LES PAROLES GELÉES
Pantagruel recueillit quelques-unes de ces paroles, et les jeta sur le tillac, elles avaient la forme de dragées de diverses couleurs. Nous y vîmes des raota ée gueule , des mots de siaople, d'azur, de sable, des mots dorés.
Les couleurs sont ici désignées par les termes de blason: gueules, c'est rouge; sinople, vert; sable, noir.
Quand ou les échauffait quelque peu entre les nains, elles fondaient comme de la neige et on les entendait, mais on ne les comprenait pas, parce que «c'est oit langage barbare». Une de ces paroles éclata comme un coup de faucon ou petit canon. — Donnez-nous-en encore, dit Panurge à Pantagruel. — Donner des paroles , c'est affaire d'amoureux, répondit Pantagruel. — Vendez-nous-en alors. — C'est affaire d'avocat. Il en jeta cependant quel* ques poignées sur le pont On entendit toutes sortes de bruits et de sons ; il y avait des paroles pi* quantes, des paroles sanglantes, qui retournaient quelquefois contre ceux qui les avaient proférées, sous forme d'une gorge coupée, — c'est-à-dire qu'on coupait la gorge à celui qui les avait proférées. — Mais la plupart des mots étaient inintelligibles.
Les voyageurs avaient pu se flatter que ces mots du passé si bien conservés contiendraient peut-être quelque révélation intéressante; mais ils reconnurent bientôt qu'il n'y avait rien de semblable à espérer de ce ctté. Les mots dégelés ne parlaient que de bataille. Pantagruel se lassa bientôt de cette recherche inutile.
L'histoire du passé n'est pleine , en effet, que de luttes san& cesse renaissantes, où le plus fort finit par écraser le plus faible. L'homme a mal usé de sa
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liberté dans le passé, laissons l'histoire de côté. L'histoire des batailles et des guerres est bonne tout au plus à nous avertir de ce que nous devons éviter et n'a rien à nous apprendre sur la question qui nous préoccupe.
Cette invention des paroles gelées aurait pu fournir à Rabelais une foule de détails comiques ; s'il s'en est abstenu, c'est évidemment qu'il craignait de voir son idée disparaître sous la profusion des ornements. Nous avons eu déjà quelques exemples de cette sobriété dans le récit, lorsqu'il tient à marquer plus nettement son but, à Ennasin, à Chéli, par exemple. Ici il devait être d'autant plus disposé à tirer un parti piquant de cette fiction des paroles gelées, que l'invention ne lui. appartient pas.» Johanneau cite, dans son édition, deux apologues de Calcagninus — • le même qui a déjà fourni .l'allégorie de Physis et Antiphysis — où la théorie du disciple de Platon sur les paroles tenues en réserva et se dégelant tout à coup est mise en action. Mais le plus amusant récit de ce genre est celui qu'qn trouve dans le Cortigiano, de Gastiglione. •
Un marchand de Lucques s'était rendu en Moscovie pour acheter des peaux de martre zibeline. Arrivé sur les bords du Borysthène [Dnièpre], qui était gelé, il essaya de converser avec les Moscovites qu'il voyait sur l'autre rive, mais c'est en vain qu'il criait de toutes ses forces , ses paroles ne parvenaient. pas jusqu'aux vendeurs et les leurs ne parvenaient pas jusqu'à lui celles se gelaient en chemin. Des Polonais qttlaydient aefvi de guide au
MESSEE GASTEB OU L* ESTOMAC. 18$
marchand, s'avisèrent d'un expédient; ils s'établirent sur le milieu de la rivière gelée, et y allumé* rent un grand feu. En arrivant là les paroles se dégelaient, comme la neige qui fond sur les montagnes au printemps et coule en torrents des deux côtés, — et Ton pouvait entendre parler de part et d'autre. Mais pendant tous ces préparatifs, les Moscovites las de ne rien comprendre, s'en étaientallée. Quant au Lucquois, il reconnut par les paroles qui lui arrivèrent à la fin, que les Moscovites voulaient vendre leurs fourrures trop cher et il retourna dans son pays.
L'histoire des paroles dégelées a reparu de nos jours dans les Aventures du baron de Mtinchhausen.
A la fin du chapitre précédent , Panurge , lassé de chercher en vain un sens aux mots de gueule et' de sinople qu'il ramassait, s'est écrié : Plût & Dieu, que sans aller plus loin, j'eusse le mot de la Dire Bouteille!
Ce. cri de Panurge est aussi le cri de fatigue du narrateur. Rabelais est évidemment las ici comme à la fin du second livre, mais il ne veut pas se l'avouer à lai-méme; les pages continuent à s'entasser, il y en a encore de charmantes çà et là, mais l'auteur se trouve dans le cas d'un professeur que le sommeil gagne et qui veut pourtant, bon gré mal-* gré, continuer sa leçon. Babelais s'endort à la fin et termine son quatrième livre, sans qu'on puisse s'exn pliquer pourquoi il s'arrête4 là plutôt qu'ailleurs, pourquoi il ne s'est, pas arrêté de préférence vingt pages, auparavant
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Une seule escale nous reste à faire jusqu'à la fin du livre, c'est dans l'Ile de Messer Gaster ou de l'estomac Cette lie au premier abord sembla scabc euae, pierreuse, mentueuse, infertile, mats une fois qu'on fut arrivé au sommet, elle parut si charmante que nos voyageur» se crurent dans le paradis terrestre. À peu de distaEce ils aperçurent un superbe palais» Ce palais était celui de la Vertu , et son gouverneur était Messer Gaster. L'auteur, dans cette désignation, songeait sans doute à la male&wda Famés de Virgile, à la faim mauvaise conseillère; il est moins difficile, en effet, d'être vertueux si le ventre est pleinement satisfait
Quant à Gaster , c'est le premier maître es arts du monde. C'est un souverain impérieux, rigoureux, rond, dur, qui n'a point d'oreilles, qui ne parle que par signes, mais à qui tous obéissent plus vite qu'aux édits des préteurs et aux commandements des rois. Tous travaillent pour lui, mah «il fait ce bien an monde qu'il lui invente toutes arts, toutes machines, tous mestiers, tous engins et subtilitez.»
Il a deux sortes d'importuns à sa cour: les engastrimythes ou ventriloques et les gastrolâtres. Les premiers ne sont introduits ici que pour permettre i l'auteur de raconter les faits de ventriloquie qu'il connaît Quant aux gastrolâtres, à ceux qui adorent leur ventre et sont prêts à tout lui sacrifier, à eenx qui n'aiment qu'à banqueter et qui croient que tout dans la vie doit se réduire à bien boire et à bien manger, Pantagruel a peu de sympathie pour eux, et il fait une sortie contre «ces gens qui ne font rien et ne sont pour la terre qu'an poids inutile.» Cette protestation, très vive dans la forme, nous montre la vé-
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ritable pensée de Fauteur et prouve que* lorsque dans ses prologues, il s'adresse aux buveurs et aux mangeurs, c'est uniquement afin d'obtenir un passeport pour les audaces qu'il va se permettre, et cacher sa pensée philosophique sous le costume in offensif de la gastronomie.
Les gastrolàtres ont leur dieu , Manduce , un gigantesque mannequin qu'ils promènent en procès* sion, et auquel ils font des sacrifices très variés. Ce soat des dîners, des soupers, des déjeuners, dont le menu occupe un grand nombre de pages et peut être d'un vif intérêt pour les cuisiniers. Ou sait que Rabelais aime à se livrer à ces orgies de mots.
Pantagruel voit défiler cette procession avec patience, mais non sans un peu d'ennui.
L'auteur retrouve sa verve pour nous montrer comment Gaster a été le père des arts.
Dès le commencement il tarent* Fart fabrile , et agriculture pour cultiver la terre, tendant à fin qu'elle luy produisis grain. Il inventa l'art militaire et armes pour grain défendre, médecine et astrologie, avec les mathématiques nécessaires, pour grain en saulveté par plusieurs siècles garder et mettre hors les calamités do l'air, deguast des bettes brutes, larecin des briguands. Il inventa les moulins à eau» à vent* è» bras, à autres mille engins, pour grain mouldre et réduire en faf ine : le levain pour fermenter la paste, le sel pour lui donner saveur : (car il eut œste cognoissauee, que chose on monde phu les humains ne rendoit à maladies tnbjeetz , acte de pain non fermenté» non salé user :) le feu pour le cuire, les horologes et quadrans pour entendre le temps de la cuicte de Pain, créature de Grain. Est advenu que Grain en un pays defafltoK, il inventa art et moyen de le tirer d'une contrée en antre. II par invention grande mesla deux espèces d'animcms, aenes et jumens, pour production d'une tierce, laquelle noua
appelions .muletz, béates plu» puissantes, moins délicates, plus durables au labeur que les autres. Il inventa chariotz et charrettes pour plus commodément le tirer. Si la mer ou rivières ont empesché la traicte, il inventa basteaulx, gualeres, et navires (chose de laquelle se sont les elementz esbahiz) pour oultre mer, ouhre "fleuves et rivières naviguer, et de nations barbares, incogneues, et loing séparées, Grain porter et transporter.
Mais après avoir célébré les inventions et découvertes sérieuses, voici un chapitre ou deux, où l'auteur accumule une série de recettes et prétendues découvertes des plus saugrenues. Il nous enseigne, par exemple, l'art d'évoquer la pluie des deux en répandant une certaine herbe sur le sol; l'art d'arrêter en l'air l'averse prête à tomber ou de la diriger sur la mer; l'art d'arrêter un troupeau de chèvres qui s'enfuit à toutes jambes , en mettant une branche de panicaut dans la bouche de la dernière ; l'art de tirer un coup d'arme à feu contre quelqu'un sans qu'il coure le moindre danger en plaçant sur le trajet un aimant, lequel attirera la balle, à condition qu'elle soit de fer ; l'art de faire retourner les boulets contre ceux qui les ont lancés.; l'art d'ouvrir toutes les serrures avec l'herbe appelée Ethiopis; — on se rappelle que le peuple russe attribue cette propriété à la saxifrage; — il nous explique comme quoi le sureau qui croit dans un pays où l'on entend le chant du coq, n'est Plis bon à faire des flûtes, etc., etc.
C'est à se croire dans une réunion de spirites, un jour qu'on a fermé la porte et qu'on est sûr qu'aucun profane ne s'est glissé dans le sanctuaire.
Il faut, reconnaître! cependant qu'il. y a dans l'accumulation de ces recettes cet air d'ironie que l'au-
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teur sait si bien prendre , et qui vous dit, comme frère Jean : Je n'en crois que ce qui vous plaira.
Cet épisode de Gaster et la sortie de Pantagruel contre les gastrolfttres venant après la bataille de Quaresmeprenant et des AndouiUes , du Maigre et du Gras, a pour but de montrer que ce n'est pas au nom de la gourmandise, que ce n'est pas comipe gourmet, que Rabelais proteste contre l'obligation d'observer l'abstinence ; ce n'est pas non plus uniquement au profit de l'hygiène — quoique, dans le livre suivant, il fasse intervenir cette considération,. — mais à un point de vue tout à fait général ; il juge la mortification inutile et croit que jeûner est une mauvaise manière d'honorer Dieu. Ce qu'il prêche, c'est la modération en toute chose : Jouissez de tous les biens que Dieu vous donne, n'en abusez pas. Tel est le résumé de sa morale*
On s'est remis en marche. Calme plat Chacun, s'occupe suivant son goût. Pantagruel s'était endormi, tenant en main ce roman grec mystique de Théagène et Chariclée qui, plus tard, enchantait Racine écolier ; Epistémon prenait la hauteur du soleil ; frère Jean surveillait la cuisine et calculait l'heure d'après l'état de cuisson des mets; Panurge faisait des bulles de savon; Carpalim fabriquait un moulin avec une coquille de noix, etc.
On passe devant l'Ile de Chaneph. — Quelles gens l'habitent ? demande Pantagruel. — Des hypocrites, des chattemites, des hermites, des cagotB, tous pauvre» gens vivant des aumônes que les voyageurs leur donnent. Il y a pareillement des hypocritesses, chattemi-
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tesses, hermitesses, et des hypocritillons, chattemitil- Iods et hermitiflons. — * Passons outre, s'écrie-t-on, tout d'une voix. Pantagruel envole une aumône aux habitants et habitantes et poursuit son voyage. On cause de choses et d'autres : A quelle heure fautil dîner ? « Le riche quand il a faim , le pauvre quand il à de quoi.* Ou discute sur lès poisons et les animaux venimeux. On rappelle à ce propos qu'Euripide a dit: Contre la plupart des animaux venimeux on a trouvé un remède, mais contre la mauvaise femme il n'y en a point.
Une autre lie apparaît ; c'est celle de Ganabin ou lies voleurs ; frère Jean est d'avis d'y descendre, Pantagruel est d'avis contraire ; quant, à Panurge, il a peur selon sa coutume , et pour ne pas être forcé d'aller à terre, il va -se cacher au milieu des provisions. Jean propose, pour lui jouer un tour, de faire partir tous les capons de la flottille. Le moyen Téussit; on voit bientôt Panurge paraître pâle, défait, en désordre, et étreignant, sans savoir ce qu'il fait, un chat qui l'égratigne pour lui échapper
On lui conseille en riant d'aller changer de toilette, et c'est là-dessus que se termine le livre.
C'est le cas de dire:
Belle conclusion et digne do l'exorde!
Rabelais ne savait pas mieux finir un livre que Lamartine, comme orateur, ne savait fitir.un discours . Ste-Beuve dit à ce sujet :
Aux instants où l'Homère bouffon sommeille, il lui arrive de prolonger machinalement et comme en rêve cette .fcilacfeé sans motif et de la pousser jusqu'à la satiété -et an dégoût. C'est comme un chantre aviné gui continue de ronfler sur un aeul ton, sur une seule rime, ses litanies jubilatoires.