‹ Rabelais et ses œuvresChapitre 66 sur 157 · LA VILLE DES LANTERNES · texte numérisé non relu

LA VILLE DES LANTERNES

Après cette courte station au pays du mensonge, des traditions menteuse» et de 1 ennemi acharné de la vérité philosophique, nos voyageurs parviennent enfin au terme de leur voyage à la recherche du plus grand problème que puisse se poser la pensée humaine. Ils abordent au paya de la science, à 111e ou plutôt aux lies des Lanternes. En sortant du pays de Satin, on navigua quatre jours encore; puis un soir on aperçut certains petits feux volants, certaines lueurs, que l'auteur prit d'abord pour celles d& poissons phosphorescents. A mesure que Ton approcha, elles se dessinèrent plus nettement, et l'on reconnut les phares et les lanternes du pays désiré.

Il y a, dans la manière dont Pantagruel et sefr amis abordent dans le pays de la science, un souvenir très marqué d'un passage de Y Histoire véritable. Voici comment Lucien nous décrit son arrivée à Lycfcnopolis, la ville des lampes :

29. Nom voguons ensuite une anfc et va jour; et, vers le soir , nous arrivons à Lychnopolis , après avoir dirigé noire course vers les régions inférieures. Cette ville située dans l'espace aérien qui s'étend entre les Hyades et les Pléiades , est un peu au-dessous du Zodiaque. Nous débarquons, et nous n'y trouvons pas d'hommes , mais des lampes , qui se promenaient sur le port et dans la place publique. Il y en avait de petites, apparemment la populace» et quelques-unes, les grands et les riches, brillantes et lumineuses. Elles avaient chacune leur maison, je veux dire leur lanterne, et chacune leur nom eomme les hommes ; nous les entendions même parler. Loin de nous faire aucun mal, elles nous offrent l'hospitalité. Mais nous n'osons accepter, et personne de nous n'a le courage de souper et de passer la nuit avec eUes. Le palais du roi est situé au milieu de la ville. Le prince y est assis toute la nuit, appelant chacune d'elles par son nom. Celle qui ne répond pas

251 LIVRE V. - VOYAGE À l/ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE.

est condamnée à mort pour avoir abandonné son poste. La mort, c'est d'être éteinte. Noué nous rendons au palais pour voir ce qui s'y passait, et nous entendons plusieurs lampes se justifiant et exposant les motifs pour lesquels elles arrivaient si tard. Je reconnus parmi ces lampes celle de notre maison : je lui demandai des nouvelles de ma famille, et elle satisfit à mes questions.

Les lampes de Lucien «ont remplacées par des lanternes chez Rabelais, mais il donne à ce mot diverses significations. La lanterne est pour lui , suivant les occasions, un édifice, un phare, une lanterne, une personne.

Pantagruel retrouve, comme Lucien, diverses lanternes connues : la lanterne ou phare de La Rochelle , le phare de l'Ile de Pharos, à Alexandrie, la lanterne de Démosthènes, à Athènes. Près du port de Lanternois est un petit village habité par les LychnoWens, peuples qui vivent de lanternes, c'est-à-dire d'études, de lumières, comme chez nous les briffaur vivent de nonnains.

Les briffaux avaient poar fonction de quêter en laveur de certains couvents de religieuses qui n'avaient pas un revenu suffisant ; ils vivaient de nonnains puisqu'ils étaient payés par elles.

Des Obéliscolychnies, une lanterne sur la tête, reçurent les voyageurs; ils faisaient les fonctions de guides du port, et deux des plus qualifiés d'entre eux se chargèrent de conduire Pantagruel et ses compagnons chez la reine. Celle-ci les reçut avec beaucoup d'égards, et leur promit de leur fournir tout ce qui était nécessaire pour consulter l'oracle.

La ville de Lychnopolis n'était peuplée que de lampes ; la cour de Lanternois n'était peuplée que de lanternes , et tous les personnages que nous allons ren-

Page 1