AUTHENTICITÉ DU V* LIVRE
forme de bataille ait pu lui venir à l'esprit. Nous croyons encore qu'on aurait tort de le rendre responsable de l'érudition quelque peu indigeste accumulée dans les derniers chapitres, et nous sommes persuadé que c'est le désir de grossir un livre plus mince que les autres, qui aura porté l'arrangeur ou les arrangeurs, à reprendre, pour les semer çà et là en les affadissant, quelques plaisanteries beaucoup mieux placées dans les livres précédents.
ni.
H est naturel de se demander quel a été ce réviseur, cet arrangeur, qui a fait pour le cinquième livre de Pantagruel, ce que Nicole, Arnauld, Périer, le duc de Boannez ont fait pour les Pensées laissées sans ordre par Pascal ; De Foris pour les fragments de sermons laissés par Bossuet, ou plutôt ce qu' Aimé- Martin a fait pour les Harmonies de la nature, restées incomplètes et sans liaison après là mort de Bernardin de St-Pierre.
On a nommé Tiraqueau et Jean Turquet, mais Tiraqueau est mort eu 1558, quatre ans avant l'impression de l'ouvrage ; il se peut cependant qu il y ait travaillé. Quand à Turquet, il se nomme ou à peu près comme l'éditeur dans une épigramme en quatre mauvais vers qu'il a mise en tête du livre et qu'il a signée Nature Quite, où il n'est pas difficile de découvrir l'anagramme de Jean Turquet. Ce Turquet, nous disent les contemporains, était un lettré et un ami de Rabelais. On n'a de lui aucune autre production, mais son fils s'est fait connaître par quelques ouvrages historiques. Ces renseignements sont maigres, mais si c'est à lui qu'on doit le prologue du
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cinquième livre, on n'éprouve aucun désir d'eu savoir davantage sur son compte.
Voici le quatrain qui figure en tête de la publication :
Rabelais, "est-il mort? Voici encore on livre. Non, sa meilleure part a repris ses esprits Four nous faire présent de l'un de ses écrits Qui le rend entre tous immortel et fait vivre.
On a conjecturé aussi que Henri Estienne pourrait bien avoir pris part à ce travail de révision et de correction. Henri Estienne n'a jamais pu arriver à composer pour son compte un livre complet, bien pondéré, ayant un commencement, un milieu et une fin. Mais dans les projets, essais, ouvrages imparfaits, qu'il a publiés, il y a souvent une singulière verve , une énergie tout à fait remarquable. Sa plaisanterie n'a pas la légèreté de celle de Rabelais, elle est plus acerbe , mais non moins pénétrante. Nous serions a^sez disposé à mettre à son compte quelques passages énergiques et violents du cinquième livre, le discours du gueux, par exemple, et quelques autres détails où l'auteur se montre plus près de Calvin par la pensée, et plus agressif par la forme que Rabelais n'a coutume de l'être, — si cette collaboration était appuyée de quelques preuves. Mais il faut reconnaître que jusqu'à présent, elle ne s'appuie que sur de simples conjectures.
Il ne paraîtra sans doute pas hors de propos de rapporter ici le sentiment de quelques écrivains sur ce cinquième livra.
Un médecin du XVIe siècle, Louis Guyon, pré-
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tendait que cet ouvrage avait été composé par un écolier de Valence qui vivait encore dç son temps. Vérification faite, il a été reconnu que Guyon avait confondu le cinquième livre avec la Mitistoire baragouine de Fanfreluche et Qaudichon^ composée par Guillaume des Autels, qui était en effet de Valence et qui s'est proposé d'imiter Rabelais. Cet ouvrage est une collection de bouffonneries sans esprit, du genre de celles que Rabelais attribue aux habitants d'Ennasin.
Le Duchat, le premier commentateur sérieux, croit que le livre est bien de Rabelais, sauf retouches. L'abbé de Marsy dit qu'on ne saurait douter que l'ouvrage ne soit authentique pour le fonds. Il suppose seulement que les premiers éditeurs, trouvant le manuscrit original en désordre, y auront ajouté des transitions.
Lemotteux, qui a traduit Rabelais en anglais, Régis qui Ta traduit en allemand, Ch.-Jacques Brunet, Nodier, et M. Lenient sont du même avis. Le fonds du livre est authentique, mais le manuscrit a été retouché par des mains malhabiles et calvinistes. M. Lenient, entre autres, croit reconnaître Henri Estienne dans quelques passages, qu'il ne désigne pas autrement.
Charles Lenormant voudrait bien, dit-il, que ce livre ne fût pas de Rabelais, mais la griffe de l'aigle y est empreinte. Il voit dans cette partie de l'ouvrage le testament acre et désespéré de l'illustre écrivain.
Delécluse est moins favorable. Il retrouve l'esprit de Rabelais dans le cinquième livre, mais la phraséologie ne lui parait pas aussi simple, aussi claire que dans les premiers. Il y trouve une prétention à
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l'érudition, des entassements de mots, une recherche d'inversions qui sentent le pastiche. Le style de l'allocution finale lui semble tourmenté. Delécluse, du reste, est comme Ste- Beuve, de ceux qui refusent de voir un plan quelconque dans l'œuvre de Rabelais, et croient que Fauteur marche au hasard ; il ne voit par conséquent, pas de lacunes dans ce cinquième livre.
Quant à MM. Burgaud des Maretz et Rathery, ils sont tout disposés à rejeter cet ouvrage et les notes qu'ils y ont ajoutées dans leur édition sont toutes de mauvaise humeur. Cette mauvaise humeur leur a même fait commettre quelques méprises dont les notes précédentes sont tout à fait exemptes.
Quant au prologue, il y a, chez tous les critiques, unanimité pour le condamner.
Quelle que soit du reste l'opinion que Ton adopte sur son origine, il faut reconnaître que ce cinquième livre est le plus audacieux de tous; la raillerie, bienveillante en somme, des autres parties de l'œuvre, est souvent remplacée ici par la colère. Les attaques contre l'église romaine surtout et contre l'administration de la justice, sont beaucoup plus accentuées. Il y a enfin dans tout le livre plus de satire amère et moins de gaité que dans le reste du roman.
L'auteur nous conduit d'abord à File Sonnante. Après quelques jours passés sans apercevoir aucune terre, on s'approche d'une lie qui s'annonce par un bruit lointain de cloches, grosses et petites. «Est-ce Dodone avec ses chaudrons , je veux dire avec ses boucliers suspendus aux arbres et que le vent fai-
l'Île sonjtante. 203
sait résonner ? — Serait-ce le portique d'Olympie où, suivant Pline, l'écho répétait sept fois les bruits — ou bien le tintamarre que, au rapport du même écrivain, on entendait autour d'un souterrain à Lipari, et qui devait tenir aux agitations volcaniques de File ? — Telles étaient les questions que se posait Pantagruel. Peut-être, se disait-il encore, toutes les abeilles de l'Ile se sont mises à essaimer, et tout ce qu'il y a de poêles et de chaudrons dans le pays sont en branle pour les décider à s'asseoir; à moins qu'on ne célèbre encore ici la fête de Cybèle, mère des dieux et la plus bruyante des déesses. Au lieu de cingler directement vers le port, on fit descendre dans un esquif quelques personnages, qui allèrent aborder, à l'abri d'un rocher, près d'un ermitage entouré d'un jardin.
L'ermite était un compatriote, il reçut fort bien les voyageurs; mais c'était le jeûne des quatre temps, il fallut commencer par jeûner pendant quatre jours: telle était la loi de l'Ile. — On devrait plutôt dire des quatre vents, ditPanurge, puisqu'on ne nous nourrit que de vent. C'est un passe-temps bien maigre. Dans la grammaire de Donat, dit frère Jean, je ne trouve que trois temps, le passé, le présent et le futur; le quatrième doit être pour le vin du valet. — C'est l'aoriste des Grecs, dit Epistémon,issu d'un passé très imparfait. — On n'y peut échapper, reprit l'ermite; quiconque y contredit est hérétique et mérite le feu. — Nous venons de la mer et nous y retournons, nous avons donc plus peur de l'eau que du feu, dit Panurge.
Ces réparties sont médiocrement piquantes, il faut bien le reconnaître. Cependant ce genre de plaisan-
204 livbe y.— voyage a l'obacle de la dive bouteille.
terie s'est conservé jusqu'à présent dans la Basse- Normandie, et le dialogue que nous venons d'abréger semble calqué sur ceux des paysans de la Hague, quand ils sont en verve. Mais le réception de Termite a le tort de reproduire à peu près celle d'Homenaz et de la reproduire en l'affaiblissant.
Cet ermite dont l'intervention est complètement inutile ici, recommande les voyageurs à une sorte de sacristain de l'Ile Sonnante, l'Editue, qui est aussi une doublure affaiblie d'Homenaz. En apprenant que les voyageurs se sont soumis à la règle du jeûne, l'Editue leur fait bon accueil, et comme il est très versé dans l'histoire du pays, il leur sert de cicérone»
L'Ile avait .été autrefois habitée par des Siticijaes — c'est le nom donné suivant Aulu-Gelle à ceux qui chantaient aux funérailles, à moins qu'on ne tire ce mot de siti canentes, ceux qui chantent parce qu'ils ont soif — puis ils étaient devenus oiseaux et avaient été mis en cage. Ces cages, du reste, étaient grandes, riches, somptueuses et faites par merveilleuse architecture. — On comprend que ces cages étaient les couvents, les églises, et tous les bâtiments affectés aux logements du clergé. Ces oiseau* passent leur vie à chanter des psaumes.
Rabelais a pu emprunter l'idée de cette société d'oiseaux chantant des psaumes au voyage de St Brandaines, que nous avons déjà cité.
St Brandaines et ses compagnons , nous raconte le narrateur, arrivèrent un beau matin à une lie herbeuse et fleurie. C'était le jour de la Résurrection du Sauveur, et l'Ile retentissait de chants sa-
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crés, sans que Ton vit aucun être humain. Les voyageurs s'approchèrent d'une fontaine au-dessus de laquelle s'étendait un bel et grand arbre tout couvert de beaux oiseaux blancs. Brandaines pria Dieu de lui apprendre ce que tout cela signifiait A peine eut-il achevé sa prière qu'il vit un bel oiseau sortir des branches de l'arbre et voler vers lui, avec un bruit d'ailes qui imitait le son des clochettes. L'oiseau lui apprit que lui et ses compagnons avaient été des anges autrefois, maïs lors de la révolte de Satan contre Dieu , ils s'étaient tenus à l'écart et n'avaient pris parti ni pour Dieu ni pour son ennemi; ils en avaient été punis par la privation du paradis. Ils n'étaient, du reste, soumis à aucune peine, et toute la semaine ils pouvaient errer à leur gré dans l'espace; mais le dimanche ils étaient obligés de se réunir dans cette lie, de revêtir un blanc plumage et de célébrer toute la journée l'office divin. Le saint et ses compagnons assistèrent à leur office du soir. On chanta: Te deeet hymnus Deus in Sion (Psalm. 64). Gela dura une heure. On alla dormir ensuite, mais à tierce, on se réveilla pour chanter : Laudate Dominum, omnes angdi gué (Psalm. 148).
Nous retrouvons ces usages dans l'Ile Sonnante.
Les oiseaux de File Sonnante, nous dit Fauteur, estoient grands, beaux , et polis à l'avenant , bien ressemblant es hommes de ma patrie, beuvoient et mangeoient et dormoient comme hommes , brief à les voir de prime face, eussiez dit que fassent hommes, toutefois ne Festoient mie» Leur plumage estoit étrange ; c aucuns Favoient tout blanc, aultres tout noir, aultres tout gris, aultres mi-parti blanc et noir, aultres tout rouge, aultres mi- parti de blanc et bleu.» C'estoit belle chose à les voir. Les mâles s'appe-
] oient c clergaux, monagaux, prestregaux, abbégaux, evesganx, cardingaux et papegaut, qui est unique en son espèce.» Les femelles s'appeloient «clergesses, monagesses, prestregesses, abbégesses, evesgesses, cardingesses , papegesse.
«Lors demandasmes a maistre Editue, vea la multiplication de ces vénérables oiseaux en toutes leurs espèces, pourquoi la n'estoit qu'un papegaut. Il nous respondit que telle estoit l'institution première et fatale destinée des estoiles. Que des clergaux naissent les prestregaux et monagaux ; des prestregaux naissent les evesgaux et d'eux ies beaux cardingaux, et les cardingaux, si par mort n'estoient prévenus , finissoient en papegaut ; et n'en est ordinairement qu'un , comme par les ruches d'abeilles n'y a qu'un roi [une reine] et au monde n'est qu'un soleil. Lui decedé, il en naist un aultre en son lieu de toute la race des cardingaux. De sorte qu'il 7 a en ceste espèce unité individuale, avec perpétuité de succession, ne plus ne moins qu'au pbenix d'Arabie.»
Les voyageurs voulurent savoir ce qui poussait ces oiseaux à chanter ainsi. L'Editue répondit que c'étaient les cloches pendantes au-dessus de leurs cages.
Puis il nous dit: Voulez-vous que je fasse chanter ces monagaux que vous voyez là encapuchonnés comme une alouette sauvage. — De grâce, répondismes-nous. Lors sonna une cloche six coups seulement et monagaux d'accourir, et monagaux de chanter. — Et si je sonnois cette cloche, dit Panurge, ferois-je également chanter ceux qui cht le plumage couleur de hareng sauret? — Également, répondit Editue.
Panurge sonna et soudain les oiseaux enfumés accoururent et chantèrent ensemble. Mais ils avaient des voix rauques et malplaisantes. Editue nous remontra qu'ils ne vivaient que de poisson , comme les hérons et cormorans du monde, et que c'était une cinquième espèce de cagots nouvellement établis.
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— Mais, dit Pantagruel, vous nous avez dit que le papegaut naît des cardingaux, des évesgaux, etc., et enfin des clergaux ; je voudrais bien savoir d'où vous naissent ces clergaux. — Ce sont, dit Editue, des oiseaux de passage qui nous viennent de l'autre monde ; partie d'une grande contrée qu'on nomme Jour-Sans-Pain, et d'autres d'un pays vers l'occident, qu'on appelle Trop-de-tels. Il vient tous les ans des quantités de ces clergaux, laissant pères, mères, amis et parents. Voici comment cela se fait : Quand, dans quelque noble maison de la dernière contrée, il y a trop d'enfants, garçons ou filles, de sorte que si le bien était également partagé (comme la raison le veut, la nature l'ordonne et Dieu le commande) , la maison serait réduite à rien. Les parents nous les envoient, surtout s'ils sont bossus, borgnes, boiteux, manchots, podagres, contrefaits et maléficiés, poids inutile de la terre.
Je m'étonne que les mères de par delà portent leurs enfants neuf mois dans leurs flancs, yen qu'en leurs maisons elles ne les peuvent porter ni pâtir neuf ans , non pas sept le plus souvent et leur mettant une chemise [une aube] seulement sur la robe, et sur le sommet de la tête leur coupant je ne sais combien de cheveux, les font par métempsychose pythagorîque devenir les oiseaux que vous voyez.
N'y aurait-il pas dans ces paroles, comme le suppose M. Paul Albert, un amer souvenir personnel de Rabelais? Sa mère l'aurait-elle repoussé ainsi de la maison paternelle ? et ne serait-ce pas là une des raisons qui donnent généralement un ton d'amertume à ses paroles quand il s'agit des femmes ?
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Il nous en Tient on bien pins grand nombre encore de Jour-Sans-Pain, qui est excessivement long, continue TEditue, car les habitants de ce pays, quand ils sont en danger de souffrir la faim parce qu'ils n'ont pas de quoi s'alimenter, qu'ils ne savent ou ne veulent rien faire, ni travailler à quelque honnête métier , ni se mettre au service de gens de bien ; quand ils ont été malheureux en amour ou qu'ils ont échoué dans leurs entreprises et sont désespérés ; ou encore quand ils ont commis quelque crime et qu'on les cherche pour les mettre à mort, tous avolent ici : ils y trouvent soudain tout à point , ils deviennent gras comme de petits loirs, eux qui étoient auparavant maigres comme des pics ; il 7 a ici pour eux sûreté , indemnité et franchise.
— Mais, demande Pantagruel, ces beaox oiseaux une fois avolés retournent -ils jamais au monde où ils furent pondus? — Quelques-uns, répondit Editue, jadis bien peu, bien tard et à regret ; depuis certaines éclipses [la réforme], il s'en est revolé une grande mouée [mouvée, quantité] par vertu des constellations célestes. Cela ne nous attriste en aucune façon; ceux qui demeurent n'en ont que plus grande pitance. Et tous avant de s'envoler lussent leur plumage aux orties et épines.
Os «jettent le froc aux orties», comme Rabelais l'avait fait lui-même pendant longtemps.
L'Editue avait & peine achevé ces mots, quand près de nous avolèrent vingt-cinq ou trente oiseaux d'une couleur et d'un plumage que nous n'avions pas encore vus. dans 111e. La couleur de leurs plumes changeait d'heure en heure comme la peau du caméléon ou la fleur du tripolium.
Cette fleur, suivant Pline, était blanche le matin, pourpre à midi, et bleue le soir. L'aster auquel on donne aujourd'hui ce nom, n'offre aucune de ces variations, il est toujours d'un bleu lilas.
Tous ces oiseaux, continue l'auteur, avaient au dessous de l'aile gauche une marque comme de deux diamètres coupant en deux un cercle ou d'une ligne perpendiculaire tombant sur une ligne droite.