‹ Rabelais et ses œuvresChapitre 63 sur 157 · IH · texte numérisé non relu

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Reprenons notre récit.

Le navire relevé, nos voyageurs mettent le cap sur le royaume de la Métaphysique, et y abordent heureusement. On vient au devant d'eux, mais avant de les admettre auprès de la reine, on les soumet à use épreuve, renouvelée de ht Bible et de f hw» toire des Vêpres siciliennes. On leur fait prononcer le mot Entéléchie , qui est le nom de la reine et du pays.

Ce mot ('EvrcXégm, le principe actif de tout ce qui se produit en nous), inventé par Aristote, repris plus tard par Leibnitz, était devenu assez familier au XVIe siècle pour que Ronsard , poète pédant à la vérité, l'adressât comme un compliment à la dame qu'il aimait :

Etes-Ycms pas ma seule Entélécbte ?

Les voyageurs étant sertis victorieux de répreuve, sont reçus en grande cérémonie par1 un capi* n 16*

taine des gardes et conduits solennellement an palais de la reine. Là, en attendant de lui être présentés , ils la voient exercer son pouvoir sur une foule de malades qu on lui a apportés ou amenés. Tous attendaient d'elle la guérison de leurs maux. Elle leur sonna des «chansons sur l'orgue , et ils se déclarèrent guéris.» — La conviction philosophique donne le repos de l'esprit.

La Quinte était une jeune dame, — quoiqu'elle eût dix-huit cents ans pour le moins, — belle, délicate et splendidement vêtue. En lui voyant opérer ces cures, les voyageurs s'étaient prosternés en terre, comme ravis en extatique contemplation. La dame s'avança vers eux, et touchant Pantagruel d'un bouquet de roses franches [cultivées] , qu'elle tenait à la main, elle leur restitua le sens, à tous; elle les fit se relever , puis elle leur adressa cette petite harangue, qui pourrait tenir une place honorable dans les œuvres des Précieuses:

L'honnettèté scintillante en la circonférence de vos personnes certain me fait de la vertu latente au centre de vos esprits : et voyant la suavité melliflue de vos discrettes révérences, facilement me persuade le cœur vostre ne pâtir vice aucun, n'aucune stérilité du savoir libéral et hautain, ainsi abonder en plusieurs peregrines et rares disciplines : lesquelles à présent plus est facile, par les usages communs du vulgaire imperit, désirer que rencontrer; c'est la raison pourquoy je, dominante par le passé à toute affection privée, maintenant contenir ne me peux vous dire le mot trivial au monde, c'est que soyez les bien, les plus, les tresque bien venus.

— Je ne suis point clerc, me disait secrètementPanurge, répondez, si vous voulez. Je ne répondis point; Pantagruel non plus.» Il était difficile de répondre à ce pathos amphigourique. La dame les prit pour

LE ROYAUME D'ENTÉLECHIE. 245

des Pythagoriciens, «lie les félicita à ce titre et termina en leur promettant de leur «expliquer ses

Elle s'excusa ensuite de ne pouvoir dîner avec eux, mais on ne serrait à sa table que quelques catégories, abstractions, secondes intentions, antithèses, métempey choses , et autres plats du même genre, très nourrissants pour elle, mais qui ne seraient probablement pas du goût des convives. On servit à ceux-ci un dîner plus substantiel, qui fut suivi de danses antiques, exécutées par les dames d'honneur de la reine.

Les personnages qui composaient la cour de la dame accomplissaient cent travaux merveilleux. Ils «refondaient les vieilles femmes édentées, chassieuses, ridées, et en faisaient de belles jeunes filles tendrettes, blondelettes, gracieuses.» Mais lqs hommes ne pouvaient rajeunir qu'en se faisant aimer de ces jeunes filles. L'antiquité fabuleuse nous offre, dît l'auteur, de nombreux exemples du rajeunissement d'un vieillard par l'amour d'une jeune femme : Titon, Jason, Eson, Phaon, etc.

D'autres blanchissaient des Ethiopiens en leur frottant le ventre d'un panier; il y en avait qui attelaient des renards à la charrue et labouraient les champs par ce moyen, ou qui Coupaient le feu avec nn cou* tean, recevaient de l'eau dans un crible sans en rien perdre ; d'antres mesuraient la hauteur du saut des puces, gardaient la lune des loups, ou faisaient de vessies des lanternes.

Cette énumération critique des inventions saugrenues de quelques savants, a été imitéç par Swift (Voyage à Lapnta), par Voltaire et nombre d'autres.

246 LIVKE V— VOYAGE k i/OBÀCLE DB Là DIVE -BOUTEILLE.

La dame inscrivit gracieusement dos amis au uombre de ses abstracteurs. Pyîs die dit à ses gentils* hommes :

L'orifice de l'estomac , commun ambassadeur pour ravitaillemeat de tous membres , tant inférieurs que supérieurs, nous importune le leur restaurer par apposition d'idoine* alimens. ce que leur est decnen par action continue de la naïfve chaleur ta l'humidité radicale. Spodisateur* , Cesiniiis, Nemains, et Paraflona, par voue ne tient* w promptement .ne soient tables dressées, foisonantes de toute légitime espèce de restaurans. Vous aussi, nobles Pregustes, accompagnés de mes gentils Massiteres, l'espreuve de vostre industrie passementée de soin et diligence, fait que ne tous paie donner ordre, que desordre ne soyt en vos offices et vous tenies tousjours sur vos gardes. Seulement vous ramenter faut ce que lattes.

Ces phrases précieuses enchevêtrées dans des tournures latines, signifiaient qu'il fcUait douer un bon dîner aux visiteurs.

Après le dtner, il y eut un bal eu forme de tournoi. Ce tournoi de la Quinte, qui est fort lm*gnement déerit, n'est autre qu'une savante partie d'échecs. L'abbé de Maray se récrie sur la clarté de cette description, et assure qu'une personne qui ne saurait pas jouer aux éebecs , pourrait apprendre, rien qu'en listât attentivement cette description. M. Rathery prétend m contraire que les marches sont telles que les plus habiles n'y peuvent rien comprendre. , Quoiqu'il eu soit» nous croyons qu'une analyse semblerait plu* fatigante qu'amusante à nos lecteurs et nous nous eu abstenons. Ce chapitre ne se trouve pas dans les premières édi+ tions du cinquième livre.

Les subtilités de la seofestique sont impuissantes

LES CHEMINS QUI KABCUKlKT. 347

à résandre la Question que les voyageurs se sent pesée, ils s'éloignent 4e File d'Êntélécbie et les voilà dans le pays d'Odes (c'est le nom des chemins, en grec). Ici la locution: Tout chemin mène à Heoue , n'est pas une métaphore. Pascal a dit : Les rivières sont «tes chemins qui marchent et qui portait où Ton vent aller» » A Odes , ce ne sont pas seulement les fleuves qui marchent, les chemins ordinaires sent dans le même cas. Yens vous mettes sur un chemin et il ions emporte.

Ici encore nous nous trouvons en présence d'un symbole. Ces chemins qui vous emportent, bon gré mal gré, une fois que vous lea avez choisis, nous représentent le flot d'idées courantes par lesquelles nous sommes emportés* Si au début on a choisi une mauvaise voie, on se sent entraîné de plus en plus loin de la vérité. Quelques-uns s'en aperçoivent, il est vrai , et sautent d'un chemin sur l'antre. Ce saut n est pas très difficile au commencement du chemin, mais la difficulté augmente à mesure que l'on avance, et le plus souvent on continue à faire fausse route, même lorsqu'on en a conscience, uniquement parce que le hasard a voulu qu'au point de départ on ait fait un mauvais choix.

Nous retrouvons ici quelques-uns de ces jeux de mots auxquels l'auteur se complaît. Les routes d'Odes avaient des ennemis, c'étaient les guetteurs de chemins, les batteurs d'estrade (strada, chemin en italien), les batteurs de pavé. Les chemins les craignaient et les fuyaient, mais ces brigands les épiaient au passage, eomnra on fait les )oups à la traînée et les bécasses au filet» J'en vis un, ajputetril, qui avait été appréhendé par la justice parce

qu'il avait pris le chemin de l'école, c'était le plus long. Je vis aussi brûler à petit feu un grand coquin, qui avait battu un chemin et lui avait rompu une côte.

C'est à propos de ces chemins mouvants que Pantagruel se prononcé pour l'avis de l'astronome Séleucus, —renouvelé par Copernic en 1543— que c'est là terre qui se meut véritablement sur ses pôles. Il nous semble , dit l'auteur , que c'est le contraire qui est vrai ; mais c est là un faux jugement de nos sens. 11 en est de nous comme de ceux qui voyageât sur fat Loire, ils croient voir les arbres voisins se mouvoir , et, en réalité, ce sont eux qui se meirvent emportés par le bateau.

Rabelais avait déjà employé cette comparaison dans une Epttre à Jean Bouchet, le traversear des voies périlleuses :

Ne plus ne moins qu'à ceux qui' sont sur l'eau Passant «L'un lieu a l'autre par batteau, U semble advifl» à cause du miiage, Et des grand flots, les arbres du rivage Se remuer, cheminer et danser.

Nous n'en avons pas encore fini avec les moines. Les voyageurs rencontrent , dans 111e dés Esctef s ou des Sabots, un monastère d'un ordre nouvellement fondé, celui des frères Fredons Leur fondateur les avait ainsi nommés en signe d'humilité. Il y avait déjà les petits serviteurs et amis de là douce Dame (les Servîtes), les glorieux et beaux frères Mineurs, les frères Minimes; mangeurs de harengs fumés , et les frères Minimes crochus ; pour se mettre au dessous, il n'y avait plus que le nom de Fredons &' leur

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