‹ Rabelais et ses œuvresChapitre 82 sur 157 · LA SCIENCE DE BABELAÏS · texte numérisé non relu

LA SCIENCE DE BABELAÏS

On sent que Rabelais joue la comédie en affectant dans ses prologues ces transports bachiques qui ne reparaissent pas dans l'ouvrage. Ce n'est pas ainsi que procèdent les vrais buveurs : St- Amant, Maître Adam, Chaulieu, Gallet, Desaugiers et. ses amis du Caveau» Il n'y a pas d'intermittence chez eux. Rabelais, quoi qu'en ait dit Ronsard, parait avoir été aussi sobre que Béranger, qui a aussi chanté le vin avec chaleur, mais qui buvait assez peu.

La morale de Rabelais est, comme nous l'avons répété plusieurs fois, le libre développement de toutes les facultés humaines, les facultés intellectuelles en tête, les facultés aimantes ensuite, mais sans que les facultés physiques doivent être négligées. Cette morale se résume dans l'ancien adage : Mens sana in eorpore sono.

Nous reviendrons sur les idées littéraires de Rabelais en parlant de son style. Il ne nous reste i ajouter ici que quelques mots sur la science dont il fait preuve dans son livre*

Rabelais était un érudit Chaque page de son roman le prouve. Il avait lu surtout les auteurs qui traitent des sciences naturelles et médicales : Pline l'Ancien, Sénàque, Hippocrate, Galien; mais il ne connaissait pas moins bien, entre les Grecs, Platon, Aristophane, Plutarque et surtout Lucien. Il savait aussi à fond tout ce qu'ont écrit, les auteurs du moyen âge et ceux de son temps. — Mais a-t-il, pour son compte, rendu des services directs à la science? A

tion des Taux de Vire, par M, Armand Gafité. (Lemerre, 1875t petit in a)

30ft LA PÉDAGOGIE DE BABELAI8.

son époque, Léonard de Vinci — nous avons déjà eu occasion de le mentionner — dans des manuscrits confus écrits de droite à gauche, qu'on ne peut lûeqae dans une glace, et où il entasse pêle-mêle des yers, des croquis, des caricatures, des observations sur la peinture— a consigné aussi de savantes découvertes scientifiques, qu'il a fallu refaire plus tard: la. chute des graves combinée avec la rotation de la terre, la cause de la scintillation des étoiles et de 1a lumière cendrée de la lune , l'explication des vents alises, l'état antique de la terre, fondement de la géologie, la théorie du plan incliné, une théorie de la lumière et des ombrée, — plus une quantité de problèmes de géométrie résolus , une quantité plus considérable de machines inventées , etc.

Le contingent de Rabelais est beaucoup plus modeste. Nous l'avons vu cependant tout près d'affirmer la circulation du sang ; il a reconnu le sexe de certaines plantes , il a aperçu le. système de Fattraction universelle des astres ; il se prononça pour le système de Copernic aussitôt qu'il fut formulé par le savant Polonais. Il a entrevu les aérostats, et montré son entente de l'architecture dans son plan de l'abbaye de Thélème.

Rabelais ne s'est donné à nous que pour un romancier, et sa part serait encore belle pour un savant de profession.

. Nous avons exposé avec détail dans le premier volume les idées de Rabelais sur la pédagogie. Il nous reste à présentef l'histoire de ces idées. Tous ceux qui se sont occupés du plan d'éducation de

LSS ÉDUCATEURS DU XVIe BT DÏÏ XVIIe SIÈCLES. 309

Gargailtua et de Pantagruel en ont parlé avec admiration.

«Ce plan, dit M. Demogeot, est prodigieux pour le siècle. Locke, Montaigne, J.-J. Rousseau n'ont fait que le développer. > Pendant de longues années cependant il est resté inaperçu. «Un eftfent qui avait une chemise de neuf cents aunes , dit St-Marc- Gûsrdin , ne devait pas être éJevé comme un autre écolier.» On vit là «une éducation chimérique, comme le personnage lui-même.»

Il y avait une autre raison contre ce plan. La révolution préconisée par Rabelais était trop radicale. Il protestait contre la tyrannie des tftote ; il faisait la guerre à la science qui n'est basée que sur les mots. Or de son temps on ne comprenait guère l'étude autrement. Tout renseignement portait sur trois choses: Part déparier, l'art d'écrire, ftrt de raisonner-— et de raisonner sur des paroles plus ou moins habilement agencées. On avait poussé cet amour du mot jusqu'à imaginer «ne machine, — plusieurs machines même, car plusieurs savants s'étaient mis à l'œuvre — pour arriver à raisonner sans penser, rien qu'en faisant manœuvrer un mécanisme et en combinant des niots, dos phrases, comme on combine des chiffres. Partout on enseigné la science des mots, rien do plus. Catholiques et protestante sont d'accord sur ce point.

L'établissement d'éducation le plus célèbre du XVI9 siècle fut celui que Starm créa en 1536 à Strasbourg. Cet établissement servit de modèle à ceux qu'on fonda alors dans une grande partie de

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