cours à son érudition, et de rappeler Andromède exposée à un monstre marin, et le duc de Clarence qui, condamné à mort, demanda à être noyé dans un tonneau de Malvoisie» On fiait pleuvoir sur le souffleur «dards, dardelles, javelotz, espieux, pertuisanes, etc., rien n'y fiait: les gros boulets semblaient fondre sur sa peau «comme font les tuilles au soleil.»
Pantagruel intervient alors. Il était d'une adresse merveilleuse. A mille pas, avec une de ses flèches, il ouvrait les huîtres en écaille sans toucher les bords ; il mouchait une bougie sans l'éteindre, frappait les pies à l'œil , dessemelait des bottes sans les endommager, et tournait les feuillets du bréviaire de frère Jean sans rien déchirer. Il lance au souffleur un premier dard sur le front, et lui transperce les mâchoires et la langue, si bien qu'il n 11
162 livre iv.— vouas a l'oracle de la ûi>e bouteille .
n'ouvre plus la bouche et ne jette plus d'eau; au second coup» il lui crève l'œil droit; au troisième, l'œil gauche. Ces trois dards avaient été si adroitement lancés qu'ils lui faisaient trois oornes sur le front Pantagruel lui en lança également trois au-. très sur l'échiné , à égale distance Tune de l'antre, une quatrième sur la queue, — et enfin cinquante sur un flanc et cinquante sur l'autre ; si bien que la grosse béte se tourna sur le dos, comme font d'ordinaire les poissons morts , et l'on n'eut plus qu'à la tirer après soi quand on aborda TUe Fa* rouche. Là le souffleur fut dépouillé de sa graisse, qu'on prétendait être fort utile à la guérison d'une maladie assez commune, celle qu'on appelle «Faute d'argent* »
Depuis que Panurge a posé la question de son mariage, nous n'avons pris qu'une seule fois Rabelais en flagrant délit de fantaisie: la sortie de Gargantua contre les mariages subreptices. L'apparition du souffleur est-elle un nouveau tas du même genre ? Cela n'aurait rien d'étonnant. Rabelais aime à décrire et à faire parade de son érudition, et l'on pourrait penser qu'il a saisi cette occasion pour fournir une nouvelle preuve de son savoir et de son talent. Il n'en est rien cependant ; l'apparition du poisson gigantesque entre l'Ue de Qaaresmeprenant et celle des Andouilles n'a rien de fortuit. Après l'Ile des Imitateurs, nous avons eu l'histoire de Dindenault et de ses moutons, qui offre un exemple de l'imitation poussée au delà des limites de l'absurde- Ici les faits se succèdent dans un ordre semblable. L auteur a commencé par nous divertir aux dépens de Qaaresmeprenant en personne, mainte-