LE CARÊME ET LES ANDOUILLES
Haut il personnifie l'iehtyophagie , l'abstinence de viande et l'usage du poisson, dans un poisson colossal. Pantagruel, qui s'est moqué de l'abstinence à propos de Quaresmeprenant , attaque le poisson , le larde de flèches, le rend ridicule et le tue au profit des habitants de l'Ile Parouche, des mangeurs de gras, des ennemis de l'abstinence. L'allégorie est elaire, et il nous semble inutile d'insister. C'est un second assaut donné à l'abstinence quadragésimale. Nous en Terrons plus loin .un troisième.
Les voyageurs abordent à l'île Farouche. En face de Quaresmeprenant et de ses troupes nourries de poissons, nous trouvons celles des Andouilles, hâbitaées à faire gras toute l'année. Mais ne croyez pas que l'on soit plus tolérant ici que dans le pays voisin. Les Andouilles calvinistes sont terriblement soupçonneuses. Quiconque admet la justification par les oeuvres et non par la foi, quiconque n'est pas préoccupé avant tout du péché originel et croit que tout homme, sans exception, peut être sauvé à la condition de bien vivre, celui-là est suspect et doit être rejeté de la communion. Nos voyageurs s'en aperçoivent bientôt.
Ils avaient pris terre dans un petit port de l'Ile et dînaient joyeusement sur l'herbe dans un charmant petit vallon, près d'un cours d'eau. Au moment du second service, Pantagruel aperçut certaines petites Andouilles apprivoisées, qui avaient monté sur les arbres pour les regarder manger. Ils comprirent qu'ils étaient en pays hostile, et qu'ils avaient en face d'eu les ennemies acharnées de Quaresmeprenant. h ii#
164 LIVBE IV.— VOYAGE A L'OlUCLK J>B LA PIVE BOUTEILLE.
Pantagruel aurait bien voulu réconcilier les deux parties, les deux communions ennemies. Xénomanes lui dit que c'était impossible. Lors d'un voyage qu'il avait fait précédemment dans le pays, il était parvenu à ménager entre les adversaires une sorte de trêve; mais depuis que le concile de Chésil [lisez de Trente] avait maintenu le carême, les Andouilles et Quaresmeprenant s'étaient monté réciproquement la tête ; les Andouilles surtout avaient montré que ce n'est pas pour rien que leur domaine s'appelait l'île Farouche ; elles étaient devenues incroyablement intolérantes, voyant partout des ennemis, et donnant ce nom à tous ceux qui ne se livraient pas à elles sans réserve.
Les Andouilles qui avaient grimpé sur les arbres étaient en effet des espionnes; elles allèrent avertir leurs compagnes, qui s'avancèrent en corps de bataille pour attaquer les voyageurs, avec fifres, trompettes et clairons. D'après leurs 78 enseignes (remarquez ce nombre, qui revient constamment) on jugeait qu'elles pouvaient bien être 42,000.
La bataille est livrée dans toutes les formes. Frère Jean se met à la tête des cuisiniers, et attaque avec des broches et autres instruments de cuisine. Pantagruel fait dignement son rôle de général et de géant. Quant à Panurge, pendant la bataille, il se charge de garder les vaisseaux et de prier pour les combattants. Après la victoire, il est stipulé qu'une certaine quantité d'andouilles sera payée chaque année à Gargantua, et on lui expédie le premier payement; mais un grand nombre des prisonnières périrent en chemin; on les enterra à Paris dans la rue Pavée d'Andouilles, qui a pris plus tard
l'Ile des vàihes disputes. 165
le nom de rue Pavée-Saint-André-des-Àrts. C'est aujourd'hui la rue Séguieh
Pantagruel reconnaît que l'exagération des mangeurs d'andouilles n'est pas moins ennemie de la vérité que celle des mangeurs de poisson, et il poursuit sa route.
Les voyageurs vont se remettre et respirer dans 111e de Ruach. Respirer est le mot, car là les habitants ne se repaissent que de vent. C'est le pays de la vanité et de la présomption.
Lucien, dans son Histoire véritable, avait déjà montré des hommes se nourrissant de fumée. Suivant lui, les habitants de la lune, quand ils veulent dîner, « allument du feu et font rôtir sur le charbon certaines grenouilles volantes qui sont chez eux en grande quantité, puis ils s'assoient autour de ce feu comme autour d'une table et se régalent en avalant la fumée qui s'exhale du rôti. Tel est leur plat solide. >
À Ruach, les habitants mangent simplement du vent, qu'ils renouvellent, les pauvres par girouettes, les riehes par moulins à vent; ils dégustent les vents et apprécient leurs différentes saveurs, confine nous faisons des vins, et ils en font provision. Us se plaignent à Pantagruel d'un personnage qui leur a fait beaucoup de mal, l'empereur Bringuenarilles, grand amateur de vaine renommée aussi, qui se repaissait de moulins à vent. Lors de sa première visite on mit dans les moulins force coqs et force poules. La première fois qu'il les avala, peu s'en fallut qu'il n'en mourût, car les coqs lui chantaient dans le
corps, les poules lui volaient à travers l'estomac, et les renards du pays, qui entendaient tout cela» s'élançaient da&s sa bouche pour les poursuivre. Le médecin, pour le guérir, lui conseilla d'écorcher un renard [vomir] à l'heure du paroxijme, et cela lui réussit. On lui donnait aussi des pilules composées de lévriers et de chiens terriers. Mais c'était un rude vo?sin que ce personnage. — « N'ayez plus peur, lui dit Pantagruel. Le grand avaleur de moulins à vent est mort, je vous l'assure; Il est mort suffoqué et étranglé en mangeant un coin de beurre frais [c'est-à-dire un morceau de pain formant Va coin, entouré de croûte de trois côt^s et garni, de beurre] à là gueule d'un four chaud, par l'ordonnance des médecins, et il ne reviendra plus dans Ttle du Vent »
Cette dernière circonstance de la mort de Bringuenarilles se retrouve daps Ips traditions des environs de Cherbourg. Plusieurs personnages fantastiques des récits populaires meurent de mém9 < en mouougeant un coin de buurre frais à la goule d'oA fouour, par ordonuanche de mechchin. » Cette /fin d'un personnage fatraleux est ordinairement présent fée d'une façon ironique, et comme conclusion, d'un récit auquel on n'ajoute pas foi. On ne peutguèrç admettre qu'où Tait empruntée à Rabelais; mais d'o4ù cette idée bigarre est-elle pro venue? Est-ce. une fantaisie? est-ce une allusion? est-ce une simple plaisanterie contre les médecin; et leurs remèdes impuissants? Nous n'avop&xiqn pu découvrir & ce siyet.
Les circonstances qui précèdent la mort de Bringuenarilles rappellent dasse* pr^s celles ^ui accemr