AUTHENTICITÉ DU V* LIVRE
D'un examen attentif des objections formulées et de l'ouvrage lui-même, voici ce qui nous parait résulter.
L'authenticité du cinquième livre ne peut être niée entièrement que par ceux qui se représentent Babelais marchant au hasard, entassant les épisodes sur les épisodes sans un plan déterminé d'avance. Nous croyons avoir montré que ce plan existe, qu'il est très précis, que Rabelais le suit minutieusement et ne s'en écarte jamais. Jusqu'ici tous les incidents, ceux mêmes qui paraissent insignifiants au premier abord, rentrent dans ce plan, et se rattachent sans exception à la même donnée fondamentale.
Cette donnée fondamentale continue-t-elle à se développer dans le cinquième livre ? A mesure que nous avançons, nous rapprochons-nous de la conclusion ? Toute la question est là. Si la conclusion est la conséquence des prémisses, la question est résolue ; Rabelais est l'auteur du cinquième livre, au moins pour le plan et pour l'idée.
Eh bien, nous tâcherons de démontrer que, entre les divers épisodes qui composent ce livre, il n'en est pas un qui ne soit le développement du plan primitivement tracé.
Les objections contre l'authenticité de cette partie de l'ouvrage portent, les unes sur la forme, les autres sur le fonds.
On relève dans ce livre un certain nombre de
plaisanteries fades. On prétend que d'une partie à
l'autre, Panurge a perdu une notable portion de sa
finesse et de son esprit. Le fait est vrai, mais si
cette objection était seule, elle ne suffirait pas à infirmer l'authenticité du livre. Dans les chapitres de l'ouvrage que personne ne conteste à Rabelais, toutes les plaisanteries ne sont pas bonnes, il s'en faut. Bien d'ailleurs n'empêche de supposer que la verve, le gatté de l'auteur se sont refroidies en vieillissant L'histoire littéraire est pleine de faits de ce genre. Le Barbier de Sêville, par exemple, et le Mariage de Figaro sont des comédies pétillantes d'esprit, des comédies où tous les mots portent. Relisez ces pièces, et puis relisez aussi leur suite: la Mère coupable. L'auteur est le même, les personnages sont les mêmes, mais quelle différence d'entrain dans le stylet comme l'esprit de Figaro s'est émoussé d'une œuvre à l'autre 1 Si Beaumarchais en vieillissant a perdu sa verve et sa gaité, le même malheur aurait pu arriver à Rabelais sous le coup de la vieillesse et du chagrin qu'avait dû lui oc* casionner la nécessité de renoncer à des fonctions qui composaient son principal moyen d'existence.
On s'en prend aussi aux détails du style, faible ici, là entortillé, peu intelligible quelquefois, et trop chargé d'érudition. On pourrait répondre qu'à toutes les époques de sa carrière littéraire, Rabelais a abusé de l'érudition et s'est amusé à entortiller, à guillocher son style. La faiblesse cependant n'est jamais son défaut , et il y a dans le cinquième livre des pages évidemment très faibles, le prologue surtout.
La seconde objection, c'est que Rabelais, dans cette partie, est beaucoup plus agressif que dans les autres. Jusqu'ici il a ri, il a plaisanté, soit de certains points de la discipline de l'église romaine, soit de
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l'administration de la justice. Dans le cinquième livre, les attaques dépassent la raillerie, il y a de l'amertume, de la colère, du ressentiment. De plus l'auteur fait, à certains égards, cause commune avec les calvinistes, qu'il avait jusqu'alors confondus dans ses railleries avec les catholiques exagérés.
On pourrait répondre encore que, lorsque Rabelais a pris la plume une cinquième fois, il pouvait bien être quelque peu surexcité et exaspéré. Il avait obtenu un privilège du roi pour faire imprimer son quatrième livre, et le parlement avait empêché la vente de l'ouvrage. Il avait espéré achever tranquillement sa vieillesse à Meudon au milieu de ses paroissiens qui l'aimaient, et jouissant du revenu de deux cures, on l'avait forcé de se démettre de toutes deux, et d'aller s'établir à Paris dans un isolement relatif. Ces disgrâces tombant sur lui coup sur coup à la fin d'une longue carrière, — Rabelais avait de soixante & soixante-dix ans, — auraient bien pu l'exaspérer et donner de l'amertume à son dernier écrit.
Cette explication peut suffire pour justifier l'énergie de certaines peintures satiriques, la colère, par exemple, que respire l'épisode des Chats Fourrés, mais non la tendance prononcée vers le protestantisme que manifestent certains passages. L'intelligence de Rabelais se tenait à un point de vue trop supérieur pour que l'ardeur de la lutte pût le jeter dans ce parti.
Les contradictions entre les idées, les faiblesses d'exécution, les incompatibilités de détail, les violences de langage , étrangères à la manière habituelle de Rabelais, ont une explication beaucoup plus simple.
Dès le troisième livre Rabelais a arrêté son plan, mais il a dû se borner à en marquer les points principaux, s'en remettant à l'inspiration du moment pour déterminer la forme des épisodes sous lesquels il voulait manifester son idée. Les scènes, il les écrivait évidemment à mesure qu'elles lui venaient à l'esprit, sauf à les coordonner ensuite. Cette coordination est quelquefois indiquée avec une certaine sécheresse, comparativement à l'exubérance de détails des épisodes. Ainsi, par exemple, la descente dans l'Ile des Imitateurs, a tout l'air d'avoir été faite après coup pour expliquer le but de la longue histoire des moutons de Dindenault. Il en est de même de quelques autres épisodes peu développés, qui ont été placés là simplement pour marquer les étapes.
Rabelais a dû suivre la même méthode lorsqu'àprès avoir quitté Meudon, il aura repris la plume pour achever son ouvrage; c'est ainsi que seront nés les principaux épisodes du livre : Plie Sonnante, les Chats Fourrés, l'Ile de la Quinte. La maladie, la mort sont venues le surprendre avant qu'il eût terminé son travail. On n'avait pas alors le respect que nous professons pour les manuscrits laissés imparfaits par un grand écrivain. Qu'on se rappelle ce qui est arrivé pour les trésors de science et d'observation laissés par Léonard de Vinci '. On se contenta d'en extraire un court Traité de la Peinture , et Ton négligea toute la partie scientifique, la plus curieuse cependant, puisqu'elle contenait le germe d'une foule de découvertes qui ont attendu deux siècles pour être faites par d'autres. Qu'on se rappelle même ce que , cent ans après , on a fait des manuscrits de
1 Voir A. Houasaye. Eist. de Léonard <k Vinci, in 8°. 1869.
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Pascal On en a extrait les passages qui ont paru les plus édifiants, et on les a publiés en les abrégeant, en les modifiant souvent — et encore ce n'est pas comme œuvre littéraire qu'on a édité ces extraits modifiés et mutilés, mais comme ouvrage d'édification et presque de dévotion. Il en a été de même lorsqu'on a entrepris de publier les sermons laissés incomplets par Bossuet.
Telle est l'histoire des manuscrits de Rabelais. On les a d'abord négligés comme imparfaits , puis lorsqu'on s'est décidé à les publier, on les a raccordés et complétés comme on a pu, afin de les présenter en habit décent au public.
Rabelais était toujours disposé à voir les choses en grand, héros et livres. Son cadre était très élastique, il est probable qu'il avait projeté beaucoup de scènes qui n'ont jamais été écrites. Une preuve entre autres, c'est que le chapitre que porte maintenant le n° XVI (les Àpodeftes) était coté XXXIX sur un manuscrit, tandis qu'au chapitre XXXII actuel , nous sommes déjà) dans l'Ile des Lanternes. Dans le titre d'un autre chapitre, on nous annonce que Panurge faillit être tué, et le chapitre tel que nous l'avons, est complètement muet sur cet incident.
Une autre preuve encore, c'est que les épisodes si étroitement enchaînés dans le troisième et le quatrième livre, s'enchaînent beaucoup moins rigoureusement dans le cinquième. Tous se rattachent au plan général, mais il y avait place pour beaucoup d'autres, et nous ne retrouvons pas ici cette progression continue que nous avons signalée précédemment.
Pour nous donc, le plan du cinquième livre est indubitablement de Rabelais, mais l'ouvrage a été
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laissé imparfait , il y a des lacunes et des sutures. Les peintures vigoureuses sont l'œuvre du grand écrivain, les pages faibles, les plaisanteries fades ou empruntées aux livres précédents, sont l'œuvre de l'arrangeur ou des arrangeurs, aussi bien que les sorties purement calvinistes.
Nous regardons donc comme appartenant incontestablement à Rabelais — sauf des interpolations de détail, — les épisode* suivants :
L'Ile Sonnante,
L'épisode des Chats Fourrés,
Le voyage au royaume d'Entéléchie,
Le portrait de Ouy-Dire,
La conclusion finale.
Nous lui attribuerions aussi volontiers File des Ferrements, les traits principaux de l'histoire des Apodeftes, le voyage au pays d'Odes.
Il y a, ce nous semble, d'assez nombreuses interpolations dans l'île Sonnante, et dans la Conclusion ; il y en a aussi dans l'histoire des Chats fourrés.
Nous croyons qu'il faut mettre au compte de l'arrangeur anonyme, l'histoire assez insipide de l'ermite qui reçoit les voyageurs dans l'Ile Sonnante, une partie des plaisanteries de l'Editue, qui nous semble singulièrement fade après Homenaz; la sortie de Panurge contre la chouette, l'histoire du lit de plume et de l'aubergiste, et nombre d'autres détails. Le discours du mendiant dans l'Ile des Chats fourrés, quoique vertement écrit, ne nous semble pas non plus rentrer dans les allures de Rabelais. On dirait plutôt du Henri Estienne. Nous sommes disposé à effacer aussi de l'actif de Rabelais le tournoi de la Quinte, bien que l'idée de raconter une partie d'échecs sous