‹ Rabelais et ses œuvresChapitre 95 sur 157 · L'ABT CHEZ BABBLAI8, LES TYPES · texte numérisé non relu

L'ABT CHEZ BABBLAI8, LES TYPES

jeu. Et cette crédulité sur certains points, cette incrédulité sur les autres nous semblent complètement naturelles. Sancho est vivant avec ses contradictions, tandis que les personnages du Cornpire Mathieu, par exemple, doqj nous parlions tout à l'heure, nous semblent faux, bien qu'ils soient conséquente ayec eux-mêmes. Le grand art pour un romancier, pour un auteur dramatique, c'est de nous faire croire aux abstractions qu'il réalise & nos yeux. Si nous ne les sentons pas vivre, nous disons avec Horace: Incrédules odi.

Y a-Ml un rapport entre Sancho Panza et Pannrge ? Un seul* L'un et l'autre représentent la réalité, la prose, en face d'un personnage qui reprisent* l'idéal, la poésie. Mais l'idéal de Don Quichotte n'est pas celui de Pantagruel Le brave gentilhomme espagnol regarde le passé et le regrette; le géant français regarde l'avenir et l'appelle de ses vœux. . L'idéal de Don Quichotte s'est jusqu'à un certain point réalisé et ne peut plus renaître ; Fi^éal de Pantagruel ne peut se réaliser que plus tard- L'idée qui inspiré Rabelais et Cervantes est également élevée : mais l'impression est bien différente. Cervantes nous montre un noble cœur sur lequel il attire toutes nos sympathies, se débattant i 1* ppiprsuite d'une chimère; son livre très gai dans la /onne est profondément triste au fond. Le sentiment qu'il laisse a quelque chose d'amer , tandis que la lecture de Pantagruel .est fortifiante. Il y a entre les deux livres la différence du regret à l'esgtérapee.

CERVANTES ET BABELÀ1S. Wl

Mais l'œuvre de Rabelais est inférieure comme œuvre d'art Cervantes était avant tout un poète dramatique, un romancier. Quand il % commencé Don Quichotte, il avait écrit presque tout son Théâtre, 41 avait composé ce» chanuwtes Nouvelles exemplaires, trop peu lues, qui attestent un talent d'observation et surtout un talent da composition si élevé. Il était habitué à faire, vivre et agir ses personnages. Quand il * commencé son œuvre, il savait ce qu'il voulait faire- Rabelais était un savant, Gargantua était sa composition d'essai, et quand il le commença il ne songeait qu'à s'amuser un peu et à faire rira lp public C'est peu à peu que l'œuvre, prit la forpe .que nous lui voyons. De là incohérence inévitable 4*M l'ensemble, et manque de netteté dans, le but

Si Rabelais avait pu recommencer son livre, reprendre son œuvre par le commenceownt et donna* aux deux parties qui la composent l'unit^ qui leur manque, il eût évidemment fait une œuvre supérieure. Il en eut l'intention peut-être. Les Privilège* qu'il obtint l'y autorisaient, mais les obstacles qn'il rencontra, et qui se dressèrent de plus enpliw ve* naçants devant lui, à mesure qu'il annonça pins clairement son but, dans son quatrième livre par exemple, le forcèrent bien vite à renoncer à cette idée. Il fut obligé de s'enfermer dans sa conception pr* miëre, tout imparfaite, tout insuffisante qu'elle était. Il en résulta l'œuvre bizarre et énigmatique que nous avons sous les yeux.

Cependant il est non seulement très supposable, il est presque certain, que môme, avec une liberté entière de parole; Rabelais serait resté inférieur à

3M LfABT CHBZ RiBBLÀIS. LIS TYPES.

Cervantes an point de vue de la perfection esthétique* Cervantes était essentiellement un homme d'action, Rabelais était au contraire on homme de spéculation. L'un avait fait son apprentissage d'écrivain dramatique dans la vie, l'antre nef avait fait que dans leé livres. Â intelligence égale l'avantage devait rester an premier. Chacun, du reste, à sa part très belle. An point de vue esthétique, c'est Cervantes qui l'emporte, au point de vue philosofUque, c'est Rabelais.

• Le point de vue Afférent où se sont placés les deux écrivain, se traduit jusque dans un détail qui peut wdbler ftittte. Panurge et Sancho Panza demandent l'un et l'autre ; tous deux désirent recevoir et recevoir le plus possible, mais le compagnon de l'adorateur du passé ne songe qu'à économiser soigneusement ee qu'on lui donne; il accumule l'argent qu'il reçoit, comme son maître accumule dans son esprit les sou* vente du vieux temps; le compagnon de l'homme de l'avenir ne reçoit que pour dépenser, que pour jeter aux quatre vents ce qu'il vient de recevoir. Il sème au hasard, d'autres recueilleront. Le passé a donné tout ce qu'il donnera , il ne s'agit que de ne pas perdre le trésor; mais l'avenir est vaste, demain rentra au double ce que l'on disperse aujourd'hui. . L'histoire littéraire nous fournit à la fin du XYIIT siècle deux incarnations célèbres de Panurge : Figaro et le neveu de Rameau, Panurge ambitieux et actif — et Panurge insouciant.

Figaro, comme son célèbre ancêtre, est un enfant 4u peuple, enfant perdu, abandonné, car la famille

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que Beaumarchais lui fait retrouver après coup est passablement énigmatique ; elle n'a d'ailleurs exercé aucune influence sur son éducation ni sur ses premières années. Cette éducation, il ne la doit qu'à luimême, à sa flèyre de savoir et d'agir. Il nous raconte sa vie à deux reprises, dans le Barbier de Sévïlle, puis dans le Mariage, d'assez bonne humeur dans la première pièce, et non sans aigreur dans la seconde. Il a été tour à tour apothicaire, auteur de madrigaux et autres petits vers, ce qui ne Ta pas empêché de faire des affaires et de tenter la fortune au théâtre. Sifflé sur la scène, il s'est jeté dans le journalisme ; le public Ta encouragé, mais il s'est brouillé avec la censure et avec ses confrères. «Fatigué d'écrire, abimé de dettes et léger d'argent, il s'est fait barbier.»

Accueilli dans une ville, emprisonné dans une autre et partout supérieur aux événements , loué par ceux-ci , blâmé par ceux-là, aidant au bon temps, supportant le mauvais, se moquant des sots, bravant les méchants, riant de la misère et faisant la barbe à tout le monde.

H s'émancipe par ci par là à rencontre des puissances. 11 est «persuadé qu'un grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal,» et demandé «si aux vertus qu'on exige d'un domestique on trouverait beaucoup de maîtres dignes d'être valets.»

Dans le fameux monologue du Mariage, Panurge- Figaro devient tout à fait amer et révolutionnaire :

Fils de ne je sais pas qui, volé par des bandits, élevé dans leurs mains, je m'en dégoûte et veux courir une carrière bon. nète ; et partout je suis repoussé ! J'apprends la chimie , la pharmacie, la chirurgie, et tout le crédit d'un grand seigneur peut à peine me mettre en main une lancette de vétérinaire. .... Je me jette à corps perdu au thé&tre... Je broche une comédie u 23

3ft4 l'art chez lyLBELiia. les types.

dans les mœurs du sérail... h l'instant on envoyé se plaint que

j'offense dans mes vers la Sublime Porte Il s'élève une

question sur la nature de* richesses ; f écris mt 1a valeur de l'argent et le produit net.... aussitôt je vois baisser pour mol le pont d'un château fort... Las de me nourrir, on me met un jour dans la rue... on me dit que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l'autorité, ni du culte, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs... J'annonce un écrit périodique..* on me supprime... On pense à moi pour une place, mais par malheur j'y étais propre ; il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint II ne me restait plus qu'à voler; je me fait banquier de pharaon , alors je soupe en ville , et les personnes dites comme il faut m'ouvrent poliment leurs maisons, en retenant

pour elles les trois quarts du profit Mais comme chacun

pillait autour de moi en exigeant que je fusse honnête, il fallut bien périr encore

Il se représente ensuite comme

un jeune homme ardent au plaisir, ayant tous les goûts pour jouir, faisant tous les métiers pour vivre ; maître ici, valet là, selon qu'il plaît à la fortune; ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mai? paresseux... avec délices! orateur selon le danger, poète par délassement ; musicien par occasion, amoureux par folles bouffées... [il] a tout vu, tout fait , tout usé.

Figaro se calomnie, il n'a jamais été paresseux, il a toujours été au contraire tourmenté du besoin d'agir, d'intriguer, de mener à la fois quatre intrigues bien compliquées, c'est lui qui nous le dit. Il vieillit cependant et lorsque, de longues aimées après, Beaumarchais le replaça sur la scène, dans la M ère coupable, tout cet enthousiasme s'était évanoui, il était devenu vertueux, quelque peu déclamateur et ne songeait plus qu'à démasquer un adversaire de son père Beaumarchais, Bergasse, à peine déguisé sous le nom de Bégears. — Un autre écrivain ce-

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